Life

Le sexe quand on a subi une excision

« Je me disais que c’était terrible pour notre relation, que je n’étais pas une vraie femme et qu’il finirait par me quitter. »
12 octobre 2020, 7:01am
illustration couple dans un lit
Illustration : Cathryn Virginia 

Mishaal a commencé à se masturber vers l'âge de 7 ans. Sa mère l'a surprise plusieurs fois et a décidé de lui faire subir une excision du clitoris. Dans son pays, le Pakistan, cette procédure est réalisée pour réduire la libido des femmes et les empêcher d’avoir des relations sexuelles, le sexe ne servant qu’à se reproduire.

Malheureusement, les médias explorent assez peu l’expérience de ces femmes et des effets de l’excision sur leur vie. C’est assez compréhensible : le sexe est un sujet tabou dans la plupart des cultures où la mutilation génitale est répandue. Partager les détails intimes de sa vie après une excision peut être difficile, embarrassant, voire isolant socialement.

Bien sûr, toutes les expériences ne se ressemblent pas. Les types ou les niveaux de dommages causés aux organes génitaux diffèrent selon les traditions régionales et les conditions dans lesquelles la mutilation est pratiquée. Toutes les femmes ne réagissent pas non plus de la même manière à l'excision. De nombreuses études montrent que les femmes qui en ont subi une ressentent souvent une diminution de la sensation ou du désir sexuel, des douleurs pendant les rapports sexuels, une sécheresse vaginale, une incapacité à atteindre l'orgasme, ainsi que de l'anxiété ou d'autres symptômes découlant du traumatisme, entre autres. Mais certaines femmes disent qu'elles peuvent encore avoir des relations sexuelles agréables avec peu ou pas de difficultés, même après avoir subi les formes les plus extrêmes de mutilation.

Afin d'attirer l'attention du public sur les expériences sexuelles et intimes vécues par ces femmes, nous avons rencontré Mishaal et son mari Ibrahim, qui vivent aujourd'hui aux États-Unis. Ils font tous deux partie de la secte Dawoodi Bohra, une branche des Chiites Ismaéliens, un groupe minoritaire de plusieurs centaines de milliers de personnes, dont la plupart vivent en Inde, au Pakistan, au Yémen et sur la côte de l'Afrique de l'Est, qui pratique généralement l’excision sur les fillettes lorsqu'elles ont environ 7 ans. Le couple n’a pas souhaité partager son vrai nom par crainte des répercussions sociales et de la stigmatisation au sein de la communauté. Nous leur avons donné les pseudonymes Mishaal et Ibrahim afin qu'ils puissent discuter ouvertement de cet aspect de leur vie.

Mishaal : Quand j'étais jeune, je n'ai jamais eu de relation sérieuse, encore moins de relation sexuelle. Mais après mon mariage, j'ai découvert que les rapports avec pénétration étaient douloureux. Cela a en quelque sorte déclenché une réaction traumatique à laquelle je ne m'attendais pas. J'en avais presque peur. Je me disais que c’était terrible pour notre relation, que je n’étais pas une vraie femme et qu’il finirait par me quitter.

Ibrahim : On s'est mariés assez rapidement. On s'est rencontrés grâce à un ami commun et on s'est fiancés au bout de quelques semaines. À l’époque, Mishaal vivait toujours au Pakistan et nous étions souvent physiquement séparés. Avant notre mariage, nous n’avions jamais eu de relations sexuelles et elle ne m'avait jamais rien dit ; je ne savais pas qu'elle avait subi quoi que ce soit.

Nous avons couché ensemble pour la première fois lors de notre nuit de noces et elle a eu très mal. Ça a été une expérience troublante pour moi. J'avais déjà eu des rapports sexuels avec quatre femmes avant d'épouser Mishaal, et aucune ne s’était jamais plainte de douleur. Je savais qu’elle était vierge et que la première fois peut être un peu désagréable, mais à ce point ?

Nous en avons discuté après et c’est là qu’elle m’a parlé de son excision. J'avais entendu dire que cette pratique était courante en Afrique. Mais je ne savais pas qu'elle l'était au sein de notre communauté. Quant aux conséquences sur la sexualité, je n'en avais pas la moindre idée. Pour moi, c'était une pratique brutale et vraiment injuste, mais je n'y avais pas pensé plus que cela.

Mishaal : Le fait que nous ayons du mal à aborder le sujet nous a fait comprendre à quel point on nous avait martelé de mauvais messages sur le sexe, comme quoi c’était quelque chose de presque sale. Cette idée était ancrée en nous depuis l'enfance.

Ibrahim : Nous avons essayé différentes manières d'avoir des relations sexuelles, différentes positions et activités qui pourraient rendre les choses plus faciles. Je pense que pendant longtemps, le problème venait en partie du fait que Mishaal devenait vraiment tendue au début du rapport et que cela lui enlevait tout plaisir qu'elle aurait pu avoir. Pour être honnête, ce n'est que lorsque nous avons eu notre premier enfant qu'elle a commencé à être confortable.

Mishaal : Physiquement, si je peux avoir un orgasme en me masturbant, alors cela devrait également être possible en ayant des relations sexuelles avec quelqu’un. Cela n'est jamais arrivé, mais la douleur est passée de carrément insupportable à un état tolérable après mon premier accouchement. Cela a atténué une grande partie du stress lié au sexe et l'a rendu bien meilleur.

Ibrahim : Je n'ai appris que plus tard dans notre mariage que Mishaal se masturbait. J'ai appris qu'elle avait déjà connu l'orgasme. Mais cela n'a pas vraiment influencé notre façon de faire l'amour.

Mishaal : Je sais que je n’ai pas fait assez d’efforts. Une thérapie sexuelle pourrait m’aider. Ou nous pourrions expérimenter avec des sex-toys. Mais c'est vraiment difficile pour moi d'éveiller le désir.

Ibrahim : Malheureusement, nous n’avons plus d’énergie lorsque nous nous retrouvons au lit, car nous travaillons à plein temps et sommes les parents de jeunes enfants. Nous avons toujours des relations sexuelles, mais elles ne sont pas fréquentes.

Mishaal : Mais il y a beaucoup de choses qui nous lient en dehors du sexe. Je suis très physique en termes de câlins et de baisers, donc ce n'est pas comme si nous n'étions pas physiquement connectés.

Ibrahim : Et puis, il y a toujours le sexe oral. La pénétration est un peu traumatisante pour moi aussi, car je n’ai pas envie que Mishaal ait mal.

Mishaal : Il a été sevré du sexe. J'essaie d'y remédier, mais cela devient de plus en plus difficile. Au fil des années, la libido diminue. L'autre jour, je disais à Ibrahim que même si je n'aimais pas le sexe, il y avait au moins des moments où j'avais envie de me masturber. Mais cela fait longtemps que je n'ai pas eu envie de le faire.

Ibrahim : Récemment, nous avons rencontré des gens qui ont vécu la même expérience, ce qui a été très utile. Si cela s'était produit plus tôt, je pense que les choses auraient été différentes.

Mishaal : C'est en grande partie dû au fait que ces conversations n'ont pas eu lieu plus tôt, et que la honte et la culpabilité sont présentes depuis si longtemps qu'elles influencent la façon dont vous voyez le sexe.

Ibrahim : Ce qui est sûr, c’est que cela n'arrivera jamais à notre fille.

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