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FRANCE

Un abattoir fermé après la publication d’une vidéo qui montre des coulisses insoutenables

Une organisation de défense des droits des animaux dénonce des manquements aux lois réglementant les procédures de mise à mort, après avoir tourné des images en caméra cachée dans l’abattoir municipal d’Alès.
15.10.15
Capture d'écran via YouTube/L214

Les images ont été filmées en caméra cachée entre avril et mai 2015, dans un abattoir d'Alès, dans le sud de la France. Moutons, bovins ou chevaux, ces images montrent des animaux qui reprennent conscience alors qu'ils sont égorgés, saignés pendus par une patte ou laissés à même le sol. Publiée ce mercredi, la vidéo a motivé dans la foulée une décision de la mairie d'Alès : elle a fermé l'abattoir municipal « à titre conservatoire ». Ce jeudi en fin d'après-midi, le parquet d'Alès a ouvert une enquête portant sur les traitements infligés aux animaux.

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La vidéo publiéece mercredi par l'association de défense des animaux L214 montre pendant plus de quatre minutes le travail quotidien à l'intérieur de l'abattoir municipal d'Alès, dans le département du Gard (sud de la France).

« Une personne qui avait accès à l'abattoir nous a contactés, car elle savait que nous avions déjà enquêté sur ce sujet, » nous explique ce jeudi matin Sébastien Arsac, cofondateur de l'association, sans donner plus de précision sur sa fonction au sein de l'établissement afin d'éviter qu'elle puisse être reconnue. « Sur une dizaine de jours de tournage, une cinquantaine d'heures d'images ont été recueillies. »

Selon l'association, 3 000 chevaux, 20 000 cochons, 40 000 moutons et 6 000 bovins sont tués chaque année dans cet abattoir. Il possède une chambre froide d'une capacité de 7 000 tonnes.

ATTENTION : Les images présentées dans la vidéo ci-dessous sont particulièrement choquantes.

Actes de cruauté

Ces images ont été visionnées par le docteur vétérinaire Gilbert Mouthon, par ailleurs expert auprès des tribunaux. Nous l'avons contacté ce jeudi : « Il y a d'une part des actes de cruauté incontestables, qui relèvent du pénal, et d'autre part, des fautes sanitaires qui mettent en danger le consommateur, » affirme-t-il. Concernant l'aspect sanitaire, Mouthon relève notamment que beaucoup d'animaux ont mal été nettoyés et portent sur eux des bouses séchées qui peuvent être porteuses de germes.

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Dans un rapport de sept pages, daté du 8 octobre et publié sur le site de l'association L214, Mouthon a relevé toutes les infractions qui sont visibles selon lui sur la vidéo. « Des bovins montrent des signes de reprise de conscience : l'un d'eux est saigné une minute après cette reprise, » note-t-il. Or, la réglementation qui régit les procédures dans les abattoirs — transcription dans la loi française d'une directive européenne — stipule que « la saignée doit être effectuée avant que l'animal ne reprenne conscience »

L'association nous a dit avoir porté plainte ce mercredi devant le tribunal de grande instance d'Alès pour mauvais traitement, cruauté envers les animaux et non respect du règlement sur l'abattage. Le parquet a ensuite annoncé l'ouverture d'une enquête ce jeudi, en fin d'après-midi.

Le maire « ému » par ces images

Après la diffusion de cette vidéo, le maire d'Alès Max Roustan (les Républicains), qui s'est dit « ému » par ces images, a annoncé « la fermeture immédiate à titre conservatoire » de l'abattoir, ainsi que « le lancement d'une enquête administrative interne sur d'éventuels manquements aux normes d'abattage des animaux » dans un communiqué publié ce mercredi.

Présent sur place jeudi matin, Sébastien Arsac nous a confirmé que des affichettes à l'entrée de l'abattoir annonçaient cette fermeture, et que de nombreux camions repartaient de l'abattoir.

