Culture

Le béhourd : la baston façon Moyen-Âge

À mi-chemin entre le MMA et la bagarre de pub, le but du béhourd est simple : mettre l’adversaire à terre.

par Robin Jafflin
05 Septembre 2019, 7:01am

Toutes les photos sont de Robin Jafflin

Faire du béhourd ça se mérite. Logée au fin fond du Haut-Jura, à quelques lacets de la Suisse, c’est à Morez qu’est installée la meilleure équipe française de la discipline. Loïc Delval, la trentaine, est un des premiers béhourdeurs français. Champion d’arts martiaux, il rejoint en 2013 l’équipe Aquila Sequania. Il crée alors dans une ancienne usine de lunettes qu’il a rachetée une salle d’armes, de banquet et de musculation pour pouvoir y entraîner toute l’équipe dans une ambiance digne de Au nom de la Rose. Il se forme également au métier de forgeron. En somme, il vit pour et par le béhourd. Ce sport devient très rapidement une affaire de famille. Il entraîne ainsi avec lui sa femme, Constance, qui deviendra championne de France de la discipline. Même son beau-frère, Alois, y passe et rejoint l’équipe voisine des Comtois.

Je le rencontre pour la première fois dans sa forge. C’est au milieu d’un capharnaüm organisé qu’il conçoit et reproduit le plus fidèlement possible armes et armures médiévales. Le béhourd c’est aussi ça : avoir un équipement historiquement valide. C’est d’ailleurs une des règles clés que l’on retrouve dans le « codex » qui définit les règles d’entrée en lice. « Chaque élément d’armures et d’armes, doit être historiquement étayé et cohérent temporellement pour pouvoir être utilisé en combat officiel ». D’ailleurs le mot « béhourd » est lui-même issu de leur obsession pour la cohérence historique. Le mot à proprement parlé, est issu d’un manuscrit de 1486. Il est repris par la suite par différents auteurs du XIXe pour décrire cette pratique médiévale un peu floue, encore aujourd’hui. Ensuite, ce sport est remis au goût du jour par les Russes, au milieu des années 90, avant de se propager à toute l’Europe de l’Est. Le principe est assez simple : mettre à terre l’adversaire ou l’équipe en deux rounds de cinq minutes pour remporter le match. Pour éviter les blessures graves, de nombreuses règles sont mises en place, interdisant notamment les coups d’estoc – avec la pointe de l'épée –, derrière la nuque, les genoux ou encore de frapper un adversaire à terre lors des combats par équipes.

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Lorsque Loïc n’est pas à la forge, il se mue en coach d’équipe. Tous les profils et âges s’y croisent. Certains sont d’anciens soldats, d’autres sont paysagiste, fonctionnaire, étudiant… Malgré tout, ce sport a un coût. « Il faut compter au moins 3 500 euros pour un équipement complet », me signale Loïc. Tout cela, sans compter les nombreux déplacements à travers la France et l’Europe pour les tournois, ainsi que les réparations parfois nécessaires après les tournois. Mais tout cela ne les décourage pas, bien au contraire. « On est quelques-uns ici pour qui le béhourd a radicalement changé la vie. On combat avec nos tripes », confie le forgeron.

« Le béhourd ce n’est pas qu’un sport de combat. Il y a un code de conduite à adopter » – Loïc

Le temps de l’entraînement, les armes en acier sont remplacées par de gros bâtons. Les armures, elles, sont les mêmes et pèsent 30 kg environ. Une raison de plus pour se lâcher et éclater son adversaire, accessoirement coéquipier. Les réflexions fusent pendant les combats. « Regarde-le l’autre avec ses jambes en bâtons de sucettes », ou encore « allez vas-y, tape », après qu’un des combattants fatigue un peu… Une ambiance virile, taquine, mais toujours de bons potes. Ici, comme au rugby, la troisième mi-temps est reine et les combats se terminent généralement par une grosse bouffe arrosée de bière ou de pinard. « Le béhourd ce n’est pas qu’un sport de combat. Il y a un code de conduite à adopter », m’explique Loïc. Le béhourdeur doit ainsi respecter les préceptes du code de la Chevalerie : loyauté, courage, courtoisie, honneur, sagesse, humilité, justice et fierté. L’équipe se mue en communauté soudée, où chacun file un coup de main à l’autre dès que possible.

