J’ai assisté à une conférence sur la richesse avec Sylvester Stallone
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Art de vivre

J’ai assisté à une conférence sur la richesse avec Sylvester Stallone

J’étais triste. Triste, parce que ce culte voué à l’argent fonctionne. Puis, Pitbull s’est pointé.
18.4.18

Tout a commencé par une pub.

Du jour au lendemain, le bus, le métro et internet sont devenus couverts de pubs pour une conférence sur l’immobilier, les cryptomonnaies et la richesse mettant en vedette les experts en économie reconnus que sont Sylvester Stallone, Pitbull et Alex Rodriguez.

« À quoi peut bien ressembler un tel événement? » me demandais-je tandis que je contemplais leurs regards autoritaires. En tant qu’individu qui a passé le plus clair de sa vie à divers degrés de pauvreté et pour qui l’argent a toujours semblé être moins un avoir qu’une force incontrôlable comme la météo, je savais qu’il fallait que je découvre les secrets de la richesse et du pouvoir qui pouvaient être glanés de ces têtes de jambon. Peut-être qu’un cours de baladodiffusion avec Adam Carolla était tout ce dont j’avais besoin pour remettre ma vie sur la bonne voie.

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J’ai consulté le site web, qui était sans doute le site le plus laid que j’avais vu depuis la page MySpace de mon groupe de musique du secondaire. J’avais vu des pubs qui offraient des billets VIP à 60 dollars, mais il semblait qu’ils étaient dorénavant à 250 tomates. « Merde, l’offre doit être terminée », ai-je pensé. Mais, après quelques secondes, une pub criarde est soudain apparue qui proposait une offre « très limitée », identique à celle que j’avais vue auparavant. Quelle aubaine! Je remerciai les capricieux dieux du hasard et du commerce d’avoir souri à l’humble pèlerin que j’étais.

Le courriel d’invitation indiquait que la conférence commençait le samedi à 8 h, mais m’encourageait à me présenter à 6 h 45. Comme bon nombre d’idées qui allaient m’être présentées, celle-ci m’a semblé complètement débile. Après avoir englouti ce qui me semblait être le petit déjeuner type de l’entrepreneur courageux, soit un croissant œuf et saucisse de Burger King, je suis arrivé au Palais des congrès de Toronto à 10 h, légèrement lendemain de veille et prêt à engloutir toute la sagesse ancestrale à concernant les marchés financiers.

C’était la première fois que je me rendais au Palais des congrès de Toronto. C’est le genre d’énorme bâtiment générique dont la fonction est de fournir un espace inoffensif à des bazars stériles consacrés à toutes les sous-cultures de la société, qu’il s’agisse de banlieusards en polo béats devant un salon de l’auto ou d’adeptes du cosplay dégingandés réalisant leurs rêves à saveur de Moutain Dew au Comiccon. Symbolique de l’appétit omnivore et sans discrimination du Palais des congrès, il se trouvait de l’autre côté de l’édifice une conférence du Fonds mondial pour la nature. Le bâtiment était tellement grand que les deux événements étaient séparés par un espace presque aussi vaste que le fossé idéologique qui les séparait.

Qui étaient donc ces gens qui erraient dans cet espace caverneux gris et dystopique? Quelles sous-cultures pouvaient bien y être représentées? Il y avait des gens qui semblaient s’ennuyer de faire la fête avec Patrick Brown. Il y en avait qui étaient déguisés en assassins tout droit sortis des films de John Wick. Il y avait des fans de Stallone à l’époque du film Le Bras de fer arborant des coupes Longueuil, des genres de boîtes à outils humaines qui n’avaient jamais refusé un défi au bras de fer de leur vie. Il y avait des douchebags aux cheveux nappés de gel, des losers insignifiants et des gens dont la première danse à leur mariage serait sans doute une chanson des Chainsmokers.

