Pour avoir un « cerveau en mode ninja, » les étudiants américains prennent une nouvelle substance : la « moda »

La modafinil est un médicament distribué sous ordonnance aux États-Unis pour traiter la narcolepsie, mais certains s’en procurent de manière illégale pour réviser leurs examens.

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sept. 2 2015, 12:10pm

Photo via Flickr

Cet article est le fruit d'un partenariat entre MedPage Today et VICE News.

Dans les coins pas si sombres que ça de l'Internet, des groupes de gens discutent d'une substance qu'ils ont surnommé la « moda ». Ils ne prennent pas de la moda pour passer du bon temps, mais pour travailler plus efficacement, être plus concentrés et rester éveillés. Comme certaines drogues, la moda est à la base un médicament qui a été détourné de son utilisation. 

Sa prise dans le but de booster ses capacités cognitives est dangereuse. D'abord parce que ce médicament pourrait avoir un effet très négatif sur la consolidation de la mémoire, mais aussi parce que sa consommation s'accompagne de troubles du sommeil. En clair, au lieu d'accélérer votre cerveau, la pilule pourrait bien finir par le cramer. 

Les effets secondaires peuvent être les suivants : sensation de brûlures sur la peau, des difficultés à trouver le sommeil et des gènes intestinaux. Des effets secondaires moins communs et plus sérieux peuvent être des douleurs dans la poitrine, la tachycardie, la dépression ou la volonté de se faire du mal — d'après la US National Library of Medicine. Un cas de réaction allergique, appelée le syndrome Stevens-Johnson, a aussi été observé.

« Ça m'aide vraiment à taper plus viiiiiiiiiite oh mon dieu tellement vite tellement vite tellement vite tellement vite tellement vite, » écrit un utilisateur de moda sur une page Facebook dédiée à ce nouveau produit.

« Mon cerveau est en mode ninja, » écrit un autre adepte.

Moda est un diminutif pour modafinil, qui est autorisé par la Food and Drug Administration (FDA) américaine pour traiter la narcolepsie. Elle est vendue aux États-Unis sous la marque Provigil. Certains en consomment hors prescription et sans ordonnance — obtenant donc le produit de manière illégale — avec pour espoir d'améliorer leurs capacités cognitives.

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Un examen de 24 études menées depuis les années 1990 sur la moda a remis cette substance sur le devant de la scène ce mois-ci. La conclusion du rapport est la suivante : certes le produit améliore la cognition, mais les chercheurs expliquent que ses effets doivent être nuancés.

La modafinil est parfois comparée à l'Adderall et à la Ritaline — deux amphétamines autorisées par la FDA — qui sont utilisées pour traiter les troubles du déficit de l'attention et certains troubles du sommeil. Ces trois médicaments sont pris par des gens en bonne santé qui en consomment illégalement pour étudier ou quand ils font face à une grosse charge de travail.

Malgré des recherches poussées, il est encore difficile de savoir comment la moda agit sur le cerveau. La moda est un stimulant — comme l'Adderall et la Ritaline — mais au lieu d'augmenter la dopamine et noradrénaline — qui stimulent le système nerveux — la modafinil ferait baisser une substance appelée l'acide gamma-aminobutyrique qui ralentit le cerveau. Amy Potts, pharmacien à l'hôpital pour enfants de Vanderbilt, explique à VICE News que cet effet « double négatif » fait de la moda un stimulant, même si la substance ne fonctionne pas de la même manière que les stimulants classiques.

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Contrairement à l'Adderall et à la Ritaline, la consommation de modafinil ne s'accompagne pas d'une sensation d'euphorie. On estime que la moda n'a pas le potentiel addictif que les deux autres substances cousines. D'après la Drug Enforcement Administration (DEA), la moda est classifiée comme une substance de catégorie IV — l'Adderall et la Ritaline sont plus sévèrement notées, en catégorie II. Nombre d'utilisateurs de moda, auxquels VICE News a pu parler, achètent la substance de manière illégale. 

« Le niveau de concentration atteint pendant la période des examens est hallucinant. » 

Quinn, un étudiant d'un community college âgé de 33 ans, explique à VICE News qu'il a essayé la moda pour la première fois l'année dernière, après qu'un ami lui a envoyé quelques pilules, précisant qu'en les prenant il se sentirait comme Bradley Cooper dans le film Limitless. Dans le film, Cooper joue un écrivain qui se retrouve face au syndrome de la page blanche. Il décide alors de prendre une pilule qui lui permet de finir son livre, d'apprendre plusieurs langues et de devenir riche en boursicotant.

« Je n'ai pris qu'une moitié et ça a marché, » dit Quinn. « J'avais plus d'énergie. Je voyais les choses de manière plus précise. Mes capacités cognitives étaient meilleures. Les choses avaient plus de sens. »

Il explique qu'il ne prend pas de la moda tous les jours, et n'a jamais ressenti l'envie d'en abuser. En revanche, l'étudiant a vu sa moyenne augmenter de manière exponentielle — de 2,6 (sur 4) il a atteint 3,4 puis 3,8. Contrairement à la Ritaline et l'Adderall, qui faisaient battre son coeur trop vite, la moda ne s'accompagne pas d'effets secondaires sur le coeur d'après lui — c'est du moins ce qu'il ressent. Sa seule réserve sur la substance est qu'il est parfois difficile de s'endormir, ce qui est somme toute logique pour un médicament censé traiter la narcolepsie.

