Comment les screens Out of Context révèlent les rouages de la culture web

Reprises et modifiées au point de perdre leur nature, les captures d'écran Out of Context montrent comment la culture web surgit des bas-fonds pour atteindre le plus grand nombre.

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08 Janvier 2019, 10:44am

Les mèmes ne restent jamais vraiment les mêmes. Peu importe à quel point certains tentent de préserver leur « pureté », ils finissent presque toujours par évoluer et leur échapper.

Pendant des années, les utilisateurs de Tumblr ont pu voir passer des captures d’écran de leurs séries préférées sur la plateforme de blog. Au début des années 2010, certaines communautés, notamment celles liées aux séries britanniques comme Sherlock Holmes ou Doctor Who, partageaient largement ce genre de petites pépites : des captures d’écran, des moments isolés des derniers épisodes parfois drôles, parfois touchants.

Presque huit ans plus tard, ce concept est de retour, mais cette fois-ci sous un format bien défini : le compte Twitter « Out of Context » ou « No Context ». Le principe est toujours plus ou moins le même, il suffit de poster une capture d’écran (généralement d’une série), sans le moindre contexte ou commentaire et laisser opérer la magie. Selon Vulture, qui s’est intéressé au phénomène en décembre 2017, c’est le compte Twitter @NYTMinusContext, lancé en novembre 2013, et qui reprend de courts extraits issus du New York Times sans le moindre contexte, qui a ouvert la voie.

Il a cependant fallu attendre 2016 pour que des comptes reprennent les tendances de Tumblr et les transforment en « No Context » pour que le mème voie le jour. En compagnie de plusieurs comptes consacrés à des animes, c’est un autre dédié à Louis Theroux et ses documentaires qui ont permis à cette tendance de percer. Nadine, l'administratrice du compte, explique que c’est en procrastinant qu’elle a eu l’idée de l’ouvrir, mais elle assure ne pas se souvenir si elle est à l’origine du terme ou si elle l’a récupéré ailleurs.

« Faire une capture d’écran d’un film ou d’une série pour en faire un mème, en soi, le concept n’est pas nouveau. La plupart des reactions GIFs se basent sur ça, donc l’idée était déjà là. Je n’avais jamais regardé les documentaires de Louis Theroux avant, et quand j’avais lancé le compte, chaque phrase sortie de son contexte me semblait drôle, et donc je me suis dit que ça devrait faire rire d’autres personnes, mais je ne pensais pas que ça deviendrait si populaire. Le fait que Louis parle souvent de choses sérieuses ajoute quelque chose au côté humoristique. Certaines choses deviennent très drôles une fois qu’on en retire le contexte. »

Ainsi, ceux qui ont vu la scène screenée peuvent revivre un passage qui les a fait rire, sentir qu’ils comprennent et qu’ils font partie d’une communauté, tandis que les autres peuvent essayer d’imaginer ce qui s’est passé pour qu’on en arrive là. Certains considèrent que ces images permettent d'exprimer ses sentiments — un peu comme les statuts MSN ou Facebook, note Vulture. Comme l’écrit justement le site américain, « enlever le contexte est une façon comme une autre de laisser une page blanche, où plus de contexte peut venir s’écrire. La capture d’écran dénuée de contexte est un objet trouvé dans un océan pop-culturel, une preuve du goût du collectionneur, et d’une audience suffisamment calée pour l’apprécier. À l’heure actuelle, il est presque logique qu’il devienne une telle référence culturelle ».

Si le mème est aussi populaire, c’est aussi parce qu’il est si facile à reproduire, explique Adam Downer, rédacteur en chef adjoint du site spécialisé dans la culture web Know Your Meme.

« C’est super simple à faire. Il suffit de trouver le moment drôle et de le transformer en mème. Quelqu’un d’autre peut la reprendre, faire une légende de son côté, et tenir sa propre blague. On voit beaucoup ça sur Reddit, et chez les fans d’anime. Ça ne se limite pas aux séries et à la pop-culture mainstream. Ce sont aussi les jeux vidéo, et des choses plus obscures. C’est une façon pour des membres d’une communauté de plaisanter à propos de choses qu’ils aiment. Et beaucoup de gens sont capables de comprendre immédiatement de quoi il est question et de créer ce genre de mèmes à leur tour. »

Querelle des screen et des vids

La facilité des captures d'écran ne garantit pourtant pas leur hégémonie. Ces derniers mois, on a ainsi vu de nombreux comptes français reprendre le concept en remplaçant les captures d’écran par des vidéos.

« On a mis des captures d’écran », se défend Redus, qui tient le compte out of context c'est pas sorcier. « Mais pour C’est Pas Sorcier, c’est parfait de récupérer la vidéo et d’avoir les voix. Ce n’est pas transcriptible à l’écrit avec de simples sous-titres. Ils ont des jeux d’acteur qui font que c’est très drôle à regarder. »

« J'ai choisi le format vidéo car Adrien Ménielle a joué dans beaucoup de sketchs donc ça me parait plus adapté » explique de son côté Roger, le boss de @OutofMenielle.

