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Société

Au Chili, les jeunes sont en première ligne

Nous nous sommes entretenus avec Raúl Zarzuri, sociologue chilien et spécialiste de la jeunesse, au sujet du rôle prépondérant des jeunes dans les protestations qui embrasent leur pays.
25.10.19

Au cours des quinze dernières années, la société chilienne a été continuellement secoutée par différentes mobilisations menées par les jeunes. En 2001, la première mobilisation de masse menée par les lycéens depuis le retour de la démocratie avait lieu : « El Mochilazo » consistait en une lutte pour la gratuité des transports publics pour les étudiants. Puis, en 2006, la révolte des pingouins demandait une reprise en main de l'éducation, privatisée par Pinochet. En 2011, ce sont de nouveau les étudiants et les jeunes qui se sont mobilisés pour partager et rendre visibles une accumulation de frustrations qui ont affecté les différents secteurs de la société. Ce qui est aujourd’hui le cas dans les rues chiliennes.

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« Ce n’est pas seulement 30 pesos, c’est 30 ans d’abus », peut-on entendre depuis le 6 octobre dans plusieurs villes du Chili. Avec cette phrase, la crise sociale a éclaté et l’état d’urgence a été décrété. Le Président Sebastián Piñera a annoncé qu'il était en guerre contre la société, puis a déclaré qu'il parviendrait à un accord auquel seuls les partis politiques participeraient. « Le principal problème est que les partis politiques ne représentent personne, ce sont les citoyens et les organisations sociales qui doivent être présents dans les discussions, ce sont les jeunes qui font le changement », dit Raúl Zarzuri.

Zarzuri est professeur de sociologie l'université académique d'humanisme chrétien, un établissement privée situé à Santiago. Spécialiste de la jeunes, il évoque pour VICE le rôle moteur des jeunes dans les mobilisations, et comment il constitue un acte de « désobéissance due ».

VICE : Pourquoi dites-vous que les jeunes ont initié un changement que le monde des adultes n'a pas su initier ?
Raúl Zarzuri : Dans le cas du Chili, avec le soi-disant retour à la démocratie, toutes les mobilisations que nous avons eues et les grands changements au sein de la société ont été initiés par les jeunes : El Mochilazo et la révolte des pingouins par le passé le grand mouvement féministe de l'année dernière, réclamant la fin des inégalités de genre dans le système de santé et une éducation non sexiste. Chacune de ces actions a été menée par des jeunes, y compris celle que nous connaissons aujourd'hui. Ils ont eu une conscience critique que le monde adulte n'a pas eue. Les fois où le monde des adultes s'est plaint de certaines questions, il s'est rapidement résigné face à ce que l'Etat lui a proposé, puis offert. Il est donc important de nous demander jusqu'où vont les revendications, jusqu'où va la protestation, jusqu'où l'État peut proposer une solution.

« Le fait qu’ils n’aient pas vécu ces événements passés rend ces garçons et ces filles courageux. Ils n'ont pas peur, ni des militaires ni des balles. Ils les affrontent »

Quelles sont les différences de lutte entre les jeunes et les adultes ?
Dans ce cas, bien que les jeunes aient commencé par des demandes bien spécifiques – telles qu'une éducation de meilleure qualité, l’enseignement supérieur universel et des moyens pour lutter contre le sexisme –, ils ont réussi à les transformer en une critique du système dans son ensemble. C'est ce qui distingue les manifestations des jeunes par rapport à celles des adultes. La hausse de 30 pesos du ticket de métro n'est que la pointe de l'iceberg de toutes les inégalités sociales que connaît le Chili, et les jeunes en sont conscients. Aujourd'hui, ce sont les jeunes qui vivent de telles situations. Ce sont les fils et les filles de familles entières qui souffrent.

Pourquoi ce sont les jeunes qui réagissent ainsi alors que ce sont des problèmes qui affectent la société dans son ensemble ?
Ce ne sont pas seulement 30 pesos, ce sont 30 années d'abus. Notre démocratie n'est pas fondée sur un Etat qui garantit et protège les droits sociaux. Le Chili est une démocratie qui vit depuis des années une crise du système de santé et des emplois précaires. Bien sûr, ce ne sont pas seulement les jeunes qui sont touchés, mais ils sont les enfants d'une famille affectée par l'augmentation du prix des transports, affectée par les bas salaires. Ce sont eux qui voient leurs parents gagner moins de 400 000 pesos chiliens par mois [environ 550 dollars, ndlr] quand le minimum est de 300 000. Ce sont donc eux qui construisent les mouvements politiques en fonction de leur contexte. Pour beaucoup, il ne s'agit pas d'un acte politique, mais pourtant ça l’est. Cette politisation va générer des changements structurels.

Pensez-vous que cette génération est plus courageuse que celle qui a vécu sous la dictature ?
Les jeunes n’ont pas vécu le passé. Le couvre-feu, la violence, les persécutions ont choqué la génération qui les a vécus. Le fait qu’ils n’aient pas vécu ces événements passés rend ces garçons et ces filles courageux. Ils n'ont pas peur, ni des militaires ni des balles. Ils les affrontent. Ma génération ne le ferait jamais aujourd'hui.

Est-ce la cause principale de cet écart générationnel observé dans les manifestations ?
Le fait d’avoir vécu l’expérience d’une confrontation contre l’armée vous prédispose de manière différente. Nous vivons la première explosion sociale de ce pays, c’est un moment rare dans l’histoire du Chili, ça n’est jamais arrivé dans le passé. Nous voyons comment l’urgence a éclaté d’en bas, elle n’a pas été venue d’en haut. Nous observons comment une conscience politique qui était cachée surgit comme une éruption volcanique. Mais soyons prudent, n'oublions pas comment se sont terminés le printemps arabe, le mouvement des Indignés en Espagne : ce sont des gouvernements de droite qui dirigent ces pays. Aujourd'hui, nous ne savons pas comment tout cela va finir, ni si une nouvelle manière de faire de la politique va voire le jour.

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