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Piquette du futur : on a goûté à la première cuvée de Bordeaux 2050

Si ce pinard est dégueulasse, c'est uniquement pour dénoncer les effets du réchauffement climatique sur le vignoble de la région.

par Daniela De Lorenzo
13 Décembre 2018, 10:33am

© Daniela De Lorenzo

J’ai visité Bordeaux avec ma sœur il y a un an. On avait bien rigolé, notamment quand on s’était retrouvé dans un bar à vins et qu’on avait picolé devant une assiette vide – ma sœur est végétalienne, elle ne bouffe ni fromage, ni charcuterie. La vérité, c’est qu’on était surtout là pour essayer les pinards locaux.

J’ai un petit faible pour les vins du Bordelais. Ils sont accessibles et reconnaissables, même pour moi qui suis loin d’être une experte – je laisse aux œnologues et autres sommeliers le soin de vous décrire les subtilités de leur profil aromatique ou leur importance au sein de la production française de pif.

On m’a souvent dit qu’en dehors des compétences intrinsèques du vigneron, plusieurs éléments étaient nécessaires à la confection d'un bon vin ; un terroir de qualité (sols et sous-sols) et une météo clémente par exemple. Problème, elle est en train de changer et ce n'est pas sans conséquence sur le pinard.

Bordeaux 2050 Climat 1

La conférence mondiale sur le climat – COP24 pour les intimes – qui se déroule à Katowice en Pologne jusqu’au 14 décembre, aborde les conséquences de la hausse des températures sur le vin. Cette année, l’association des journalistes écologistes (AJE) s’est lancée dans une campagne de sensibilisation en créant une cuvée Bordeaux 2050, hypothétique reproduction de ce que pourrait être le vin dans 32 ans avec 4°C supplémentaires.

Bordeaux 2050 a été élaboré avec des raisins de Tunisie – une manière d’anticiper la hausse des températures en Gironde

Généralement, quand on parle de la nourriture du futur, on pense plus à un müesli de grillons ou à de la viande in vitro qu’à l’avenir de notre bouffe quotidienne. Peut-être parce qu’on pense qu’elle sera toujours là et que son goût ne changera jamais. On se trompe. Le réchauffement climatique a des conséquences sur ce que l’on mange et ce que l’on boit.

Bordeaux 2050 Climat 2

À ce rythme, dans quelques années, il ne sera par exemple plus possible de cultiver certains cépages dans certaines zones géographiques. Et le vin aura une tout autre gueule. Peut-être celle du Bordeaux 2050, qui a été élaboré avec des raisins de Tunisie – une manière d’anticiper la hausse des températures en Gironde.

Dans la région de Bordeaux, le climat, qui est fortement influencé par l’océan Atlantique et les deux fleuves (Garonne et Dordogne), risque d’être de plus en plus difficile pour les vignerons. Au menu : tempêtes de grêle plus fréquentes et une humidité propice à la prolifération de maladies fongiques.

« L'année dernière, l’agenda des précipitations a changé, le cycle végétatif a commencé deux semaines plus tôt que prévu et on a perdu 75 % de la récolte », alerte déjà Clarisse Chatonnet, 23 ans, qui gère avec son père Pascal le domaine du même nom. Ils ont tous les deux participé à la création du Bordeaux 2050.

Bordeaux 2050 Climat 4

À l'aide d'une carte, elle montre l'évolution du vignoble en France et décrit les mutations nécessaires pour que le secteur s’adapte au changement climatique. Pour Clarisse, le vin du futur sera logiquement « plus sec et tannique, moins élégant et amer. »

Après avoir mis la main sur une des bouteilles qui tournait en coulisse, je me suis versé un peu du nectar dans un verre en papier – il n'y a évidemment pas de plastique à la COP24.

Lors de la présentation du Bordeaux 2050, lundi 10 décembre, trois personnes ont été invitées sur scène pour le goûter. Monserrat Madriaga, venue soutenir la délégation chilienne à la COP 24, le décrit comme un vin avec très peu de corps et acide. Avocate spécialisée dans les questions environnementales et diplômée en œnologie, elle s’inquiète des conséquences du changement climatique sur les vins chiliens – qu'elle apprécie – ou le prosecco italien.

Bordeaux 2050 Climat

Le visage de Fritz Lietsch, journaliste allemand, se raidit après la première gorgée de Bordeaux 2050. Selon lui, la situation climatique n’est plus urgente mais désespérée et il aimerait que les jeunes générations expriment leur colère contre cet état de fait.

Quelques jours après cette présentation en grande pompe, je me suis préparée à goûter ce Bordeaux 2050 – en buvant notamment quelques quilles (dans les limites de la légalité et de la décence). Après avoir mis la main sur une des bouteilles que des privilégiés s'échangeaient en coulisse, je me suis versé un peu du nectar dans un verre en papier – il n'y a évidemment pas de plastique à la COP24.

Le vin est piquant, pas très agréable en bouche et effectivement acide. On est très loin de la saveur des Bordelais que j’avais sifflés avec ma sœur. Je dirais même qu'il est quasi imbuvable. Si le but du Bordeaux 2050 est d'alerter sur les conditions extrêmes qui menacent les vignes, c'est plutôt réussi.

Bordeaux 2050 Climat 5

Le futur pourrait avoir un goût dégueulasse. Comment l'éviter ? « Le réchauffement climatique n’aura pas les mêmes conséquences partout. À Bordeaux, on doit surtout ‘s’adapter et agir’. Après, ça sera clairement plus compliqué dans certaines régions que d’autres », continue Clarisse qui milite pour que de nouvelles lois encadrent le secteur agricole.

Aujourd’hui, de nombreux vignerons tentent déjà d’endiguer les effets du réchauffement à l'aide des nouvelles technologies ou en remettant au goût du jour d'anciennes pratiques – notamment en réintroduisant le cheval dans les vignes. Le « bio » se développe progressivement laissant présager un vin plus « durable » mais pour le consommateur lambda, comme pour les vignerons, il y aura forcément un temps d’adaptation.

Bordeaux 2050 Climat Final

Le journaliste Valéry Laramée de Tannenberg, qui a beaucoup travaillé sur la question environnementale et étudie depuis 20 ans les changements climatiques, est dubitatif : « On a essayé d’utiliser des infographies, d’être beaucoup plus alarmiste, mais cela ne semble pas avoir été suffisant. »

Brandir la menace d'un changement radical de pinard pour tenter de secouer les mentalités paraît plutôt logique dans un pays comme la France – avec sa moyenne de 42 litres de vin bu par an et par personne. Si cet avertissement ne suffit pas, il y a d’autres exemples, toujours dans la région de Bordeaux, qui peuvent servir d'électrochoc.

Les rejets de CO2 modifient le PH des mers et des océans – qui en absorbent 27 % – et pourraient menacer à court terme le taux de reproduction la faune marine. Le niveau d'acidité de l'eau peut aussi avoir un impact sur le processus de calcification des coquilles, mettant le secteur de l'ostréiculture dans l'embarras.

Vous imaginez un futur composé de pinards dégueulasses et d'environ zéro huître ? Pas moi.


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