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FRANCE

De la rue à Nuit debout — retour sur une journée de mobilisation contre la loi travail

Des milliers de personnes sont à nouveau descendues dans les rues pour exprimer leur opposition contre le projet de loi Travail. En fin de journée, certains ont prolongé la mobilisation place de la République à Paris.

par Pierre-Louis Caron
29 Avril 2016, 9:30am

Des manifestants place de la Nation, le 28 avril 2016. (Photo de Etienne Rouillon / VICE News)

Pour la quatrième fois depuis le début de la mobilisation, des milliers de personnes sont descendues ce jeudi dans les rues pour exprimer leur opposition contre le projet de loi Travail. En fin de journée, certains ont prolongé la mobilisation place de la République à Paris dans le cadre du mouvement « Nuit Debout », où des incidents ont éclaté lors de la dispersion dans la nuit de jeudi à vendredi.

La journée de manifestations a elle aussi été marquée par des débordements au passage des cortèges de plusieurs villes françaises, notamment à Nantes, Marseille et Paris — où un policier a été gravement blessé au crâne.

Côté mobilisation, plus de 50 000 personnes ont manifesté en province selon les chiffres fournis par la police. De son côté, la CGT fait état de 60 000 manifestants présents dans la capitale, alors que les autorités annoncent le chiffre de 15 000 manifestants. Il s'agit de la plus faible mobilisation contre la loi Travail dans la capitale. Plusieurs lycées ont aussi été bloqués dans les régions de France où les vacances scolaires sont finies.

Lors de l'arrivée du cortège sur la place de la Nation à Paris, des affrontements ont éclaté entre manifestants et forces de l'ordre. (Photo de Etienne Rouillon / VICE News)

À lire : Nouvelle version du projet de loi Travail : Ce qui reste / Ce qui change

Porsche en feu

La journée de mobilisation commence tôt ce jeudi matin, notamment avec des blocages de route au Havre ou à Amiens aux alentours de 6 heures du matin. Vers 8 heures, des jeunes commencent à filtrer l'accès au port de Gennevilliers (le principal port fluvial de région parisienne) en mettant le feu à des pneus. Ces mêmes jeunes se rendent ensuite vers Saint-Denis pour bloquer un dépôt de bus, où 150 contrôles d'identité sont effectués et deux jeunes sont placés en garde à vue.

Vers 11 heures, les premiers projectiles volent du côté de Nantes. La manifestation nantaise est marquée par plusieurs incidents dont l'incendie volontaire d'une Porsche stationnée près de la préfecture. Des affrontements avec les forces de l'ordre continuent en début d'après-midi, puisque la police bloque l'entrée du centre-ville avec un camion lanceur d'eau. Huit personnes ont été interpellées selon la police.

Des blessés des deux côtés

Pas très loin, à Rennes, des manifestants s'en prennent aux banques, aux caméras de surveillance et à la police, qui essuie des jets de pierres. Des échauffourées éclatent ensuite sur la place de la République, au cours desquelles un jeune homme de 20 est gravement blessé à l'oeil. 20 Minutes rapporte les propos des manifestants qui pensent que le jeune a été victime d'un tir de flashball. Neuf personnes ont été interpellées, selon France Bleu Armorique.

Un peu plus au sud, à Toulouse, deux policiers sont blessés par des jets de projectiles — si bien que la manifestation est dissoute à mi-parcours.

À Marseille, la manifestation dégénère aussi suite à l'occupation des rails à la gare Saint Charles. Des incidents éclatent à proximité de la place Castellane où divers cortèges se rejoignent. Le préfet de police Laurent Nunez a indiqué à l'AFP que 57 personnes ont été interpellées au cours de la journée.

Cortège scindé à Paris

Pour certains, la manifestation parisienne de ce jeudi commence dès le trajet en métro. Donnant de la voix, des militants de la CGT entraînent avec eux les autres passagers dans des chants contre le projet de Loi Travail.

Parmi les premiers manifestants à rejoindre les stands syndicaux posés sur la place Denfert-Rochereau, plusieurs couples avec des enfants espèrent alors assister à un « rassemblement familial ». Le début de manifestation démarre effectivement dans le calme. Les différents groupes marchent à bon rythme, entouré par des cordons policiers. Mais rapidement le cortège se scinde en deux, jeunes manifestants souvent masqués devant, syndicats traditionnels derrière.

Le cortège des syndicats qui arrive place de la Nation. (Photo de Etienne Rouillon / VICE News)

Entre ces deux cortèges, Bastien et Marie, deux jeunes étudiants en biologie, attirent l'attention avec leurs combinaisons blanches antibactériennes. « On vient désinfecter, démacroniser, » répètent-ils, un terme qui fait référence au ministre de l'Économie Emmanuel Macron.

Plus loin, Émeline — son prénom a été changé — distribue des tracts en vue d'une assemblée générale prévue pour le week-end suivant au nord de Paris. Jeune salariée, elle trouve que les grèves à répétition « sont fortes en symbole, mais ne font pas bouger grand-chose ». Elle cherche surtout des jeunes travailleurs comme elle ainsi que des étudiants prêts à s'engager sur le long terme, « dans une sorte de microparti ».

