Escalade urbaine

Alain Robert, l'homme qui a choisi de devenir Spiderman

Avec plus de 80 édifices escaladés à travers le monde, il est une légende vivante de l'escalade libre. Et dire qu'il avait le vertige quand il était jeune.
Photo Reuters zall

Vous voulez savoir quelle est la petite différence entre le plus grand grimpeur libre de l'histoire de l'humanité et vous ? Vous pouvez la découvrir en répondant à une question très simple.

Imaginez le scénario suivant : vous êtes ado et rentrez chez vous en pleine nuit et vous vous rendez compte que vous avez oublié vos clés. Vous ne pouvez donc pas rentrer chez vous avant le lendemain, date à laquelle vos parents rentreront. Par malheur, vous n'avez pas d'autre choix que de rentrer coûte que coûte, parce que vos parents ne sont pas du genre à gober l'excuse selon laquelle vous seriez aller dormir chez un ou une ami(e).

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Continuons d'imaginer. Admettons que l'appartement se trouve au huitième étage, qu'il fait très froid parce que c'est l'hiver et qu'à votre âge, le monde est un endroit rempli de dangers pour le nain que vous êtes. Comme si ça ne suffisait pas, vous avez le vertige. Que feriez-vous ?

Alain Robert, en train d'escalader la Tour Montparnasse en avril 2015. Il porte le drapeau népalais en hommage aux victimes du séisme. Photo Reuters.

À la différence de la majorité d'entre nous, le protagoniste de cette histoire a fait preuve d'un courage spectaculaire : il a escaladé le bâtiment jusqu'au huitième étage et est entré par la fenêtre comme si de rien n'était. Il est resté assis par terre dans le salon quelques secondes sans pouvoir croire ce qu'il venait de faire. Il lui a fallu un peu de temps avant de retrouver une respiration normale, et peu de temps après lui est venu une révélation : le petit Alain Robert voulait devenir grimpeur.

Lorsqu'on pense à l'escalade, la majorité d'entre nous imaginons un cadre naturel : une colline, un mur de pierre, un petit ravin. Les petites et peu dangereuses montagnes de Valence, dans le sud de la France, en seraient un bon exemple. C'est là que pour la première fois Robert s'est réuni avec une équipe de scouts afin de pouvoir s'adonner pleinement à sa passion naissante. À l'époque, il était loin de penser qu'il abandonnerait vite la nature.

Ce qui fait de Robert un poète de l'escalade moderne, un Raphaël version ' street art', c'est qu'il ne grimpe ni aux parois ni aux rochers mais à des énormes structures de métal et de verre : des immenses constructions réalisées par l'être humain qui, dans ses efforts pour toujours se surpasser, essaie d'atteindre le ciel dans une compétition sans fin, avec pour seul objectif de savoir qui a la plus grosse. Ça ne peut que faire le bonheur d'Alain : plus il y a de gratte-ciels et plus ils sont hauts, plus le français a de défis à relever.

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Alain Robert entre les mains de la police de São Paulo en février 2008. Photo Rickey Rogers / Reuters

Il a peu à peu découvert comment il pouvait transformer sa passion en travail. Escalader les gratte-ciels est un métier que peu peuvent pratiquer ; en frappant à la bonne porte, il lui serait facile d'attirer l'attention des médias…et il lui serait également simple d'obtenir des sponsors pour se faire quelques billets. Comme dit le Joker : si tu sais bien faire quelque chose, ne le fait pas gratuitement.

Robert savait donc faire quelque chose d'incroyable et avait simplement besoin de sponsors. Mais comment attirer suffisamment l'attention pour les intéresser ? Et bien en escaladant les Tours Petronas de Kuala Lumpur par exemple.

Robert a commencé sa carrière comme s'il était un personnage de GTA : il s'est chargé d'accomplir des missions, payé par des entreprises qui cherchait une publicité 'alternative'. Les compagnies en question lui promettaient également la quantité d'argent nécessaire pour le sortir de la prison où il terminait généralement après chaque aventure : visiblement la police ne voit pas d'un bon œil le fait qu'un mec escalade des énormes gratte-ciels à mains nues et sans permission.

