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Culture

Trans et enceinte : l'ultime tabou

Un documentaire donne la parole aux personnes qui s’identifient au genre masculin et choisissent pourtant de donner la vie. Au risque d'être incompris...même par la communauté LGBTQ.

par Dominique Sisley; traduit par Nazanine Sadeghi
03 Avril 2018, 10:51am

Rae et Kerrick Goodman-Lucker. Photo publiée avec l'aimable autorisation de Cyn Lubow.

Cet article a été initialement publié sur Broadly.

Le dernier documentaire de Cyn Lubow, A womb of their own, commence par un gros plan sur une râpe à fromage et un bout de charbon. « Je n’ai jamais vraiment eu l'impression d'être une femme, j’ai toujours eu envie d’avoir une moustache et de porter des vêtements pour hommes » déclare-t-il, avant d'appliquer un peu de charbon de bois râpé sur sa lèvre supérieure. « Je voulais aussi donner naissance à des enfants – j’en ai eu deux. »

Lubow est, selon ses propres termes, un « mélange unique de masculin et de féminin ». C’est le fruit d’une vie passée à explorer son identité de genre. Comme le montrent ses cheveux courts, sa moustache dessinée au fusain et ses pantalons surdimensionnés, Lubow a une apparence masculine.

« J'ai été enceinte il y a 25 et 22 ans, à une époque où le monde était très différent », déclare Larry. « J'ai eu du mal à trouver des vêtements suffisamment masculins, mais j'ai eu la chance d'être entouré de féministes lesbiennes qui n’attendaient pas de moi que je m'habille comme une femme, même si j'étais enceinte. La plupart du temps, j’ai pu être moi-même. »

Lubow relate ses expériences en détail dans A Womb Of Their Own, un documentaire lo-fi réalisé avec amour et présenté dans de nombreux festivals LGBTQ au cours de ces dernières années. Il raconte l'histoire de six personnes qui s’identifient comme masculines alors qu'elles subissent les conséquences physiques et émotionnelles d’une grossesse. Au cours de ces 80 minutes, chacun aborde librement des sujets tels que le corps, les hormones, la sexualité, les relations, mais aussi les attentes qu’ils ont en termes de parentalité.

Basé à San Francisco, Cyn Lubow, psychothérapeute de formation, a commencé à tourner ce documentaire en 2013 – c’était avant tout un moyen de réunir des personnes ayant vécu une expérience similaire.

« Je voulais explorer des genres qui ne soient pas binaires, puisque le mien semble défier toutes les attentes – même de la part des communautés LGBT », explique-t-il. « Trouver des personnes qui se définissent comme masculines tout en étant enceintes m’a semblé être le moyen de surprendre les gens visuellement, de les pousser à remettre en question ce qu'ils pensaient savoir sur le genre. C’était aussi un moyen de refléter l'expérience des personnes non binaires. »

Après avoir mené des recherches sur Internet pendant plusieurs années, Lubow a trouvé ses sujets en 2015. Il y a Rae, une professeur de lycée genderfluid ; Morgan, un chercheur genderqueer ; et AK, une lesbienne qui se qualifie de « butch bottom » (Qui assume le rôle passif lors des rapports sexuels, ndlr). Tous les trois sont non binaires, mais se définissent comme étant plus masculins que féminins.

Morgan et Aaron. Photo de Cyn Lubow.

A Womb Of Their Own suit également les périples de deux hommes transgenres, Lorenzo, un transgenre vivant à Washington, qui avait déjà donné naissance avant le début de sa transition, et Darcy, un étudiant trans qui était enceinte au moment du tournage.

Bien que chaque expérience soit unique, le documentaire montre que certains des obstacles leur sont communs. Premièrement, le lien entre la grossesse et la féminité a tendance à être un obstacle – tant pour des raisons pratiques (on ne trouve pas de vêtements masculins ou unisexes pour femmes enceintes) que psychologiques. Les stéréotypes inhérents à la grossesse font que leur identité de genre est remise en cause par les autres. Darcy se rappelle avoir été constamment malmenée en tant que femme, tandis que Morgan a été montrée du doigt par d'autres membres de la communauté LGBT car elle ne s’identifie pas comme une femme.