Chaque année, environ 137 000 nouveaux étudiants américains font un usage détourné de substances délivrées sur ordonnance, d'après un rapport de la Substance Abuse and Mental Health Services Administration publié la semaine dernière. Le rapport, qui s'appuie sur un sondage annuel mené auprès de 67 500 personnes, ne nomme pas de stimulants en particulier, mais observe d'énormes pics dans leurs consommations pour les mois de novembre, décembre et avril — les mois des examens aux États-Unis.

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« Le niveau de concentration atteint pendant la période des examens est hallucinant, » a écrit un utilisateur sur un fil de discussion de Reddit consacré à la moda. « [C'est] incroyable. En revanche, il y a un petit problème. Si vous ne connaissez pas votre cours, vous allez probablement passer trop de temps à essayer de répondre à une seule et unique question. »

D'après un administrateur d'un groupe Facebook dédié à la moda, que l'on appellera Mike, environ 80 ou 90 pour cent des utilisateurs de moda qu'il connaît sont des hommes. Il explique que la tranche d'âge des utilisateurs est relativement large : de 20 ans à 55 ans.

Mike confie avoir rencontré des femmes qui prenaient de la moda et que pour la plupart il s'agissait de « femmes avec une grande ambition professionnelle » qui étaient « bien intégrées en entreprise. » Dans un numéro de Men's Journal en 2008, il est expliqué que la substance est « populaire chez les pilotes d'avions de chasse, chez les médecins urgentistes ou encore chez les entrepreneurs de la Silicon Valley — principalement pour rester éveillés. »

Des capsules d'Adderall XR de 20 mg. Photo via Patrick Mallahan III/Wikimedia Commons

Chercheurs à Oxford, Ruairidh Battleday et Anna-Katharine Brem, ont examiné 24 études réalisées entre 1990 et décembre 2014 pour voir si la moda améliorait vraiment les capacités cognitives de patients en bonne santé. Ils sont parvenus à la conclusion que oui, la moda ferait progresser les capacités de certains. Cette découverte va à l'encontre des résultats d'une précédente étude qui estimait que les gens n'étaient pas plus efficaces pour remplir des tâches simples après avoir pris de la moda. Battleday et Brem ont expliqué à VICE News que les tâches de la première étude étaient trop simples. En revanche, lorsqu'il s'agit de répondre à des signaux auditifs ou visuels, la moda s'avère être efficace.

Les chercheurs précisent que leur découverte n'est pas non plus une publicité pour la moda. « Notre étude ne doit pas permettre de promouvoir l'utilisation de substances pour améliorer ses capacités, » a expliqué Brem.

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Leur étude doit avant tout permettre d'attirer l'attention sur le sujet des « psychostimulants » — ces substances qui boostent les capacités de notre cerveau —, les conséquences éthiques de leur utilisation et les méthodes à utiliser pour les étudier.

« Vous ne devriez pas prendre de substance pour améliorer vos capacités cognitives, » explique Brem, ajoutant que ces médicaments pourraient avoir un effet négatif sur la consolidation de la mémoire parce que leur consommation s'accompagne de troubles du sommeil. « Si vous dormez suffisamment, si vous avez un mode de vie sain, si vous mangez correctement et faites du sport, cela aura probablement plus d'effets sur vos performances que de prendre une pilule. »

En revanche, d'après Battleday et Brem, il est difficile de prédire les effets sur le corps et le cerveau d'une prise régulière de moda, pendant une semaine, un an ou plus.

Brem espère que la moda sera un jour testée chez des patients en bonne santé dans des conditions plus proches de la « vie réelle ». Elle espère ainsi comprendre si le corps s'adapte à la moda — ce qui motiverait l'utilisateur à en prendre de plus en plus. 

« Ces expériences grandeur nature ne sont pas faciles à mettre en place. Nous n'avons pas les moyens de le faire pour le moment, » explique Brem.

Mike, l'administrateur du groupe Facebook, explique qu'il a récemment fini d'écrire un livre — un peu comme le personnage de Bradley Cooper dans Limitless — et qu'il prenait un ou deux comprimés de moda par semaine. Il déconseille de prendre un comprimé de moda après 9 heures du matin — sinon a du mal à dormir plus tard. Il rappelle qu'il est important de bien s'hydrater et de prendre des pauses toutes les 30 ou 45 minutes, ce qui peut s'avérer compliqué puisqu'une fois la moda ingérée il est difficile de quitter sa tâche.

Les pilules les moins chères se trouvent en Asie, en Inde — elles coûtent entre 1 et 5 dollars (0,8 et 4,5 euros) la pièce. Aux États-Unis, les comprimés de moda coûtent environ 20 dollars (16 euros) sans assurance maladie. 

Le FBI conseille d'être très prudent quant aux comprimés délivrés par ces pharmacies numériques qui pullulent sur la Toile et qui ne demandent aucune ordonnance ou historique médical. Le FBI prévient que ces médicaments peuvent être altérés, contaminés, contrefaits, périmés ou encore mal étiquetés.

« Faites vos devoirs et ne traînez pas sur les sites de pharmacies illégales, même si les prix sont attractifs, » prévient le FBI sur son site Internet. « C'est pour votre santé après tout. »

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Suivez Sydney Lupkin sur Twitter : @slupkin

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