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Drogue

Une guerre de succession déchire le cartel de Sinaloa

Maintenant qu’El Chapo est derrière les barreaux, c’est Game of Thrones à Cartel Land.

par Deborah Bonello; traduit par Sandra Proutry-Skrzypek
25 Juillet 2019, 7:17am

De gauche à droite : Ivan Archivaldo Guzmán Salazar (via l'AFI), Ismael Zambada (via la DEA), Jesús Alfredo Guzmán Salazar (via la DEA). Composition : Hunter French

Maintenant que le baron de la drogue Joaquin « El Chapo » Guzmán a été condamné à la prison à vie la semaine dernière, un conflit a éclaté dans son État natal, au Mexique, entre les différentes factions de son organisation criminelle, le cartel de Sinaloa. Ismael « El Mayo » Zambada, qui aurait cofondé le cartel, tente désormais d’en évincer les fils de son ancien associé, Jesus Alfredo et Ivan Archivaldo, qui supervisent actuellement certaines opérations.

Des sources travaillant dans les montagnes du Sinaloa nous ont rapporté que, dans ce chaos, les hommes armés qui s’étaient rangés du côté des « Chapitos » – le surnom donné aux fils de Guzmán – remettent maintenant en question leur loyauté et désertent pour aller travailler avec Zambada. « Il y a un exode de gatilleros [hommes armés] du côté des Chapitos – soit ils quittent Culiacan [la capitale du Sinaloa, NDLR], soit ils tentent de changer de camp et de se ranger du côté d'El Mayo, parce qu'il est question d'une lutte interne entre les deux », explique une source qui a souhaité rester anonyme pour des questions de sécurité.

Après l’extradition de Guzmán aux États-Unis en janvier 2017, les Chapitos auraient repris les rênes d’une partie du business de leur père et auraient initialement coopéré avec El Mayo, dernier capo de la vieille école à être encore en liberté dans les montagnes du Sinaloa. Il n’a jamais vu une cellule de prison.

Jusqu’à présent, El Mayo protégeait les fils aînés d’El Chapo – bien qu'il soit intéressant de noter que son frère a témoigné contre Guzmán au procès. El Mayo avait soutenu les Chapitos lors d’une lutte de pouvoir interne contre l’ancien bras droit d’El Chapo, Dámaso López Núñez, plus connu sous le nom de « El Licenciado » (en espagnol mexicain, un titre honorifique généralement réservé à une personne possédant un diplôme universitaire). De son côté, López a nié avoir essayé de tuer les Chapitos et El Mayo lors d'une fusillade à Culiacan en février 2017, mais il se serait associé à l'ennemi juré du cartel, Nemesio « El Mencho » Cervantes, chef du Jalisco New Generation Cartel, pour les éliminer.

López a été arrêté par les autorités mexicaines et extradé en juillet dernier aux États-Unis, où il a témoigné contre Guzmán. Son fils, Dámaso López Serrano, surnommé « Mini Lic », aurait ordonné l'assassinat de l'éminent journaliste Javier Valdez en mai 2017. (López senior a démenti l’implication de son fils et blâmé les Chapitos.)

El Mayo a pourtant aidé les fils de Guzmán à se sortir de situations difficiles dans le passé. En juin 2016, Jesus et Ivan ont traversé la station balnéaire mexicaine de Puerto Valla, dans l’État de Jalisco, connue pour être un bastion du plus grand rival du cartel de Sinaloa. Ils ont rapidement été kidnappés, aux côtés de leurs compagnons de route, dans un restaurant appelé La Leche, sans doute par des sbires d’« El Mencho », comme l’ont suggéré les médias locaux. El Mayo a intercédé en leur faveur et négocié leur libération. « El Mayo se devait d’intervenir au nom de son amitié avec El Chapo, mais il ne tolérait pas du tout le comportement de ses fils. Il a dû y avoir pas mal de tensions et de disputes à ce sujet », explique Eduardo Guerrero, conseiller en sécurité à Mexico.

Les Chapitos ont eu d’autres broncas – le terme espagnol mexicain pour « problèmes » ou « désagréments ». Ils seraient entrés en guerre contre leur oncle, Aureliano Guzmán Loera, alias « El Guano », à cause du trafic de drogue et du fait qu’El Guano tentait d'extorquer de l'argent dans certaines parties du Sinaloa. Ils ont aussi perdu leur sang-froid quand un autre cartel rival – le Beltrán Leyva, connu sous le nom de BLO – s’est révélé être responsable du pillage par 150 hommes armés de la maison de leur grand-mère, dans le petit village de La Tuna à Badiraguato, dans le Sinaloa. « Ils ont à leur actif beaucoup de disputes et de conflits, et ça, c’est la dernière chose que souhaite El Mayo », déclare Guerrero.

Tous deux sont depuis longtemps sur le radar des autorités américaines. Jesús Alfredo, 36 ans, est sur la liste des personnes les plus recherchées de la DEA. Son frère, Iván Archivaldo, 25 ans, fait lui aussi face à des accusations aux États-Unis. Iván a également purgé une peine de trois ans dans la prison de haute sécurité de Puente Grande, au Mexique, pour trafic de drogue (la première prison dont son père s'est évadé pendant son séjour au Mexique – il s'est évadé deux fois de prisons de haute sécurité) avant d'être libéré en 2008. De plus, il a été signalé que les deux frères opéraient dans les ailes armées du Sinaloa sous les noms de Las Ranas et Los Chimales.

Deux autres fils de Guzmán, Joaquín Guzmán López et Ovidio Guzmán López, sont également inculpés de trafic de drogue aux États-Unis, mais ce sont leurs frères aînés qui se révèlent être un casse-tête pour El Mayo.

Mike Vigil, ancien chef des opérations internationales de la DEA, qui a passé près de deux décennies à travailler au Mexique, a une opinion cinglante des deux fils de Guzmán, qu'il juge « bêtes comme leurs pieds ». Le fait qu’ils soient réputés pour être impétueux, excessivement violents et dépourvus des capacités stratégiques chirurgicales de leur père a peut-être envenimé les choses entre eux et El Mayo. « El Mayo doit se dire qu’il ne veut pas finir en prison à cause des erreurs commises par ces types, alors il essaie de trouver un moyen de se débarrasser d’eux », dit Guerrero.

Toute faiblesse au sein de la direction de l’organisation ne peut que renforcer l'organisation rivale dirigée par El Mencho, qui a connu une croissance exponentielle au cours de la dernière décennie jusqu’à devenir la plus grande menace à la domination territoriale et criminelle du cartel de Sinaloa. L’année dernière, alors qu'il était encore procureur général des États-Unis, Jeff Sessions a rendu publics 15 actes d'accusation contre des membres présumés du syndicat criminel, les mettant de fait dans le collimateur des forces de l'ordre.

Les ressentiments entre les clans Zambada et Guzmán ont été nourris par le procès d'El Chapo aux États-Unis, mais aussi par celui du fils d'El Mayo, Vicente, qui a témoigné contre le légendaire baron de la drogue afin d’alléger sa propre peine pour trafic de drogue. Cela a fonctionné, puisqu’il a été condamné à 15 ans de prison en mai dernier par un juge de Chicago grâce à sa coopération « extraordinaire et sans précédent ».

Après déduction faite de son temps déjà passé en prison et à condition qu’il se comporte bien, « Vicentillo », comme on l'appelle, pourrait être sorti de prison et de retour au Mexique dans moins de cinq ans. Il ne fait aucun doute qu'El Mayo préférerait avoir à ses côtés son propre fils, plutôt que ceux d'un ancien partenaire déchu.

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