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C’est d’ailleurs sur cette base là que s’est créé le tournoi « Des Combes », organisé pour la deuxième année par Loïc. Le supermarché du coin a vendu les boissons à prix coûtant, la scierie a donné le bois pour la lice en échange d’une banderole sur le tournoi. Organisée au fort des Rousses, il a réuni fin août 2019 équipes masculines et 4 féminines venues d’un peu partout en France, de la Suisse voisine, d’Italie ou encore d’Angleterre. Au total ce sont 120 combattants ou « débiles », comme ils aiment à s’appeler, qui se sont mis sur la gueule. « La quintessence du sport de combat », selon Schwarzie lui-même, qui organise depuis un an des tournois de béhourd en Amérique du Nord notamment. La Fédération internationale de béhourd, la HMB, est d’ailleurs présidée par un Français, Edouard Eme, 32 ans. Il est le « monsieur béhourd » français, puisque c’est lui qui a introduit la discipline en France et en a fondé la fédération en 2014. « Aujourd’hui en France nous avons 25 équipes actives et environ 300 combattants, m’explique-t-il. A l’échelle mondiale, en l’espace de cinq ans, la France est devenue une des nations majeures avec la Russie ». Chaque année ce sont huit à neuf tournois qui sont organisés en France. Le sport prend tellement d’ampleur qu’une « champions league » du béhourd a été créée en Europe : la Burhurt League. Même si la compétition est ultra-dominée par les Russes, les Français d’Aquila Sequania montent un peu chaque année dans le classement.

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Durant le tournoi des Hautes Combes, c’est Loïc qui loge quasiment tout le monde. Une soixantaine de personnes se sont distribuées les tatamis de la salle de muscu, quand les autres se partagent la salle de banquet au style médiéval. Le soir, les organisateurs, arbitres et capitaines d’équipes se retrouvent pour manger. Là encore, le Moyen-Âge n’est jamais très loin.

« Deux catégories collectives : le 5 VS 5 et le 12 VS 12 »

Certains s’illustrent également par leur sens de la vanne de bon goût. Même l’étape redoutée du contrôle des armes est sujette aux boutades. « Histo or not histo ? » est leur leitmotiv durant les trois premières heures du tournoi. Toutes les armes y passent : fauchons, haches, boucliers, armes d’hast… Chaque arme est vérifiée et reçoit un petit autocollant siglé du logo de la fédération, pour attester de sa conformité. Arrive ensuite l’étape de l’équipement des combattants. À ce moment, on comprend vite l’intérêt des écuyers de l’époque. Mettre seul une armure est compliqué. Entre les sangles permettant de lier chaque partie de l’armure et l’amplitude de mouvement qui se réduit au fur et à mesure que l’on s’équipe, une seconde personne n’est pas de trop.

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Une fois prêts, direction la lice [le ring dans le béhourd N.D.L.R.] pour les combats. Avant le début des hostilités, les arbitres, habillés en ménestrels, vérifient que chaque heaume est bien attaché. Une fois le drapeau des arbitres abaissé le combat démarre. Et comme aime à le dire Fabien, un des béhourdeurs d’Aquila Sequania, « le béhourd, ce n’est pas cool ». Si dans quelques heures ils boiront des bières ensemble, le les combattants ne se font aucun cadeau durant les affrontements. Selon les équipes en lice, chaque round dure plus ou moins longtemps. Quand c’est Aquila Sequania qui combat, le round est généralement assez expéditif. L’équipe ne perdra aucun combat du week-end et remportera les deux catégories collectives : le 5 VS 5 et le 12 VS 12. Certains coups sont d’une violence inouïe. Des béhourdeurs reçoivent des lames de hache à deux mains en plein crâne, d’autres sont projetés au sol par une charge, quand un autre, coincé contre la lice, reçoit une pluie de coups de fauchon dans les côtes. Durant le week-end, plusieurs combattants seront blessés. Cela ira d’une entorse, à une côte brisée en passant par une fracture ouverte à un doigt. « Il y a peu d’hospitalisations ce week-end », se félicite Edouard, le président de la fédé française.

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Après les épreuves reines du samedi, le dimanche est l’occasion pour les femmes de s’illustrer. Même si elles sont encore peu nombreuses, les femmes ont leurs propres équipes. Constance, la compagne de Loïc, fait partie de la meilleure équipe française, Dies Irae [le jour de la colère en latin]. Elle gagnera son combat en équipe, malgré son épaule en vrac depuis le précédent tournoi. Elle remportera ensuite la « dame de fer », un genre de battle royale à la sauce béhourd. Loïc exulte, comme si ses victoires étaient aussi un peu les siennes.

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Chez les hommes, c’est Fabien, le Suisse de 23 ans d’Aquila, qui remportera « l’homme de fer » en battant son coéquipier Adrien, dit « la Graine ». Mais l’épreuve la plus impressionnante reste le duel ou « Pro fight », comme l’appellent les béhourdeurs. Les règles sont quasi les mêmes que pour un combat classique, à une exception près : les coups au sol sont autorisés. Provoqués en duel quelques semaines auparavant ou au cours du week-end, les combattants doivent faire honneur à leur équipe. L’occasion de se faire plaisir pour eux et de faire le show. Adrien « la Graine », un combattant d’Aquila, remportera sans trop de difficultés son « octogone », en chahutant parfois sévèrement son adversaire. Mais cela n’y fera rien, le combat était loyal. L’honneur est sauf et la bière est encore fraîche. L’occasion de fêter comme il se doit un tournoi ou tout leur a souri.

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