« Blockchain » : pourquoi les plus grandes banques mondiales s’intéressent à la technologie qui a créé le Bitcoin

22 banques auraient investi des millions de dollars pour développer cette technologie, qui pourrait être au fondement d’une véritable révolution dans le secteur bancaire.

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02 octobre 2015, 11:35am

Image via Flickr / Jorge González

Treize banques, dont la Société Générale, Bank of America, ou encore la Commerzbank, ont rejoint ce mardi un projet mené par une startup américaine, visant à développer la technologie blockchain pour le secteur financier — une technologie dont découle le bitcoin qui pourrait bien être au fondement d'une véritable révolution dans le secteur bancaire.

« Parce que cette technologie existe, les banques sont obligées d'investir, pour éviter que la révolution se fasse sans elles, » nous explique ce jeudi après-midi Éric Larchevêque, fondateur de La maison du bitcoin, un incubateur dédié à la monnaie virtuelle, basé à Paris.

Une blockchain, ou « chaîne de bloc », c'est une forme de programme informatique régi par des règles mathématiques inviolables. Une blockchain permet de garantir la traçabilité d'un échange. Pour les banques, les applications concrètes du blockchain sont prometteuses : moins d'intermédiaires dans les transactions, donc moins de coûts de fonctionnement, des échanges plus rapides et plus sécurisés.

Avec les neuf autres banques qui s'étaient déjà lancées dans ce projet mi-septembre, dont Goldman Sachs, JPMorgan ou encore UBS, elles sont désormais 22 à participer au projet de la startup R3 — à hauteur de plusieurs millions de dollars, selon le Financial Times.

Il ne s'agit encore que d'une phase expérimentale. Les banques cherchent dans un premier temps à comprendre quelles conséquences ces technologies pourraient avoir sur les marchés financiers. Selon le communiqué de presse de la startup qui centralise ce projet, nommée R3, des « groupes de travail » seront organisés au sein d'un « laboratoire collaboratif ».

Selon nos informations, obtenues de sources proches du dossier, aucune échéance en particulier n'a été planifiée autour de ce projet. Chaque banque partagerait la propriété intellectuelle qui sera créée au terme de cette collaboration.

Qu'est-ce qu'une blockchain ?

« Une blockchain, c'est un ADN mathématique, » nous explique Eric Larchevêque. « Cet ADN régit les règles d'un système, dont on ne peut pas modifier les règles internes, de la même façon qu'on ne peut pas modifier notre ADN. »

Exit, donc, tout problème de piratage : « On ne peut pas hacker les mathématiques, » résume Éric Larchevêque. Et comme ce système fonctionne en peer-to-peer (chaque ordinateur du système contient une partie des informations), la base de données contenue dans la blockchain est publique, personne ne peut donc la contrôler. « Personne n'est propriétaire de la blockchain. […] Même si on lui coupe un bras, il repousse ailleurs, » explique Larchevêque.

La blockchain est la technologie sur laquelle est basé le bitcoin, cette monnaie virtuelle échangée sur internet depuis sa création en 2009. C'est pour l'heure le seul exemple de blockchain en fonctionnement.

Une question se pose alors : puisque la technologie blockchain est si sûre, et que c'est celle qui sous-tend le système bitcoin, comment se fait-il que l'équivalent de millions d'euros en bitcoins ait pu disparaître ? En réalité, ces scandales n'ont pas eu lieu à cause de failles dans le système blockchain, mais à cause des failles des plateformes d'échange qui hébergeaient les bitcoins — et qui sont, elles, gérées par des humains. Le protocole qui sous-tend le système bitcoin, à savoir sa blockchain, n'a pour le moment jamais été remis en question.

À lire : À la recherche des Bitcoins perdus

Attention toutefois aux confusions : que les banques investissent dans le développement de blockchains ne signifie en aucun cas qu'elles souhaitent se mettre au bitcoin. Pour comprendre pourquoi cette technologie intéresse les banques, il faut regarder de plus près comment le système financier fonctionne actuellement.

À quoi servirait une blockchain pour les banques ?

À l'heure d'aujourd'hui, pour effectuer des transactions financières, telles que l'achat d'une action par exemple, les banques passent par ce que l'on appelle des chambres de compensation et de clearing — comme les entreprises Clearstream ou Eurostream, par exemple. Celles-ci vérifient que l'acheteur reçoit bien son titre de propriété, et le vendeur son argent. En somme, elles s'assurent que tout se passe bien entre le moment où la transaction est engagée, et où la livraison est faite.

« Ce sont des systèmes complexes et centralisés, qui peuvent prendre deux jours et demi pour assurer un clearing complet. Avec une blockchain, cela pourrait prendre 10 minutes, » explique Éric Larchevêque. Le même rôle, avec une capacité égale : « La technologie blockchain permet de garantir que les transactions qui sont faites sont correctes, qu'il n'y a pas de double dépense, par exemple. »

L'autre avantage avancé d'une blockchain, c'est qu'elle pourrait permettre de se passer d'organe central de contrôle. Elle permet d'envisager la suppression des intermédiaires financiers, comme les chambres de compensations ou les courtiers.

Double avantage possible pour les banques : les transactions effectuées via une blockchain seraient plus fiables, puisqu'elles sont sécurisées mathématiquement et non plus par le biais d'un tiers à qui l'on fait confiance, et moins chères, puisqu'elles requièrent moins d'intermédiaires. En résumé : moindres risques d'erreur, et moindres coûts.

Selon un rapport de 2015 de la banque Santander, la technologie blockchain « pourrait réduire les coûts d'infrastructure des banques […] entre 15 et 20 milliards de dollars par an d'ici 2022. »

Un registre commun à toutes les banques

Dans une interview publiée mi-septembre dans l'International Business Times, Tim Swanson, responsable chez R3, la startup chargée de développer cette technologie pour les banques, a détaillé le projet : « Nous voulons créer un grand registre commun et standardisé parmi les institutions financières. »

« Nous pensons que la bonne approche est d'impliquer les institutions financières dès le départ, sinon vous recréez tous ces petits silos d'information [compartimentage de l'information, ndlr], incapables de communiquer entre eux, et vous perdez beaucoup de l'utilité de ce réseau, » explique Swanson.

Contactée par VICE News ce vendredi matin, la Société Générale, seule banque française à avoir investi pour le moment — troisième banque de France en montant d'actifs, et l'une des plus anciennes — a déclaré : « Cette initiative nous permettra d'explorer et de mieux comprendre comment les technologies avancées du blockchain et les registres distribués pourraient impacter les marchés financiers. »

D'autres applications possibles

Outre les applications financières, les blockchains peuvent également permettre, plus largement, de sécuriser des bases de données.

Au Honduras, le gouvernement a chargé mi-2015 une entreprise d'utiliser cette technologie pour développer un système d'enregistrement des titres fonciers (cadastre), qui est la base de données qui sert à déterminer à qui appartient chaque parcelle du sol. Le Honduras cherche une solution pour éviter les fraudes, telles que l'octroi par certains fonctionnaires de parcelles de terre. Une telle manipulation des données pourrait, grâce à cette technologie, être évitée, puisque comme le résume Éric Larchevêque « quand on enregistre une donnée dans une blockchain, il est par la suite impossible de modifier le passé. »

Dans un rapport de septembre 2015, le forum économique mondial (WEF) a estimé qu'en 2023, les États commenceraient à collecter les taxes via une blockchain, et qu'en 2027, 10% du PIB mondial serait stocké dans une technologie blockchain.

Suivez Lucie Aubourg sur Twitter : @LucieAbrg

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