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Life

Vinted va anéantir le peu d’humanité qu’il reste en vous

Foire à la saucisse, appart-entrepôt, esclavagisme conjugal et « casse-couillisme » poussif : bienvenue sur Vinted.

par Marine Coutereel
07 Novembre 2019, 7:40am

Vous les voyez marcher dans la rue armées de boîtes en carton, devant vous à la librairie ou scrollant indéfiniment sur une app mystérieuse. Qui sont-elles ? Que font-elles ? Où vont-elles ? Une seule réponse : Vinted. Aux dernières nouvelles, la start-up lituanienne qui permet de vendre et acheter des vêtements d'occasion comptait 21 millions d'utilisateurs, dont 9 millions en France. La campagne marketing à coups de « Tu ne le portes plus ? Vends-le ! » a visiblement fait des ravages chez les femmes âgées entre 20 et 34 ans.

Tellement de ravages que quand je vois ces utilisatrices avec plus de 4398 évaluations (ce qui veut dire qu’elles ont réalisé 4398 transactions, donc envoyé 4398 colis, j’espère que vous comprenez bien), je ne peux m’empêcher d’être interloquée. Ont-elles loué un hangar à avion pour stocker leurs fringues ? Engagé une secrétaire pour le SAV ? Kidnappé quelques sans-abris pour l’emballage à la chaîne dans une cave humide ? Passé trois ans à dévaliser les fripes ? Quitté leur taf ? Est-ce que Vinted est devenu leur MÉTIER ? Personnellement, le jour où j’ai eu la chance de réaliser trois ventes simultanées, il a fallu que j’allume un bâtonnet d’encens pour éviter la crise de surmenage.

« Me voici maintenant membre du club très fermé des "Vinties", celles dont le langage est constitué à 87% d’émojis papillons, d’étoiles filantes et de gloussements »

Il n’en reste qu’à première vue, l’app est moins prise de tête et meilleure marché que la plupart des sites de seconde main. Après avoir zoné sur d’obscurs groupes Facebook vide-dressing où le principal intérêt pour les utilisatrices semblait être de me poser des lapins, quel soulagement. Me voici maintenant membre du club très fermé des « Vinties », celles dont le langage est constitué à 87% d’émojis papillons, d’étoiles filantes et de gloussements. Je ne vais pas le cacher, j’y ai vécu de beaux moments. Enfin, pour faire simple : je m’en suis mis plein les poches.

Mais à quel prix.

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Capture d'écran Vinted

Souk en ligne et conversations ubuesques

À l’image d’un Primark la veille de la journée internationale du Pull de Noël, j’ai vu Vinted se transformer petit à petit en foire à la saucisse. Les articles proposés frisent le summum du n’importe quoi, à faire pâlir les bestsellers de wish.com. Mention spéciale pour les robes de mariée « portées une seule fois » (sic) et les vibromasseurs. Les utilisatrices psychotiques ont remplacé les fashionistas bisounours, faisant de Vinted un Fripe Contenders des plus hargneux. Les conversations qui au début vacillaient entre politesse rigide (« Bonsoir, l’article est-il encore disponible ? Cordialement ») et confidences cabine d’essayage (« Tu penses que ce sera trop serré pour un L ? J’ai tendance à ballonner »), ont évolué vers des discussions ubuesques, une familiarité grossière et un casse-couillisme poussif (« bjr vous savez me donner les dimensions de la circonférence au dessus et sous le nombril et de la cheville à la taille svp ? »). Sans oublier l’agressivité des monomaniaques du bouton « faire une offre ».

« J’dois filer, est-ce que tu peux déposer mon colis s’il te plait mon amour ? J’suis grave en retard je voudrais pas avoir une mauvaise éval’ »

Être une vintie modèle, c’est donc avoir à gérer les insultes gratuites et les questions stupides, slalomer avec habileté entre arnaques, contrefaçons et annonces pédophiles, accepter l’évaluation négative de la frustrée à qui la fringue ne va pas aussi bien que dans ses projections, virer les pervers de ses DMs, tenter de contacter le support quand notre compte se fait bloquer sans raison, bref, ce genre de petits tracas. Ça, c’était pour les bisbrouilles entre copines, répertoriées sur ce fameux compte Instagram. Évidemment, ce n’est pas le seul problème de Vinted.

Les Vinties Boyfriends au bord du burnout

L’application a également le pouvoir de ruiner votre couple. Demandez aux VBF (Vinties boyfriends) : ils sont au bord du précipice. « J’dois filer, est-ce que tu peux déposer mon colis s’il te plait mon amour ? J’suis grave en retard je voudrais pas avoir une mauvaise éval’. » Et c’est donc ainsi qu’on peut croiser sur les trottoirs des hordes de petits soldats armés de montagnes de boîtes en carton, tels des Sisyphes modernes, condamnés à des aller-retours sans fin entre l’entrepôt et le Point Relais. L’entrepôt, anciennement connu sous le nom d’appartement, ressemble maintenant à un Zara en fin de soldes. Rajoutez à cela les piles de cartons vides glanés ça et là en cas de vente potentielle, et vous obtiendrez le merveilleux nid d’amour de la Vintie moderne. Nid d’amour dans lequel le VBF en question sera réquisitionné un dimanche après midi pour un shooting mode. Ou envoyé en mission impression du bordereau d’envoi. Ah, les fameux bordereaux d’envoi. Mais malheureusement, ce n’en est pas encore fini des problèmes de Vinted.

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Capture d'écran Twitter

Hypothèse revente et achat compulsif : tous ensemble contre la planète


Rappelez-vous que le principal argument de son modèle, c’est de privilégier la seconde main et donc d’éviter la fast-fashion, la surconsommation et les dressings qui débordent. Or, dans « Vinted, quand l'économie circulaire ne tourne pas rond », Korii soulignait que la plateforme poussait à l’achat et servait en un sens le renouvellement incessant de l’industrie du prêt-à-porter de masse. Bah oui, à peine installée, l’app se dépêchera de vous demander d’entrer vos marques favorites et votre taille, afin de personnaliser votre feed. Tout ça en veillant à bien garder l’argent de vos ventes dans l’app même afin de faciliter les dépenses impulsives. N’oublions pas non plus « l’hypothèse revente », à savoir le fait d’acheter une fringue sans être totalement convaincue mais déculpabiliser en se reposant sur sa possible revente sur Vinted. Puis bon, faire voyager un colis du Sud de la France à Bruxelles pour une paire de chaussettes à motif ananas, point de vue environnemental, on repassera.

Cela dit (et ce n’est pas nouveau), l’être humain du 21ème siècle accepterait de faire à peu près n’importe quoi pour un peu d’argent. Risquer son couple, frôler le surmenage et détruire la planète. Moi la première. Et je vais même vous faire une petite confidence : il m’arrive de glisser des bonbons dans mes colis pour faire monter ma note.

Vintie Vidi Vici.

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