Il y avait un DJ, genre de pro de la réno qui vantait les mérites d’aller au gym avant le travail parce que ça lui permettait de fournir un meilleur produit à ses clients et qui était là dans l’espoir de s’éclater. Il y avait Sadiq, un homme dévoué qui a surveillé mon téléphone pendant qu’il se rechargeait, heureux comme un bambin à l’idée de voir Stallone en personne. Lorsque je lui ai mentionné que j’écrivais, il m’a tendu sa carte en suggérant que j’écrive pour son agence de marketing.

Il y avait des influenceurs, des motivateurs, des mentors et des coachs de vie, des experts de la persuasion, des revendeurs de maisons, des mères entrepreneures, des déprogrammeurs et des vedettes de l’immobilier. Bref, il y avait des entrepreneurs. Il y avait des nigauds et des imposteurs imprégnés de l’esprit du commerce qui tiraient les rênes de l’insécurité, des règles et des obligations sociales qui retenaient l’éclosion de leurs vies de rêve et d’une société plus riche pour tous.

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Il y avait aussi quelques petits malins comme moi qui se moquaient de la chose derrière un voile d’ironie. Je me suis joint à l’un d’eux, un ami humoriste, et nous nous sommes dirigés vers nos deux premiers séminaires : « S’entraîner au succès » avec Shanda Sumpter et « Le marché lucratif du cannabis » avec Sara Gullickson. Somme toute, d’excellents choix. Les deux séminaires ont d’emblée clarifié ce à quoi l’événement était consacré : à la bullshit et la stupidité, avec des participants ressemblant à des idiots tout droit sortis des films des frères Coen et des charlatans débitant des bêtises insignifiantes emplies de rhétorique vide et de chiffres gonflés.

Sur fond de musique techno gracieuseté de l’entraîneur de gym, nous sommes entrés dans la salle de conférence couleur mayonnaise et avons été accueillis par Shanda Sumpter, un spécialiste de l’entrepreneuriat au visage angulaire. Sumpter avait été une gérante de boîte de nuit fauchée à Vegas. Du moins, fauchée au sens où elle possédait trois propriétés dont l’une d’elles était en voie d’être saisie. Sumpter voulait à tout prix éviter la saisie et avait tout fait pour y échapper, y compris prier, se démener et écrire un journal intime, avant de découvrir les cours d’entrepreneuriat.

Même après qu’elle nous ait bombardés de chiffres douteux (« J’ai réussi à faire passer le chat Facebook de ce client-là à 60 000 vues par mois ») et de mentions loufoques de personnes qu’elle admirait comme les auteurs de Bouillon de poulet pour l’âme et la fondatrice de Spanx, je n’étais toujours pas certain de comprendre en quoi consistait son travail. Au meilleur de ma compréhension, il s’agissait de gonfler les égos d’idiots délirants avec des mots-clés insignifiants et des stratégies creuses, comme s’assurer que l’objet d’un courriel est accrocheur tant pour les motivateurs que pour les influenceurs. C’était là mon introduction à une économie dont j’avais jusque là ignoré les grandes lignes, et qui était constituée d’une mer de petits propriétaires de taudis et d’investisseurs incertains qui, dans leur désespoir et leur fantaisie, étaient convaincus qu’ils n’étaient qu’à une bonne aubaine de devenir des géants de l’industrie et de faire partie de la couche supérieure d’escrocs, de faux gourous et de démons à la langue déliée qui gagnaient des millions en exploitant les ressources illimitées des gens qui étaient passés à côté du message du film Le Loup de Wall Street.

Sumpter avait toute la confiance et la mauvaise volonté nécessaire pour détourner toute question du public qui exigeait des réponses précises plutôt que des lieux communs. Ce qui n’était pas le cas de Sara Gullickson et de son marché lucratif du cannabis, dont la bullshit était particulièrement insipide. Gullickson, avec son air de reporter de Fox News, a expliqué combien d’argent il était possible de faire dans le vaste marché libre du cannabis. Lorsqu’une sympathique dame âgée l’a informée que c’était le gouvernement qui serait responsable de la vente de cannabis en Ontario, Gullickson, bouche bée, a répondu avec un humour involontaire qu’elle savait qu’ici, c’était « différent d’une providence à l’autre ».