Pas vraiment les règles originelles, celles qu'adorent les « puristes ». Ce retournement est surprenant, car les captures d'écran semblent plus faciles à réaliser et plus manipulables qu'une vidéo. On pourrait penser que son côté accessible et compréhensible en un coup d'oeil lui donne l'avantage dans la course à la viralité.

« Dans de nombreux cas, les mèmes perdent leur sens originel quand ils gagnent en popularité »

Et pourtant, la vidéo a le vent en poupe depuis quelques temps. Une étude d’Hubspot indiquait en février 2017 que les vidéos avaient six fois plus de chance d’être retweetées que des photos et trois fois plus que des .gif. Et comme Twitter a tendance à vous montrer toujours plus de ce qu’il pense que vous aimez, si vous avez conservé la timeline algorithmique et que vous cliquez souvent sur des vidéos, Twitter va vous proposer encore plus d'images qui bougent. Sans parler du fait que la plateforme permet désormais de s’approprier facilement une vidéo tweetée par une autre, sans obligation de partager son tweet originel.

« Je pense que le fait que les utilisateurs de réseaux sociaux s’y connaissent de plus en plus en informatique, et que la technologie soit de plus en plus accessible à tous aident la vidéo », explique Adam Downer de Know Your Meme. Roger de @OutofMenielle confirme ainsi à quel point il est simple d’extrait un bout de vidéo puis de le mettre en ligne sur son compte Twitter.

« Je passe par Streamable, un site qui permet de couper une partie d'une vidéo YouTube et de l'enregistrer en format MP4. Donc ça me prend vraiment très peu de temps pour publier et le procédé est très simple. »

Un ruissellement dans la culture web

Les mèmes évoluent avec le temps et l'usage, les observateurs du web le savent de longue date. Cependant, ce glissement est aussi caractéristique d’une certaine « mainstreamisation » de la culture web. Le fait que les Out of Context soient devenus si faciles à produire et que des outils permettent la rapide diffusion de vidéos expliquent en partie la direction prise par les comptes « Ouf of Context » de ce côté-ci de l’Atlantique.

Dans son ouvrage This Is Why We Can’t Have Nice Things, Whitney Phillips, professeure adjointe de culture et technologies numériques à l'université de Syracuse, raconte comment les Advice Animals ont complètement changé d’essence quand des outils ont permis de les produire facilement et qu’ils sont ainsi arrivés sur Facebook, où ils ont été découverts par une population qui ignoraient tout d’eux et de leur utilisation « correcte », « au grand malheur des trolls et d’autres amoureux de cette partie de la culture web qui étaient très investis dans le concept de "pureté des mèmes" », écrit-elle.

« Pour le plus grand malheur de ces personnes, le nombre de ces “mauvais” mèmes a augmenté de façon significative. Des “mauvais” mèmes, dans le sens où ils ont dévié de façon significative du format sous-culturel établi il y a de ça plusieurs années, ou pire, des mèmes qui n’essaient même pas de suivre le format. »

C’est ainsi que l’on s’est par exemple retrouvé avec un Pedobear qui parle de sandwich au poulet. « Dans de nombreux cas, les mèmes perdent leur sens originel quand ils gagnent en popularité » confirme Adam Downer. « Il existe des tonnes d’exemples. »

À titre de comparaison, sur le Twitter français ces dernières semaines, on a pu voir des comptes qui se présentaient comme « Out of Context » et qui n’hésitaient pourtant pas à reprendre la totalité de sketches de leurs YouTubeurs préférés.

De quoi créer un schisme au sein même de la communauté française, entre ceux qui respectent plus ou moins les règles établies et ceux qui viennent de débarquer et qui se font réprimander pour leur « mauvaise » utilisation du mème.

Tout ceci se produit généralement en bout de chaîne, quand des personnes pas vraiment versées dans les cultures web et mémétique sont soudain touchées par ces phénomènes. Ainsi, il est intéressant de constater que de nombreux comptes « Out of Context » français (généralement consacrés à des vidéastes) ont été ouverts fin octobre, et n’ont plus été alimentés (ou très peu) depuis la mi-novembre, ce qui correspond aux dates des dernières vacances scolaires.

À la fin des années 2000, c’est ce qui était qualifié sur 4chan de « summerfagging », soit quand (généralement) des adolescents qui ne s’y connaissaient pas vraiment en culture web et en trolling débarquaient pendant les vacances sur l’imageboard américain. Là, ils tentaient de reprendre ses codes, sans trop de succès, détaille Whitney Phillips dans son livre. Et ce au grand dam des vieux habitués de 4chan qui les voyaient comme le « cancer ».

« Tout le monde peut créer son compte, mais si l’on rajoute du contexte, ça ne peut pas marcher. Ça ruine le mème, le délire, et c’est dommage », explique aujourd’hui Flygoow de out of context c'est pas sorcier. Sans doute la preuve que même dans la culture web, tout n’est qu’un éternel recommencement.

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