La société Alès viande, qui achetait à l'abattoir d'Alès 60 pour cent de sa production, a cessé sa collaboration avec l'établissement depuis mercredi soir. Boris Martinez, responsable qualité pour Alès viande, contacté par VICE News ce jeudi après-midi, nous explique que la viande de l'abattoir était revendue « à des collèges, des lycées, des hôpitaux, des boucheries et des grandes surfaces. »

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Cet abattoir appartient à la mairie d'Alès, qui en est le gestionnaire — ce qui a rendu possible sa fermeture immédiate par la mairie. Mais ce sont les services de l'État, et plus précisément la Direction Départementale de la Protection des Populations (DDPP) de la préfecture du Gard, qui sont responsables de veiller sur le suivi sanitaire de l'établissement et de contrôler le bien-être animal.

Une mise en demeure en septembre par l'inspection vétérinaire

VICE News a contacté ce jeudi en début d'après-midi Olivier Lemarignier, chef de service au sein de la DDPP, basé à Nîmes, et qui est en charge du suivi de l'abattoir d'Alès. Il a effectué lui-même, avec un collègue, une inspection de l'abattoir d'Alès dans le cadre des visites annuelles programmées, le 4 septembre dernier.

Des agents de la DDPP sont présents en permanence au sein de l'abattoir. Le cahier de liaison tenu entre les agents de la DDPP et ceux de l'abattoir ont été analysés par Lemarignier lors de l'inspection plus poussée du 4 septembre, en plus de l'inspection des locaux et de l'équipement.

« Nous avons passé plusieurs heures à regarder les opérateurs sur les postes, mais en aucun cas nous n'avons vu de telles pratiques. Ces images ont été tournées en caméra cachée, » rappelle-t-il. « Quand je vois un bovin saigné de façon incorrecte lors d'un abattage rituel, qui est sorti du piège alors qu'il est conscient, c'est insupportable, c'est choquant pour moi et pour les agents de toute l'équipe, » s'indigne Lemarignier.

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Il précise que toutes les personnes travaillant dans l'abattoir ont suivi deux jours de formation en matière de protection animale en 2013 et 2014, et ont reçu, à son terme, un « certificat de compétence pour la protection des animaux dans le cadre de leur mise à mort » par la DDPP.

Cette inspection s'était soldée par une mise en demeure administrative, notifiée le 22 septembre « ordonnant de mettre fin aux pratiques non conformes à la réglementation », selon le communiqué diffusé par la préfecture de Nîmes ce mercredi. Olivier Lemarignier invoque son obligation de réserve lorsqu'on lui demande quelles pratiques non-conformes avaient été constatées. D'après le communiqué, ils étaient « non comparables aux extraits diffusés ». Lemarignier évoque une nécessité « de changement de fonctionnement et d'investissements matériels » et promet un « contrôle musclé » à la réouverture de l'abattoir — si toutefois la mairie décide de le réouvrir un jour.

« Le bien-être animal est vu comme une option »

Pour Sébastien Arsac, de l'association L214, « Il y a un problème en France au niveau de l'inspection vétérinaire. Leur mission n'est pas facile, ils n'interrompent une chaîne d'abattage qu'en cas de dernière extrémité. Dans ce cadre, par rapport à l'hygiène, le bien-être animal est vu comme une option. »

Un rapport de l'office vétérinaire européen datant de 2013 notait que les insuffisances en matière d'hygiène sont souvent à attribuer « au taux élevé de rotation du personnel, au manque de formation des exploitants du secteur alimentaire et aux suites minimes, voire inexistantes, données aux manquements relevés. »

L'abattoir génère en tout 120 emplois directs et indirects dans la région, selon la mairie. La ville d'Alès avait investi 2,5 millions d'euros pour sa rénovation en 2010.

Suivez Lucie Aubourg sur Twitter : @LucieAbrg

Capture d'écran via YouTube/L214