Après avoir mangé à la taquéria surpeuplée de douchebags impatients, nous sommes entrés dans la salle principale, prêts à voir les têtes d’affiche discourir. Le premier conférencier était Alex Rodriguez, légende du baseball, juge à l’émission Shark Tank et individu dont l’école secondaire se trouvait à cinq kilomètres de celle de Jeff Bezos, un fait dont il était particulièrement fier. Rodriguez a formulé de brefs énoncés qui n’étaient qu’indirectement liés au sujet en question et qui étaient ponctuées de longues et étranges pauses qui donnaient à l’auditeur l’occasion de bien sentir combien stupides et drôles ces énoncés étaient. Après avoir discuté de toutes les femmes qu’il avait recrutées dans ses compagnies et décrié ceux qui croyaient qu’il n’avait pas de connaissances en affaires parce qu’il était un athlète, il a dit : « Ne laissez jamais quelqu’un vous dire que vous ne pouvez pas le faire simplement parce que vous êtes une femme, un athlète ou un pompier ».

L’une des choses que j’ai apprises à l’expo, c’est que les entrepreneurs ne sont jamais que des entrepreneurs. Non, ils sont des rock stars, des combattants et des athlètes. « Investir est un sport » : les discours de la journée étaient tous ponctués de métaphores sportives. C’est peut-être pourquoi les gens applaudissaient malgré que les conseils de Rodriguez étaient particulièrement hors propos et inutiles.

Lorsqu’un propriétaire de gym en difficulté a demandé à A-Rod, qui se vantait du succès d’une franchise de gyms qu’il avait récemment achetée, comment il pourrait améliorer les choses pour son gym, A-Rod a répondu en lui disant qu’il devait s’assurer que des influenceurs fréquentaient son établissement, comme les rusés propriétaires de gyms qui avaient permis aux Yankees de s’entraîner gratuitement à l’époque où il était lui-même l’un des plus grands joueurs de baseball de tous les temps. Il n’a jamais expliqué le lien entre sa gloire en tant qu’athlète et son succès en affaires. C’était plutôt sa débrouillardise et ses pratiques saines en matière de recrutement qui en étaient la cause, et non ses statistiques au bâton.

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C’est une autre leçon que j’ai tirée de l’expo, à savoir que la richesse n’est jamais un produit de l’histoire. Les héritages, la célébrité et autres avantages n’avaient rien à voir avec le succès miraculeux des conférenciers. Aucune richesse n’était le simple résultat d’une quête de surmonter ses peurs et ses incertitudes, mais était plutôt l’expression d’un accomplissement de soi-même. Les gens riches ne sont pas encombrés par les contraintes d’un manque d’argent ou par la géographie, et ils ont développé un système de croyances et un mythe de la création qui reflètent cette réalité. Comme l’a dit le conférencier suivant, Marshall Sylver : « Les gens riches ne déterminent pas ce qu’ils veulent en fonction de leurs moyens. Ils savent ce qu’ils veulent et trouvent le moyen de se le permettre. »

Puis, Pitbull s’est pointé.

Je ne connaissais rien à propos de Pitbull. Je pensais que sa chanson avec Ne-Yo était de Macklemore. Mais je dois dire que Pitbull est vraiment cool. Il n’a pas arrêté de jurer et de parler contre notre culture narcissique, traitant au passage Mark Zuckerberg de fils de pute avant de reprocher à Apple de se vanter d’avoir 3 billions de dollars, alors qu’ils pourraient construire des écoles avec cet argent. Il a également mentionné qu’il aimait les bébés, mais, surtout, il n’a pas parlé de les hypnotiser. Il a terminé son histoire de passage de la misère à la richesse en disant : « Des millions, des milliards, des billions, ça ne veut rien dire. On peut toujours ajouter des zéros. Ça ne veut rien dire si vous n’aidez pas les gens. »

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Pitbull a ensuite quitté la scène pour revenir sous une tempête pyrotechnique et une pluie de confettis avec ses danseurs, et a totalement cassé la baraque. Il était 16 h, on était tous parfaitement à jeun, et on est devenus complètement déchaînés. Les gens dansaient sur les chaises, des femmes en débardeur sont sorties de nulle part et distribuaient des crécelles à l’effigie de Pitbull et de Stallone que j’ai commencé à faire tourner comme si mon salut en dépendait. Lorsqu’il a commencé à interpréter son hit mettant en vedette Ne-Yo qui parle de profiter de la vie, je sautais partout et me sentais sur la même longueur d’onde que tout le monde autour de moi comme si j’étais sur la MDMA. Pitbull m’a mis sur le party.