Le plus curieux c'est que Robert semble préférer choisir l'option de l'escalade illégale ; cela signifie moins de personnes impliquées dans ses entreprises et donc moins de prise de tête pour lui. Une bonne illustration de cela, c'est quand il a escaladé le Vysotsky Business Center à Yekaterinbourg en Russie, parrainé par une banque qui voulait se faire de la pub de manière peu habituelle. Les autorités russes n'ont pas été tenues informées et l'événement n'a donc pas été autorisé…mais Alain a quand même escaladé le bâtiment.

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Le problème de Robert c'est qu'il n'a presque jamais le temps de célébrer ses exploits, parce que, dès le moment où il met le pied au sol, il est arrêté et est envoyé en prison. Il a fini emprisonné dans presque tous les endroits où il a escaladé, même si le public l'a toujours traité en véritable super héros qui n'est ni du bon côté ni du mauvais. Après avoir reçu les acclamations du public, Alain doit toujours passer quelques jours voire quelques semaines au trou.

Alain Robert, à La Havane en février 2013. Photo Reuters.

Alors bon ça n'est pas si grave non plus : c'est clair que quand tu escalades des bâtiments comme l'Empire State à mains nues, la police ce n'est pas le pire qui puisse t'arriver. Non ?

Robert, comme beaucoup d'êtres humains, a besoin que quelqu'un le regarde pendant qu'il réalise ses prouesses. Au final, si l'on s'entraîne c'est pour pouvoir ensuite montrer aux gens ce que l'on sait faire et pouvoir ainsi remplir notre terrible vide intérieur. Alain le sait parfaitement, et depuis le premier jour, il a été conscient que les autres, qui avaient été la cause de sa timidité lorsqu'il était enfant, étaient aussi la solution à son problème.

On peut comprendre qu'il soit difficile pour Robert ne serait-ce que d'envisager d'abandonner l'escalade. Au bout du compte, se confronter à la mort à mains nues c'est la façon du français d'échapper à ce qu'il appelle sa 'bulle de confort', c'est à dire de vivre sa vie dans une zone agréable de confort – ce qu'Alain n'a justement jamais voulu.

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Robert lui-même a avoué dans une interview pour un documentaire qu'il n'était pas spécialement mal à l'aise avec l'idée de mourir en grimpant, parce qu'au final, ce serait une façon de tirer sa révérence en faisant ce qui lui plaît vraiment et ce qui donne un sens à sa vie : est-ce-que ça ne serait pas une mort heureuse ?

Robert a aujourd'hui 54 ans. Il commence à être un peu âgé pour l'escalade, et il ressent souvent le poids de l'âge dans ses articulations et dans ses muscles. Cependant, il semble avoir transmis sa passion à ses trois fils qui le suivent toujours avec enthousiasme (et un peu d'inquiétude) ; au final, il semblerait que le grimpeur français est aussi un bon père…au moins pendant qu'il n'est pas en train d'escalader la Tour Agbar de Barcelone par exemple.

Beaucoup considèrent Robert comme un demi-dieu, un de ceux qui ne naissent que tous les mille ans. Mais la réalité est tout autre. En regardant ses vidéos et ses interviews, on se rend compte qu'Alain est une personne normale animée d'une passion singulière : ce n'est pas une star excentrique, ni un héros immortel mais quelqu'un qui a choisi un chemin ô combien inhabituel.

Et c'est le plus beau dans cette histoire. Comme nous tous, Robert a cherché la meilleure façon de vivre son existence de manière unique et personnelle… et il a trouvé un moyen de le faire qui permet en plus au monde de le connaître : Alain est devenu le « Spiderman français ».

quel sera le prochain défi d'Alain Robert, qui, pour fuir la médiocrité, a choisi de devenir Spiderman ?