Entretien avec l’icône des manifestations de Baton Rouge

« On était là pour une raison. Cela fait partie d’une manifestation. On ne va pas me pousser sur le côté. »

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21 Juillet 2016, 11:05am

Jonathan Bachman/Reuters

Lorsque Ieshia Evans est arrivée à la manifestation du 9 juillet à Baton Rouge, en Louisiane, la route était déjà bloquée par deux véhicules de police. Des forces de l'ordre en tenue anti-émeute étaient alignées en travers de la rue. On les voit à gauche, sur la photographie qui a fait de cette jeune femme une icône, un symbole de ce qui se joue à Baton Rouge.

La manifestation était bruyante mais pacifique. La police a demandé à la foule de se mettre sur une pelouse, d'un côté de la route. Cela a gêné Ieshia, qu'ils soient poussés sur le côté de cette façon.

C'est à ce moment qu'elle a vu un agent de police lever son arme en direction de la foule. Jusqu'ici, son canon visait le sol, mais désormais il pointait vers l'avant. Certes, il ne visait pas directement une cible dans la foule, il n'était pas en position de tir, mais pour Ieshia, ce n'était pas une situation normale.

« Cela m'a mis en colère. Si les gens font ce que vous leur avez demandé, si vous leur demandez d'aller sur l'herbe et qu'ils le font, pourquoi changer la position de votre arme ? » nous dit-elle.

Elle ne voulait pas être poussée sur le côté. Elle voulait regarder les officiers de police droit dans les yeux. Alors elle a traversé la rue.

Jonathan Bachman/Reuters

« C'était comme des soldats sans-âme », dit-elle. « Ils étaient lourdement armés, avec des protections lourdes, habillés et chaussés, on aurait dit qu'ils étaient prêts pour la guerre. »

Lorsqu'elle s'est avancée dans la rue, elle a ressenti de la colère et de la tristesse, mais pas de peur.

Jonathan Bachman/Reuters

Elle a entendu un manifestant crier, « Ils t'ont dit de dégager de la rue, ou alors ils vont t'arrêter ! »

Mais elle n'a pas voulu bouger.

« On était là pour une raison. Cela fait partie d'une manifestation. Je ne vais pas me faire pousser [sur le côté], on ne va pas pousser sur le côté nos problèmes, nos sentiments, nos vies, comme ils ont poussé sur le côté la vie d'Alton Sterling, de Freddie Gray, de Sandra Bland, de Tamir Rice, et de tant d'autres. On ne va pas me pousser sur le côté. »

Jonathan Bachman/Reuters

Elle est donc restée là , dans sa robe. Deux policiers habillés tout en noir, casque sur la tête, ont couru dans sa direction. Ils l'ont attrapée par les bras et l'ont emmenée vers la ligne de policiers qui s'est ouverte pour les laisser passer avant de se refermer.

Voilà comment Ieshia Evans est devenue le sujet d'une photo qui a été largement diffusée sur les réseaux sociaux et par les médias du monde entier. L'image est rapidement devenue un symbole du mouvement de protestation.

Jonathan Bachman/Reuters

« Je suis juste une fille normale de Brooklyn », dit-elle. « C'est juste arrivé. J'étais simplement là. »

C'est la vidéo de la mort d'Alton Sterling qui a poussé Evans à quitter sa maison de Pennsylvanie pour rejoindre la manifestation à Baton rouge. Cette infirmière de 27 ans avait des plans pour son week-end, mais tout a changé quand elle a vu la vidéo.

« C'était dégueulasse, ignoble. »

Sur la vidéo on peut voir deux officiers de police blancs en train de clouer au sol un homme noir. Cela se passe à Baton Rouge, sur le parking d'un magasin. Sterling est sur le dos lorsque l'un des policiers sort son pistolet et tire sur sa poitrine.

Evans a alors pris contact avec une organisation de défense des droits civiques, Youngs Minds Can, qui organisait un voyage vers Baton Rouge pour la manifestation. Elle est entrée en contact avec le fondateur du groupe, Jay Morrison, qui a payé son voyage.

En juillet 2014, lorsque Eric Garner est mort à New York après qu'un policier lui a fait une prise d'étranglement, il y a eu des manifestations monstres dans la ville, contre les violences policières visant les Afro-Américains. À l'époque, Evans avait décidé d'aller travailler plutôt que d'aller manifester. Elle s'est sentie coupable d'avoir fait ce choix. Cette fois, elle ne voulait pas rester chez elle.

Elle est heureuse que la photo se soit retrouvée partout, pas parce qu'elle est devenue célèbre — elle s'en fiche complètement — mais parce qu'elle a mis en avant le problème du racisme aux États-Unis. Elle aussi en a été victime, plus d'une fois.

« Je vis en Pennsylvanie, là haut dans le Nord, j'ai déjà vu des gens passer en voiture près de moi, baisser leur fenêtre et crier '' Négresse !'' »

Elle se souvient notamment qu'à 18 ans, un jour où elle rentrait de son travail chez Victoria's Secret, un officier de police l'a arrêtée. Elle était habillée d'une veste et d'une jupe droite.

« Il m'a arrêtée en pleine rue, il a demandé mon identité, et il a dit à la foule de gens autour qu'il voulait s'assurer que je n'étais pas une prostituée. »

« Je veux que les gens comprennent que cela va au-delà de moi. On est en face d'un problème systémique. »

Elle espère que la photo montrera à son petit garçon que sa mère s'est battue pour ses droits.

« La paix doit être dérangée pour que notre voix se fasse entendre. »


Cet article a d'abord été publié sur la version anglophone de VICE News.

Suivez Hilary Beaumont sur Twitter: @hilarybeaumont