Le party était pogné.

Après que Pitbull ait mis le feu à la place, un négociateur en bourse aux cheveux gommés a essayé d’expliquer ses stratégies pour négocier sur les marchés boursiers à un public qui venait d’assister au retour du Seigneur. Il ne restait plus que Stallone. Je me suis promené autour des kiosques à l’arrière de la salle et ai fait semblant de vouloir investir dans des condos à Kitchener et des hôtels de luxe à Buffalo. Je me suis procuré un sandwich froid au jambon à douze dollars et j’ai regardé des jeunes sportifs couverts d’acné se lancer une carte d’affaires ronde comme si c’était un Frisbee.

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J’ai lu que certaines personnes ont été déçues du discours de Stallone. Pas moi. Au contraire, je m’estime chanceux d’avoir été témoin des divagations absurdes d’une ancienne vedette d’Hollywood ivre d’adoration et de trac. Il a lancé sa fameuse réplique : « Yo, Adrian! ». Il hurlait des mots au hasard à la fin de ses phrases, comme lorsqu’il a dit à une jeune fille que pour devenir actrice, elle devait « trouver son CRÉNEAU! » Il a raconté qu’il avait déjà passé des nuits blanches à fantasmer à l’idée de donner une raclée à Arnold Schwarzenegger. À plusieurs moments, il a comparé la vie à une guerre et à un énorme morceau de viande crue. Il nous a dit qu’avoir des idoles était idiot, et il a traité ses comparses italiens de « goombas ». Il ressemblait à un Al Pacino bouffi.

« Cliffhanger? », a-t-il demandé, titubant sur scène. « Vous voulez que je vous parle d’une expérience épeurante? Oh mon Dieu! » s’est-il exclamé, prononçant son « Oh mon Dieu » comme un personnage tout droit sorti de Broad City.

Moi, avec Stallone en arrière-plan.

Il a beaucoup parlé de la peur. Il disait qu’il aimait la peur et a affirmé que s’il avait un autre fils, il l’appellerait Fear. Il disait aussi que la peur l’accompagnait constamment, qu’il se réveillait tous les matins dans la peur. La peur de tout perdre, de ne pas être important, d’avoir été un mauvais père. Il avait peur au moment même où il livrait son discours, parce qu’il n’avait rien écrit à l’avance et qu’il improvisait, ce que je n’avais pas de mal à croire. La peur avait mené Stallone aux cimes du succès, mais, d’après ce qu’il nous disait, il ne pouvait toujours pas y échapper malgré tout.

Je ne sais pas si d’autres gens se sont rendu compte que Stallone formulait devant nous un énorme mensonge. Cette conférence avait tout à voir avec la peur. La peur qui nous saisit tous : la peur de ne pas réussir, de ne pas être important, de trop travailler, de laisser tomber les gens qu’on aime. L’arnaque, c’était de prétendre que des gens comme Shanda et Marshall Sylver avaient la solution pour nous soulager de la peur. Que le succès se trouvait juste là, sous nos peurs, et qu’il suffisait de payer suffisamment d’argent pour être déprogrammé et sortir de là brillant comme un sou neuf. Mais même Le Destructeur lui-même avait toujours peur. Non, comme je l’avais appris en chantant le refrain de Give Me Everything, le seul salut face à la peur, la seule richesse qui compte, c’était de s’entraider et d’être ensemble.

Et à présent, j’attends patiemment que Brother Worldwide nous donne le signal à savoir quand accaparer les moyens de production.

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