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Crime

Les chrétiens marocains se cachent pour prier

La liberté de religion est inscrite dans la constitution marocaine mais en pratique, les musulmans qui se convertissent sont confrontés au harcèlement de la police, risquent la prison et sont victimes d'attaques publiques.
24 mars 2015, 4:30pm
Photo par Rik Goverde

Dimanche matin, tôt. Une poignée de Marocains se rassemble dans le salon d'un appartement en dehors de Casablanca. Les mains jointes et les yeux fermés, ils prient en silence. Les embouteillages dehors semblent encore plus bruyants. Le seul mot qui leur échappe, c'est l'« Amen » final.

Les Marocains qui se rendent à ces messes secrètes sont une minorité silencieuse, une communauté de chrétiens convertis qui se retrouve dans des maisons, un peu partout dans ce pays d'Afrique du Nord. Craignant que leur abandon de l'Islam n'attire sur eux un regard malveillant — voire même la prison — leur croyance doit rester cachée des autorités.

Le Maroc apparaît souvent comme un pays tolérant. La liberté de religion est inscrite dans la constitution de 2011. Près de 99 pour cent de la population pratique l'Islam sunnite, mais 25 000 chrétiens et 2 500 juifs vivent librement dans le pays.

Ces chrétiens sont pour la plupart des étrangers, originaires de France, d'Espagne et d'Afrique Subsaharienne. La réalité des Marocains convertis — la plupart en secret — dont on estime qu'ils sont entre 5 000 et 40 000, est différente, explique à VICE News Zouhail, 34 ans. « Notre pays reconnaît la liberté de religion, mais pas pour les Marocains, » précise-t-il.

Zouhail, dont le nom a été changé à sa demande, est devenu chrétien en 1999 à l'âge de 19 ans. Trois de ses amis l'ont emmené assister à une messe clandestine dans une maison utilisée comme église. À un moment, le pasteur a posé sa main sur sa tête. « J'ai ressenti une forte paix intérieure, » se souvient-il. Quelques mois après, il s'est converti, marchant sur les traces de son frère qui s'était converti au christianisme quatre ans plus tôt.

La conversion de son frère a enragé leur père — un imam — et a brisé le coeur de leur mère, raconte Zouhail. « À présent, mon père est plus vieux, et moi je suis plus fort, ce n'est plus un problème pour lui. »

Pour d'autres, c'en est un. Zouhail, qui vent du matériel électronique à Casablanca rapporte que, quand on a commencé à savoir dans son quartier qu'il s'était converti au christianisme, on lui a craché dessus dans la rue. Rapidement, il a reçu la visite de la police. « Deux policiers m'ont interrogé, deux autres ont pris des notes, en français et en arabe : "L'Islam n'est pas assez bien pour vous, quelqu'un vous a payé, ou vous a offert un visa ?" J'ai répondu que j'avais écouté mon coeur. »

Dans le Code pénal du Maroc, l'apostasie n'est pas punie. En droit, les Marocains peuvent changer de religion et aller dans les églises — construites par les colons français et espagnols — pour prier. Mais malgré tout, peu de ceux qui se sont convertis s'y rendent. « Nous  n'empêcheront jamais personne d'entrer dans notre église, y compris les marocains, » affirme le père Daniel, de l'église évangélique de Rabat. « Mais la société marocaine et les autorités peuvent nous en empêcher, parce que d'après la loi, le Maroc est un pays musulman, » explique-t-il à VICE News.

Même si ce n'est pas illégal, beaucoup de ceux qui se convertissent peuvent être accusés d'« ébranler les croyances » des musulmans, un crime passible d'une peine de prison de trois ans.

Ce n'est pas une menace en l'air.

En 2010, au moins sept familles évangéliques ont été expulsées du pays pour prosélytisme. En 2013, un homme a été condamné à 30 mois de prison pour avoir tenté de convertir des habitants de son village — il a été acquitté en appel. Et, en janvier dernier, la police de Fès a interrogé un homme pendant 11 heures pour avoir été en possession d'une Bible, d'après des médias locaux.

Enfin, une fatwa a été proposée par le plus haut conseil religieux du pays en 2013, pour demander la peine de mort pour les musulmans qui ont abandonné leur foi. La fatwa a été largement décriée et n'a jamais été mise en place.

Malgré tout, il est difficile pour ceux qui se sont convertis de vivre leur religion au grand jour dans un climat pareil.

