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Crime

Pour se débarrasser d'une minorité apatride, le Koweït veut la transformer en minorité comorienne

Comment le gouvernement du Koweït envisage de faire de ses Bédouins des citoyens des Comores, un archipel d'Afrique australe qui se situe à environ 5 000 kilomètres de la terre natale des Bidounes.
13.11.14
Photo via Reuters

Le gouvernement du Koweït envisage de donner aux Bidounes - une population apatride qui descend des Bédouins - la citoyenneté comorienne grâce à un accord passé avec les Comores, un archipel d'Afrique australe qui se situe à environ 5 000 kilomètres de la terre natale des Bidounes.

Kenneth Roth, le directeur exécutif de Human Rights Watch a rencontré des Bidounes du Koweït pour la première fois juste après la première guerre du Golfe, il y a deux décennies. D'après lui, la transaction passée entre le Koweït et les Comores est simple : « C'est un pays riche qui paie un pays pauvre pour se décharger de ses obligations, » explique-t-il à VICE News. « Le Koweït est un petit pays, qui n'a pas envie de partager son gâteau financier et économique ».

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En avril, le gouvernement du Koweït estimait qu'il y avait 108 000 candidatures de citoyenneté déposées par des Bidounes en attente. Dans ce pays du Golfe, les Bidounes sont considérés comme des « résidents illégaux ». D'après un rapport de l'ONG Human Rights Watch (HWR) de 2011, ils vivent « en marge de la société, sont vulnérables et n'ont pas de protection ». Le gouvernement koweïtien s'est toujours refusé de leur donner des papiers, ce qui limite leur accès à l'éducation et à l'emploi.

Le rapport d'Human Rights Watch critique le Koweït parce que, refusant la citoyenneté aux Bidounes, le pays a créé à la place « un carcan de règles qui les laissent dans la pauvreté et dans une incertitude extrême. »

Le major-général Mazen al-Jarrah est membre du ministère de l'intérieur du Koweït. Dimanche, il a déclaré à un journal local que le processus de citoyenneté commencerait dès qu'une ambassade comorienne ouvrirait dans le pays. Le gouvernement offrira des permis de résidence aux Bidounes qui accepteront l'offre, leur permettant de rester au Koweït indéfiniment, mais les forçant à renoncer à leurs revendications de citoyenneté koweïtienne.

« Le Koweït refuse tout simplement de partager ses richesses pétrolières avec ceux qui devraient être considérés comme des citoyens.»

La population Bidoune est majoritairement composée de descendants de Bédouins, un peuple arabe nomade qui vit principalement dans les zones désertiques. La plupart se sont installés au Koweït, avant et après l'indépendance du pays de l'Angleterre en 1961. Leur nom vient de l'arabe « bedoun jinsiyya », ce qui signifie littéralement « sans nationalité ».

Leurs tentatives d'obtenir une reconnaissance officielle du Koweït ont toujours échoué. Des cartes de sécurité leur ont été distribuées mais ceux qui demeurent sans-papiers se voient refuser l'accès à un traitement médical de base, à un logement, à des papiers, à une éducation, et à l'obtention d'un permis de conduire. En outre, ils peuvent être expulsés à tout moment.

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« Le Koweït refuse tout simplement de partager ses richesses pétrolières avec ceux qui devraient être considérés comme des citoyens, » a déclaré Kenneth Roth à VICE News. « Et cette nouvelle idée, de décharger leur problème sur un pays que la plupart des Bidounes ne sont même pas en mesure de mettre sur une carte, dans lequel ils n'ont jamais vécu. Ce n'est pas la réponse adéquate à la responsabilité qui est la leur, celle de leur donner la citoyenneté koweïtienne. »

Les Comores est un archipel d'îles volcaniques au large des côtes africaines, entre le Mozambique et Madagascar. 60 % de ses habitants vivent sous le seuil de pauvreté, et 80 % de ceux qui ont un travail sont employés par le secteur agricole.

Le Koweït est une riche nation pétrolière où la pauvreté n'existe pas. Les statistiques ne prennent pas en compte ceux qui ne sont pas de citoyenneté koweïtienne.

Les annonces du Koweït tombent alors que le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR) s'apprête à lancer une campagne pour mettre fin à l'apatridie d'ici dix ans. L'UNHCR estime que près de dix millions de personnes dans le monde sont apatrides, ce qui veut dire que toutes les dix minutes, un enfant naît sans avoir de nationalité.

Mais Kenneth Roth estime que la solution du Koweït pour mettre un terme à la situation d'apatridie des Bidounes n'a rien à voir avec ce que l'ONU préconise : « Distribuer des passeports de façon arbitraire, ce n'est pas mettre fin à l'apatridie. Ce qu'il faut, c'est reconnaître les droits à la citoyenneté dans les pays où les apatrides ont fait leur vie. »

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La Islamic Human Rights Commission (IHRC) s'est aussi prononcée contre cette mesure, qu'elle a qualifiée de « stratagème cynique [de la part du gouvernement koweïtien] pour mettre fin à ses devoirs envers les Bidounes, » et « un affront à la dignité humaine et à la justice ».

Massoud Shadjareh, président de l'IHRC a déclaré à VICE News que de refuser à un peuple la citoyenneté à laquelle il a droit, même en leur donnant accès à des droits dans un autre pays, mène à l'extinction « de la culture et de l'histoire ».

Pour lui, ce projet met en lumière le manque de respect du gouvernement koweïtien pour les Bidounes. « Beaucoup de nations dans le monde, pour quelque raison que ce soit, veulent nier un statut à leur peuple parce qu'ils ne rentrent pas dans ce qu'ils pensent être la norme, » affirme Massoud Shadjareh. « Les États doivent assumer leurs responsabilités, en reconnaissant que ces minorités font partie de leur société et que c'est le cas depuis longtemps. Il faut qu'ils aient des droits, même s'il s'agit d'une minorité qui a sa propre culture. »

L'IHRC a un statut de consultant auprès de l'ONU, et Massoud Shadjareh affirme qu'il portera la question de la citoyenneté des Bidounes devant la Commission des droits de l'homme.

Suivez Sally Hayden sur Twitter: @sallyhayd