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Dans le monde fascinant des "Bitcoin carnivores"

Ou pourquoi une petite communauté numérique passionnée de Bitcoin a choisi de ne manger que de la viande.

par Jordan Pearson
02 Octobre 2017, 7:00am

Image : Wikimedia/Shutterstuck/Flickr

Le passé de l'humanité - le passé lointain, genre Préhistoire - ressurgit parfois sans prévenir à notre époque.

Que la conversation porte sur l'égalité des genres dans les multinationales ou le régime du futur, l'image d'Épinal du Néandertal folâtrant dans une nature luxuriante est, comme le remarque Sam Kriss dans un récent article pour The Outline, invoquée à tout bout de champ pour critiquer les travers des sociétés modernes ou donner des conseils lifestyle. Les humains seraient naturellement compétitifs, les hommes naturellement plus agressifs que les femmes, et ainsi de suite. Résultat : la représentation de la Préhistoire ressemble à un épisode de Pierrafeu, au mépris des connaissances paléontologiques et historiques.

Aucune tendance n'illustre mieux ce phénomène que le "Bitcoin carnivory", un régime-mode de vie promu par un petit mais influent groupe de cryptomonnayeurs. Le concept est simple : n'utilisez que des Bitcoin et ne mangez que de la viande. Les résultats escomptés sont tant spirituels que financiers et physiques. Pour le Bitcoin carnivore, il existe un genre de pont métaphysique entre le grand livre de comptes décentralisé qu'est la blockchain et le régime alimentaire de nos ancêtres. La nourriture, l'argent, la politique, tout ça est connecté.

"Le 20ème siècle a été désastreux pour la santé et la richesse humaines, et la montée des banques centrales et de l'industrie agro-alimentaire a clairement quelque chose à voir là-dedans, affirme Michael Goldsein, fondateur du Satoshi Nakamoto Institute et Bitcoin carnivore revendiqué, dans un mail adressé à Motherboard. Le Bitcoin est une révolte contre la monnaie fiduciaire et le régime carnivore une révolte contre la nourriture fiduciaire."

Image : Flickr/Vincent Diamante

En lançant ainsi le terme "fiduciaire", Michael Goldstein implique que l'argent et la nourriture modernes sont tous deux artificiels, un problème que le Bitcoin carnivorism est supposé régler. Goldstein affirme qu'il est carnivore depuis 2015 et qu'il ne mange "que ce qui vient du règne animal, et surtout du gras". Quand je lui ai demandé de m'expliquer le fonctionnement du tiercé Bitcoin-carnivorie-libertarisme, il m'a répondu : "Une fois que vous avez mis les lunettes d'Invasion Los Angeles, vous ne pouvez plus les enlever." Une référence au film de 1988 dans lequel un vagabond trouve une paire de lunettes de soleil qui lui révèle que le monde est contrôlé par de méchants aliens.

(J'ai contacté deux nutritionnistes de renom pour les besoins de cet article. L'un d'entre eux m'a répondu par que ce régime était "trop ridicule pour être évoqué." L'autre a soupiré : "Encore un régime extrême.")

On peut concevoir le Bitcoin carnivorism comme une version extrême du fameux "régime paléo" (comme "paléolithique"), qui prétend nous ramener à l'alimentation de nos ancêtres : noix, légumes et beaucoup de viande. Les adeptes du régime paléo et du Bitcoin carnivorism se distinguent des autres régimes carnocentrés par leurs références explicites à la Préhistoire. Le régime paléo, en se basant sur un aspect du passé qui ne peut qu'être imaginé, ajoute même la politique au mélange.

"Les gens qui vous disent de manger 6 à 10 portions de graines toxiques indigestes par jour dans le cadre d'un "régime saint et équilibré" sont les mêmes que ceux qui vous disent que les banques centrales doivent déterminer les taux d'intérêts pour permettre à l'économie de fonctionner."

John Durant, l'auteur du livre The Paleo Manifesto, décrit le régime paléo comme une alternative au "mouvement de gauche qui se base sur les plantes". À l'origine, le style de vie paléo soutient qu'un retour à la santé dépend d'un retour au passé. Un passé fictif, bien sûr. Il y a peu, des paléomicrobiologistes ont analysé l'émail dentaire de spécimens de Néanderthal et découvert que les régimes de nos ancêtres, en dépit du fait qu'ils dépendaient des ressources disponibles, étaient extrêmement variés.

Certaines populations étaient même végétariennes. Pour les paléo et les Bitcoin carnivore, tout ça n'a aucune importance : ce qui compte, c'est de réagir aux thèmes du présent avec des références appuyées à un passé idéalisé.

"Les gens qui vous disent de manger 6 à 10 portions de graines toxiques indigestes par jour dans le cadre d'un régime saint et équilibré sont les mêmes que ceux qui vous disent que les banques centrales doivent déterminer les taux d'intérêts pour permettre à l'économie de fonctionner, grince Saifedean Ammous, professeur d'économie à la Lebanese American University et éminent Bitcoin carnivore, dans un mail à Motherboard. Vous pouvez choisir de les écouter et regarder votre santé et vos sous disparaître, ou vous pouvez penser par vous-même."