L'une des rares personnes à avoir osé, c'est Mohamed Said, 39 ans. Les dimanches matin, il est assis au premier rang de la petite église évangélique juste à côté de l'avenue du Far à Casablanca, chantonnant au rythme d'un choeur composé de gens venus du Sénégal, du Congo et de la Côte d'Ivoire.

Ancien étudiant en de la langue arabe, Said, chercheur, s'est converti au christianisme en 2000. Comme son père est un musulman modéré, et que sa mère est agnostique, sa conversion n'a pas posé de problème à sa famille.

Les quatre premières années, Said a assisté à des messes tenues chez les gens. « Mais à un moment donné, j'en ai eu assez de me cacher. Les musulmans vont à la mosquée, je pense que je devrais pouvoir aller à l'Église, » a-t-il expliqué à VICE News.

Il ne parle pas beaucoup de ses coreligionnaires avec qui il va à l'Église, par peur de leur attirer des problèmes. « Les autorités pourraient penser qu'il s'agit de ceux qui m'ont converti, » explique Said. « Je sais que la police a interrogé des gens à mon sujet, et j'ai moi-même été interrogé en 2010, après qu'ils ont saisi ma bibliothèque. Maintenant, ils ne me harcèlent plus, comme je suis relativement connu. »

Khadija Riyadi, militante des droits de l'homme est à la tête de l'association marocaine des droits de l'homme (AMDH). En 2013, elle a reçu le prix des l'ONU pour les droits de l'homme. Elle explique à VICE News, au sujet des chrétiens convertis : « Ils n'osent pas en parler, même à leurs familles. Ils vont à la messe en secret. Bien sûr, tout le monde devrait être libre de penser et de croire ce qu'il veut. La liberté de conscience est inscrite dans la constitution, mais le Code pénal n'a pas encore été adapté. La liberté de religion, pour les Marocains, ça revient à la liberté d'être musulman. »

Aicha est Marocaine, spécialiste des sujets interreligieux. Elle a demandé que son nom et le lieu où elle travaille ne soient pas mentionnés. Elle a dit à VICE News que bien qu'en principe, le pays offre la liberté de religion, en pratique il y a des problèmes. « Il n'est pas interdit de se convertir, mais fonder une école ou une association chrétienne, prier ouvertement ou encore organiser une cérémonie chrétienne pose problème. C'est un débat important, ce n'est pas une bonne chose que les chrétiens prient en secret. Si nous voulons que les musulmans puissent pratiquer librement en Europe, on ne peut pas nier ce droit aux chrétiens dans les pays musulmans. »

Le Maroc a été confronté à des questions similaires dans le cadre d'autres changements de société, comme les droits des femmes, relève Haddou. Au Maroc, explique-t-elle, la culture musulmane est solidement ancrée, et les gens s'y tiennent, de peur de perdre leurs traditions ou leur identité. « On doit aussi débattre de cette peur, » dit-elle. « De quoi avez-vous peur ? Qu'en ouvrant la discussion au sujet des convertis, beaucoup de gens deviennent chrétiens ? Si vous apprenez la vertu, l'ouverture d'esprit et la force de leur religion à vos enfants musulmans, de quoi avez-vous peur ? »

C'est cette façon de penser qui donne de l'espoir à Nabil, un musulman converti au christianisme de 45 ans, originaire du sud du pays, dont le prénom a été changé à sa demande. Il a été un membre actif du groupe Al Wadl al Ishane, un mouvement islamiste interdit mais toléré au Maroc. À un moment, il a « commencé à poser des questions qu'il n'avait pas le droit de poser. » Après une correspondance intense avec une université de théologie étrangère, il a décidé de devenir chrétien. « J'ai été dans une de ces maison-église et je me suis rendu compte que je n'étais pas seul. Jusqu'alors je pensais que j'étais isolé. »

Peu de temps après, il a créé une association pour venir en aide aux pauvres en leur fournissant des soins médicaux, des études et de l'assistance sociale. Ça a attiré l'attention de groupes islamistes qui ont appelé la police, explique Nabil à VICE News. « On nous a posé beaucoup de questions, mais à présent on peut continuer notre travail — dans la mesure où l'on reste discrets et que l'on se présente comme une association neutre. »

Cette liberté de travailler rend Nabil optimiste. Peut-être qu'un jour, dit-il, il y aura une église marocaine officielle où lui et ses coreligionnaires convertis pourront aller sans problème. « Je pense que ça ne poserait même pas de problème au gouvernement, » ajoute-t-il. « Mais les groupes islamistes, les voisins, la société ne l'accepteraient pas. Pas encore. »

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