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La mer de l'intranquillité, photographies d'une conquête de la Lune oubliée

Samedi, l'humanité fêtera les cinquante ans du premier pas sur la Lune. C'est l'occasion de se rafraîchir la mémoire, particulièrement visuelle.

par Sébastien Wesolowski
19 Juillet 2019, 7:22am

La Mer de l’Intranquillité, L'Odyssée Apollo 4-17, Éditions B2. Conception graphique : Nikola Jankovic & Sarah Vadé. © Courtesy of Nasa & Johnson Space Center

Après-demain, l'humanité fêtera les cinquante ans du premier pas sur la Lune. C'est l'occasion de se rafraîchir la mémoire, particulièrement visuelle. En effet, hormis quelques clichés emblématiques – la descente du module, la trace de pas dans la poussière lunaire, le planter de bannière étoilée entre autres – peu d'images de la mission Apollo 11 ont pénétré notre imaginaire. Neil Armstrong, Buzz Aldrin et Michael Collins ont pourtant pris 1 407 clichés de leur périple.

Dans La Mer de l'intranquillité, paru en avril 2019 aux éditions B2, Nikola Jankovic et Sara Vadé nous proposent de découvrir une partie de ces clichés non retenus pour la postérité de la conquête spatiale américaine et d'autres encore. Apollo 4 l'inhabité, Apollo 13 le maudit, Apollo 17 le dernier : au fil des ses 400 pages, l'ouvrage fouille dans les pellicules des treize dernières missions Apollo. Rencontre avec Nikola Jankovic, co-auteur et créateur des éditions B2.

VICE : Comment t’es venue l’idée de La Mer de l'intranquillité ?
Nikola Jankovic : J’étais au festival Offprint en novembre dernier et ça m’est tombé dessus. C’était sous mes yeux : on allait fêter les cinquante ans du premier pas sur la Lune cet été. En plus, les images de la NASA sont gratos ! C’est un argument important pour un petit éditeur comme moi (Rires).

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Est-ce que tu peux nous donner un peu de contexte ?
Le livre commence en 1967 avec Apollo 4 et finit avec Apollo 17, en 1972. C’est une période importante de l’histoire américaine. Après l’assassinat de Kennedy en 1963, son vice-président Lyndon Johnson devient président. C’est un fervent partisan de la conquête de l’espace, notamment parce que, civilement, le programme spatial américain est à l'époque populaire et médiatique. Ses retombées militaires étaient aussi très importantes. Johnson n’est pas réélu, Nixon remporte les élections... Jusqu’au Watergate, et à l’aube du bicentenaire de l’indépendance des États-Unis, une date cruciale pour les Américains. Bref, c’est une période dense.

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Pourquoi avoir choisi les missions 4 à 17 ?
En fait, les missions un, deux et trois n’ont pas eu lieu. D’autres tests ont eu lieu sur Terre, mais officieusement. Le programme aurait dû se prolonger avec les missions 18, 19 et 20, mais ça n’a pas été le cas. À la fin d’Apollo 17, en 1972, les États-Unis avaient dépensé tellement d’argent qu’ils ont dit : « On va se calmer. » La NASA était passée aux sondes automatiques destinées aux confins de l’univers, le programme de la navette spatiale était déjà bien avancé…

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Tu peux nous raconter l’histoire de toutes ces photographies ?
C’est de l’analogique, de l’argentique. Les astronautes emportaient des boîtiers dans l’espace, plusieurs par mission. Mais comme l’un des buts d’Apollo était de rapporter des échantillons géologiques, ce qui prend de la place, les appareils restaient à la surface de la Lune, avec la partie inférieure du module lunaire. Seuls les boîtiers rentraient sur Terre. Ils étaient traités à l’arrivée, archivés et référencés. Ça reste la mission photographique la plus chère au monde. Les prises de vue ont été numérisées au début des années 2000 et sont désormais offertes aux internautes. Pour le livre, on en a gardé environ 3 000 sur un total de 33 000.

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Selon quels critères les as-tu choisies ?
Comme nous sommes, à l’origine, une maison d’édition spécialisée dans l’architecture, j’ai sélectionné les images dont j’avais besoin pour parler d’un module d’habitation destiné à la Lune et ses paysages étranges. Je voulais aussi montrer la technicité de l’alunissage [atterrissage sur la Lune, ndlr]. Avant le premier alunissage, on ne connaissait pas la nature du sol lunaire. Pulvérulent ? Dur ? Il fallait aussi éviter de tomber dans un cratère ou sur une pente à 30%... Cet événement avait été pensé sur la Terre des années à l’avance. On voulait aussi montrer la débauche d’énergie qui a été mobilisée sur le territoire américain pour ces missions, et rester le plus objectif possible. On donne les noms de l’équipage, les numéro de magasin, les missions et les numéros de visuel, et ça s’arrête là.

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On dira que les images parlent d’elles-mêmes...
Ce sont des photographies faites dans le vide intersidéral, par des êtres humains – pas des robots. Ça a une poésie, un charme, un imaginaire. Et puis, on a cette sorte de mise en scène hollywoodienne, ce mylar doré sur le module lunaire. Les Soviétiques n’ont quasiment jamais utilisé ce matériau. Techniquement, on n’a pas besoin qu’il soit doré. La représentation américaine de l’univers spatial donne l’impression que des contraintes techniques justifient ce design, mais pas du tout. Ça correspond vraiment à une conception visuelle, culturelle et technologique d’une époque américaine à part entière. La scénarisation presque cinématographique de cette aventure a rendu la chose désirable, sexy.

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Quel a été l’héritage culturel de cette « conception Apollo » ?
Pendant et après le programme, l’espace est devenu le nouvel horizon des États-Unis. À l’approche du bicentenaire de l’indépendance, la NASA n’avait plus d’argent mais elle a quand même décidé de faire un truc qui attirerait l’attention des citoyens en ce sens. Elle a donc choisi l’idée des colonies spatiales, théorisées par Gerard K. O'Neill, physicien à l’université de Princeton. Ça renouait avec une autre mythologie américaine : l’individualisme, le libertarianisme, l’entreprise privée… La NASA avait quelques illustrateurs qui faisaient des gouaches format raisin, que les médias reprenaient. Ils ont dessiné ces colonies de l’espace, avec ces anneaux qui tournent pour simuler la gravité, et sauvé les apparences alors qu’elle n’avait plus un sou pour des missions habitées.

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Que t’inspire la nouvelle « course à la Lune » qui s’amorce en ce moment ?
Les geeks et les technophiles trouvent que c’est dans l’ordre des choses : puisqu’on l’a déjà fait, on peut le refaire et plus encore. Ils surenchérissent, comme les transcendantalistes. Jeff Bezos, Elon Musk, ceux qui envoient des voitures avec un robot-astronaute dans l’espace. La guerre de Donald Trump avec la Chine pèse aussi, c’est un revival de la Guerre froide. Après que la Chine a envoyé des vers à soie sur la dark side of the moon, Trump s’est engagé à retourner sur la Lune. Le terme « retourner » est important, il rappelle que les Américains sont les seuls à avoir posé le pied sur le satellite. Ce sont des symboles, de la politique, des rapports de force. N’importe quel technicien dirait qu’il ne faut pas envoyer d’êtres humains. L’humain est un organisme fragile. Les sondes, les robots, les rovers, techniquement, ça suffirait.

La Mer de l'intranquillité. L'Odyssée Apollo 4-17, de Nikola Jankovic et Sarah Vadé, est disponible depuis avril 2019 aux Éditions B2.

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