Autour d'elle, en tête de cortège, les jeunes manifestants scandent en choeur le désormais habituel « Tout le monde, déteste la police ». Les pancartes brandies par les autres protestataires demandent pêle-mêle le retrait du projet de la loi Travail, la démission du gouvernement Valls, ou encore l'arrêt des négociations du traité de libre-échange TAFTA.

À lire : TAFTA : un résumé pour comprendre ce projet de traité polémique

Bataille au pont d'Austerlitz

À quelques dizaines de mètres au-dessus des têtes, un drone en vol stationnaire intrigue de nombreux manifestants. Certains pensent qu'il s'agit d'un « drone de police », et veulent que quelqu'un « l'abatte ». Ils sont nombreux à porter une pancarte sur laquelle il est simplement écrit « NON ! », expliquant qu'il s'agit — entre autres — d'un refus de l'austérité et de la « précarisation des travailleurs ».

Plusieurs fois, le groupe de tête se fait rappeler à l'ordre et doit rebrousser chemin vers les banderoles syndicales. À l'entrée du pont d'Austerlitz, des jets de projectiles émanant de la foule provoquent une lourde riposte des forces de l'ordre présentes. Plus d'une dizaine de grenades lacrymogènes sont tirées afin de disperser les groupes qui lancent des bouteilles, pavés et autres morceaux de fer sur les véhicules de police.

Place de la Nation à l'arrivée du cortège. (Photo de Etienne Rouillon / VICE News)

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La tête de cortège avec les manifestants les plus virulents est séparée du reste du cortège par une ligne de police antiémeute.Les heurts se poursuivent ensuite aux abords de la Gare de Lyon, puis à intervalle régulier jusqu'à la place de la Nation (est de Paris), destination prévue du cortège.

Sur le chemin, des vitrines de banque et des arrêts de bus sont attaqués. Un groupe d'étudiants masqués remplace les affiches publicitaires par des « antipubs faites maison ». Après une énième confrontation avec des policiers équipés de protections lourdes, les manifestants en tête de file arrivent place de la Nation, où tous les accès sont verrouillés par des rangées de boucliers antiémeutes. Un hélicoptère survole les lieux, accompagné par un drone du même type que celui observé environ deux heures plus tôt.

Place de la Nation à l'arrivée du cortège (Photo de Etienne Rouillon / VICE News)

Vers 17 h 20, on assiste à une série d'assauts donnés par des groupes aux visages dissimulés et armés de pierres contre les barrages policiers, au sud et au nord-est de la place. Les forces de l'ordre ont plusieurs fois répliqué à grand renfort de gaz lacrymogène, touchant l'ensemble de la place à cause du vent. Ces échanges se sont finalement poursuivis jusqu'aux environ de 19 heures.

« Le mois de mai va être très chaud »

Au même moment, à quelques rues de là, la place de la République accueille — comme elle le fait depuis un mois — les manifestants et sympathisants venus assister à une assemblée générale, dont le but était de donner un nouveau souffle au mouvement d'occupation « Nuit Debout ».

Face au public, on retrouve notamment présents Philippe Martinez, le secrétaire général de la CGT et Olivier Besancenot, membre de la direction du NPA (Nouveau Parti Anticapitaliste). Tour à tour, des représentants étudiants, lycéens, de la santé, ou se revendiquant de la « cause féministe » appellent à une union de leurs mouvements d'opposition, au travers d'une grève reconductible prévue pour le 1er et le 3 mai prochain.

Un hélicoptère de la Sécurité Civile qui a survolé Paris durant la journée de jeudi. (Photo de Etienne Rouillon / VICE News)

« Le mois de mai va être très chaud », lance une déléguée de la Coordination nationale étudiante (CNE). « Le gouvernement doit arrêter de considérer les jeunes comme des écervelés », ajoute un délégué lycéen. « La jeunesse se bat, elle aussi, pour des idées, se lever à 6 heures du matin pour bloquer les lycées, on ne fait pas ça parce que c'est drôle ou sympathique. »

Certaines pancartes aperçues dans le cortège quelques heures plus tôt circulent à nouveau à travers la foule. Interrompant l'assemblée générale quelques minutes, un représentant de la commission « Construction » du mouvement demande au public de venir l'aider à « décharger, construire et défendre » les structures imaginées par ce groupe de militants.

« Ce soir, on occupe pour de vrai, » lance-t-il à la foule en guise de conclusion, avant de rendre le micro sous les applaudissements nourris du public.

Dispersion musclée place de la République

Et effectivement, plusieurs centaines de personnes refusent de quitter la place à minuit comme l'arrêté préfectoral le prévoyait. Les policiers disent être la cible de projectiles, ce à quoi ils répondent avec des gaz lacrymogènes. À 1 heure 30 du matin, la police commence à disperser les manifestants restants.

Des heurts éclatent alors à nouveau, les policiers essuyant des jets de projectiles et les manifestants des grenades assourdissantes. La préfecture de police de Paris rapporte que vers 1 heure 50, « une centaine de manifestants particulièrement virulents et mobiles ont forcé le barrage mis en place Avenue de la République occasionnant de nombreuses dégradations » dont des Autolib incendiées.

Les affrontements durent jusqu'à 3 heures 30 et débouchent sur l'interpellation de 27 personnes et le placement en garde à vue de 24 d'entre elles. Un peu plus tôt dans la soirée, c'était le théâtre de l'Odéon — occupé par des intermittents du spectacle depuis plusieurs jours — qui était évacué dans le calme par la police.


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