Il y a aussi un gros manque de la part des équipes médicales – peu d’information et beaucoup de confusion de la part des médecins. « Tout ce qui existe est très hétéro normatif et très centré sur la "maman" et les "femmes" ».

Morgan, Aaron et leur enfant. Photo publiée avec l'aimable autorisation de Cyn Lubow.

La sortie de A Womb Of Their Own coïncide avec la parution de nombreux articles de presse évoquant la grossesse chez les hommes transgenres. En 2017, les tabloïds américains se sont emparés de l’histoire de Trystan Reese et de Kaci Sullivan, tandis qu'au Royaume-Uni, Scott Parker et Hayden Cross ont été les premiers transsexuels à tomber enceinte. En dehors de la couverture médiatique sensationnaliste voire transphobe­ — on observe un manque cruel de recherches scientifiques et d'informations sur la grossesse chez les personnes transgenres, ce qui rend très difficile de trouver des solutions et/ou un soutien médical.

L'une des rares recherches publiées sur le sujet détaille certains de ces problèmes. Dans un article paru en 2016 dans la revue médicale Obstetric Medicine, Juno Obedin-Maliver et Harvey J. Makadon soulignent les obstacles psychologiques de la grossesse quand on est genderqueer. Plus précisément, ils soulignent la « solitude significative et persistante » caractérisée par un conflit entre l’identité masculine et les « normes sociales qui définissent la grossesse comme quelque chose de féminin » — c’est un point longuement discuté dans A Womb of their own.

Cyn Lubow. Photo publiée avec son aimable autorisation.

« Les hommes trans qui tombent enceintes et qui accouchent ne sont pas un phénomène nouveau. Cependant, de plus en plus d'hommes l’envisagent comme une possibilité », explique Sally Hines, professeure de sociologie et d'identité de genre à l'université de Leeds. « À mesure que les pratiques autrefois jugées marginales deviennent plus visibles, il y a un effet normalisateur qui, à son tour, amène davantage de gens à envisager un plus large éventail d'options en termes de vie intime. »

Alors pourquoi y a-t-il si peu de soutien et d'informations à l’attention des personnes trans, genderqueer et celles qui s’identifient comme des hommes mais qui souhaitent tout de même porter un enfant ? Et, outre le documentaire de Lubow, que fait-on actuellement pour sensibiliser le public ?

Sally Hines est sur le point de se lancer dans un projet de recherche de trois ans, axé sur les implications sociales de la grossesse transgenre. Cela promet d'être la plus grande étude sur le sujet à ce jour. Des entrevues seront faites à travers le Royaume-Uni, la Pologne, l'Italie, les États-Unis et l'Australie. L'objectif est d'acquérir une compréhension approfondie du nombre croissant d'hommes trans qui souhaitent tomber enceinte.

« Les organisations de soutien et d'entraide indiquent que les jeunes hommes trans se posent de plus en plus de questions aux sujets de l'utilisation d'hormones et de leur impact sur d’éventuelles grossesses. Ils soulignent la nécessité de prendre en compte les besoins spécifiques des femmes trans, et ce, à un niveau global », déclare la chercheuse.

Darcy et Heather, qui apparaissent dans le documentaire. Photo publiée avec l'aimable autorisation de Cyn Lubow.

« Il y a toutefois eu une recherche minime réalisée sur la grossesse masculine », ajoute-t-elle, « Notre projet vient compléter l’étude précédente en posant des questions sur l’expérience des transgenres qui tombent enceintes et qui accouchent. » C'est un début prometteur qui, espérons-le, éduquera à la fois les professionnels de la santé et les futurs parents non binaires.

En ce qui concerne Lubow, sa principale priorité est maintenant de mener à bien le projet A Womb Of Their Own et de faire connaître les histoires de ses membres à un plus large public. « À ce que je sache, ces couples ont connu les mêmes problèmes que les autres — trouver les ressources nécessaires pour s'occuper enfants, les problèmes liés au travail, au logement et aux relations ».

Et qu'en est-il de l’expérience de Lubow ? Sa grossesse et l'éducation des enfants ? « J'ai élevé mes enfants avec autant de neutralité que possible. Je pense, et j'espère, qu'ils comprennent la nature non-binaire du genre, et qu’ils ont de la compassion pour tous les types de personnes. »

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