Plus de 75% des sols ont été « endommagés » par l'humanité

Une nouvelle étude internationale affirme que la désertification, la déforestation et la pollution des terres émergées sont désormais si répandues qu'elles menacent plus de trois milliards d'individus.
29 mars 2018, 8:30am
En Thaïlande, le réchauffement climatique et le manque de pluie ont desséché les terres cultivées. Image : Peter Baumann/Shutterstock

Comme un téléphone portable qui n’est plus bon qu’à envoyer des messages ou prendre des photos mais pas passer le moindre coup de téléphone, plus de 75% des terres de notre planète ont perdu tout ou partie de leurs fonctions. Le bien-être des 3,2 milliards de personnes qui dépendent d’elles pour produire de la nourriture, fournir de l’eau propre, contrôler les innondations et beaucoup d’autres choses encore est remis en cause.

Ces terres jadis fécondes se sont transformées en déserts, ont été empoisonnées par la pollution ou privées de leurs arbres au nom d’une production agricole déraisonnable. Ces mutations conduisent à des conflits et à des migrations humaines de masse. La conclusion de la toute première étude empirique d’envergure sur la dégradation des sols, publiée le 26 mars dernier, est claire : si rien n’est fait pour les endiguer, elles pourraient forcer 700 millions de personnes à l’exode d’ici 2050.

La déforestation à Madagascar. Image : Mikhail Dudarev/Shutterstock

La dégradation des sols, un terme qui désigne notamment la déforestation, l’érosion des sols, la salinisation, et la pollution des systèmes d’eau douce, précipite aussi certaines espèces animales vers l’extinction et aggravent les effets du changement climatique, conclut l’étude, qui a été réalisée par plus de 100 experts venus de 45 pays à la demande de la Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES).

L’IPBES est une organisation internationale dédiée à l’évaluation scientifique du statut des formes de vie non-humaines qui peuplent la Terre. Vendredi 23 mars, elle a publié un rapport complémentaire dédié au déclin rapide et dangereux de la biodiversité et appelé à des changements fondamentaux dans notre mode de vie, notre société et notre économie.

« C’est un problème extrêmement pressant qui doit être pris en charge dès aujourd’hui, a déclaré l’écologiste sud-africain Robert Scholes, co-responsable de l’étude, lors d’un entretien consécutif à la publication de l’étude. Rien ne menace plus le bien-être de l’humanité que la dégradation des sols. »

Les activités humaines, principalement l’agriculture et l’urbanisation, ont détruit ou dégradé les couches supérieures du sol, les forêts et d’autres végétations naturelles et ressources aquatiques presque partout dans le monde, explique l’étude. Les marécages ont été les plus durement touchés : 87% d’entres eux ont disparu au cours des 300 dernières années. Aujourd’hui encore, ils succombent aux assauts des palmiers à huile en Asie du Sud-Est et dans la région du Congo.

Moins de 25% des sols ont échappé aux affres de l’humanité. Ce nombre risque de chuter sous les 10% d’ici 2050. La plupart des futures pertes de terrain auront lieu en Amérique centrale et latine, en Afrique sub-saharienne et en Asie. Les seuls endroits relativement épargnés seront les régions polaires et la toundra, les hautes montagnes et les déserts, explique l’étude.

L'érosion sur les rives d'une rivière, à Bangkok. Image : Sangib Kumar Barman/Shutterstock

Mettre un terme à la dégradation des sols est « une priorité urgente dans la préservation de la biodiversité et des écosystèmes dont dépend toute la vie terrestre et la protection du bien-être de l’humanité » a déclaré le pédologue italien Luca Montanarella, co-auteur de l’étude.

« Nous le savons depuis plus de 20 ans, a-t-il poursuivi, mais les choses ne font qu’empirer. » Le public est peu au fait de la menace, qui n’est pas considérée comme urgente par la plupart des gouvernements. La lutte doit être menée au niveau local par chacun d’entre nous, a-t-il conclu. Pour ce faire, nous devons tous faire des choix.

Pour faire votre part, vous pouvez choisir de manger moins de viande et d’acheter de la nourriture produite par des agriculteurs locaux. Près de 40% de notre nourriture est gaspillée tout au long de la chaîne qui la mène à nous, des fermes aux réfrégirateurs trop pleins, explique Robert Watson, le président de l’IPBES. Chaque pays doit également interrompre ses subventions à l’agriculture, la pêche et l’énergie, a-t-il déclaré à Motherboard.

Les pays riches doivent aussi prendre leurs responsabilités pour l’impact environnemental de leurs produits d’importation. Watson affirme que les paysages anglais attirent les touristes parce que la Grande-Bretagne importe 30 à 40% de sa nourriture. « Les gens ne perçoivent pas l’impact de leur propre consommation », explique-t-il.

Empêcher la dégradation des sols et soigner les terrains endommagés pourrait couvrir un tiers des efforts de réduction des gaz à effet de serre requis pour empêcher la planète de gagner 2°C d’ici 2030. Cela coûterait trois fois moins cher que ne rien faire et permettrait de créer des emplois à échelle locale, soutient Watson.

« Prendre les bonnes mesures pour combattre la dégradation des sols pourrait transformer la vie de millions de personnes tout autour du monde, mais plus nous attendons, plus ces mesures vont devenir difficiles et coûteuses » a-t-il affirmé.