« Quand je suis arrivé, il ne se passait plus rien. J’ai un peu traîné dans le camp d’Aranyaprathet [arrêt du train qui reliait Phnom Penh à Bangkok avant que les Khmers ne fassent sauter les voies] mais l’actualité était ailleurs, se souvient-il. Les réfugiés n’intéressaient plus personne. C’était un peu comme une marchandise qui n’avait plus de valeur. »
Cette nuit je suis le capitaine courageux, je me laisse entraîner par Toy, quarante ans, à Tonbury, son repère, loin dans les terres, à quinze minutes en taxi. Télé couleur, armoire, plantes, table, chaises, poufs, posters, liqueurs, pots, jarres. (Les légendes sont extraites de BKK et signées Yan Morvan).
La ferme aux poules
Dans les conversations, les habituelles élucubrations sur une prochaine guerre mondiale dégénèrent vite sur la taille des attributs sexuels. J’ai vraiment de mauvaises fréquentations.
La saison des pluies approche, les Viets n’attaquent pas, personne ne va mourir. On pose des jambes, on coupe des mines.
Intoxication & Intercourse
Je vais tous les soirs au Rome Club, la boîte de pédés la plus en vue de Patpong. Ce soir l’invité de marque est un rejeton de la famille Krupp venu choisir un amant pour la nuit. Ses petits yeux de belette suivent les renflements des pantalons dansant sur la piste.
Fin de l’angoisse à Bangkok, no man’s land, aire de repos, de transit, de trafic. Par charters tout le monde déferle : Blancs, Rouges, Jaunes, Noirs, pour une nuit, une semaine ou la vie. Le trou du cul du monde où s’enfoncent cent mille verges.
« Notamment un Anglais assez sinistre et dégueulasse. La photo que j’ai faite avec lui et les gamins, c’était dans un des pires quartiers de Bangkok, près du port. Un vrai coupe-gorge. Le trou du cul de l’Enfer. Je n’y suis allé que deux fois parce que c’était beaucoup trop dangereux. »En juin 1980, le photographe quitte la ville et rentre en France. « J’ai eu du mal à m’en détacher. À Bangkok, il y a un espion chinois que je connaissais qui me disait à propos de la ville : ‘Attention, tu vas te faire happer par le fourreau brûlant de la vie’. Et c’est exactement ce qu’il s’est passé. »De retour à Paris, Morvan se heurte d’abord aux refus des rédactions qui ne veulent pas de ses clichés. Seul Jean-Jacques Naudet de Photo magazine publie un 10 pages. « Mes photos n’ont intéressé personne. Ce n’est pas quelque chose qu’on voulait voir. Pourtant, c'était un peu le miroir de nos propres turpitudes. »
Je me suis souvent senti ici comme dans un corps étranger, continuellement épié par les Thaïs, petits, jaunes, qui se multiplient, microbe livré aux anti-corps. Leur xénophobie est terrible et l’étranger qui parle leur langue est impitoyablement détesté.
Au Beergarden, Hans, un gars de Cologne s’est fait dessouder à coup de cigarettes à l’héroïne par sa gonzesse, une Thaï un peu rancunière qui ne lui avait pas pardonné de s’être fait chahuter la nuit d’avant.
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