Le Bitcoin, comme la carnivorie et le régime paléo, soutient que le présent déborde de maux auquel il oppose un passé idéal imaginaire. Les vrais apôtres de la cryptomonnaie (souvent des libertariens) affirme que le système monétaire moderne est corrompu, gouverné par des élites égoïstes et que la monnaie papier est une fiction dangereuse. Dans leur esprit, le Bitcoin est plus proche des devises anciennes que des billets qui traînent dans votre portefeuille car il ne dispose que d'un nombre limité d'unités. Si vous adaptez cette mentalité à d'autres parties de votre vie, notamment votre régime alimentaire, vous finirez par inventer le Bitcoin carnivorism.

Image : Flickr/Leonid Mamchenkov

"Nous vivons dans un monde numérique, ce qui fait que nous ne pouvons pas effectuer de transactions avec de l'or, mais le Bitcoin a toutes les propriétés de l'or, qui était l'une des plus vieilles formes de monnaie connues", m'a expliqué Ferdous Bhai, Bitcoin carnivore et fondateur de l'agence média 21 Mil, pendant un échange téléphonique. Le nom de son entreprise fait référence à la quantité d'unités que le Bitcoin ne pourra pas dépasser. "Les philosophies et les principes qui animent le Bitcoin sont anciens."

Bhai reconnaît que la mode du Bitcoin carnivorism a quelque chose de ludique et qu'il s'est engagé dans le mouvement parce qu'il lui simplifiait la vie. Il n'a pas besoin de penser à ce qu'il mange et, à l'en croire, ne fait qu'un seul repas par jour.

Pour Bhai, beaucoup des individus qui se présentent comme Bitcoin carnivores sur les réseaux sociaux ne tiennent pas le régime. D'une certaine manière, tout ceci n'est qu'un bon coup de pub pour le Bitcoin : relier le sujet pour le moins aride des cryptomonnaies à la chasse aux mammouths laineux fait monter l'excitation. Cependant, pris comme une manière de percevoir le monde, le "véridisme" préhistorique du Bitcoin n'est que bassement ennuyeux.

Si l'on se fie à cette formulation, la fin du monde ressemblera à ses débuts. L'histoire, inerte, est une masse glacée d'initiatives mi-libéralistes, mi-libertariennes, un fatberg dans les égouts de l'idéologie Bitcoin carnivore.

Si quelqu'un est prêt à dire 'Ho hey, je kiffe ce truc que 90% des gens me décrivent comme vraiment mauvais', vous avez sûrement à faire à un fan de cryptomonnaies et de carnivorie exclusive."

Tout ceci semble un peu ironique quand on sait que l'homme qui est connu pour avoir popularisé la carnivorie dans les communautés de cryptomonnayeurs ne se satisfait pas de l'angle néanderthalien. Zooko Wilcox, l'inventeur de la cryptomonnaie ZCash, promeut bruyamment la régime cétogène depuis des années. Lui et son ex-femme Amber O'Hearn, elle-même informaticienne mais pas cryptomonnayeuse, ont fondé un blog appelé Ketotic il y a cinq ans pour faire la promotion de leur mode de vie.

"Personne ne sait comment les gens mangeaient il y a 10 000 ou 100 000 ans, et nous ne le découvrirons peut-être jamais, m'a déclaré Wilcox par téléphone. Si quelqu'un est prêt à dire 'Ho hey, je kiffe ce truc que 90% des gens me décrivent comme vraiment mauvais', vous avez sûrement à faire à un fan de cryptomonnaies et de carnivorie exclusive."

Image : Flickr/Maya83

Le régime cétogène à laquelle Wilcow, O'Hearn et les Bitocin carnivores adhèrent a été délaissé par les médecins après les années 60 mais a connu un revival dans les années 90 après que des chercheurs de John Hopkins ont publié une étude prometteuse sur ses bénéfices pour les enfants épileptiques. Ses bénéfices pour des individus en bonne santé restent cependant à prouver solidement. Pour O'Hearn, le plus grand point positif du Bitcoin carnivorism est simplement qu'il aiguille beaucoup de gens vers la régime cétogène.

"Jusqu'ici, je trouve encourageant qu'un lien se soit tissé entre les amateurs de Bitcoin et le régime carnivore, explique-t-elle dans un mail à Motherboard. Quelque soit le domaine, les early adopters défrichent des chemins, testent les limitent, résolvent des bugs. Plus nous rassemblerons d'esprits passionnés, plus nous pourrons aider à tirer la richesse la santé du public vers le haut."

Peut-être. Mais pour le moment, mieux vaut se contenter de réfléchir à cette phrase : utiliser des Bitcoin pour tout est aussi sensé que manger de la viande rouge à chaque repas. On vous laisse choisir votre interprétation de cette phrase.