J’ai fait une séance de thérapie quantique

Me prendre 11 800 fréquences dans le cerveau en cinq minutes m’a permis de découvrir une « vulnérabilité » à la dépression bipolaire.

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août 9 2018, 9:48am

L’Hexagone est l’eldorado des guérisseurs. Nous sommes le pays le plus sceptique sur les vaccins et plus d’un Français sur deux a recours aux médecines alternatives et complémentaires (MAC). « Alternative » parce que c’est un choix du patient, « complémentaire » parce que souvent associée à l’arsenal thérapeutique conventionnel. Quant à la médecine, c’est simple : le terme n’est pas protégé, malgré les demandes de l’Ordre des médecins.

Quatre sont encore officiellement reconnues : l’homéopathie, l’acupuncture, la mésothérapie et l’ostéopathie. Pour le reste, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) recense plus de 400 pratiques thérapeutiques. Un nombre sans cesse en augmentation.

Alors, pourquoi ne pas se laisser tenter ? Quand d’autres s’attaquent à leur summer body, je me lance en quête d’un summer mind. Durant un mois, je vais tester les quatre catégories de MAC – « biologiques », « manuelles », « approches corps-esprit » ou « systèmes complets ». Histoire de démêler le vrai du faux – et peut-être devenir un homme nouveau.

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Vous vous souvenez de la scène d’implantation de souvenirs du film Total Recall ? Le Schwarzenegger des années 90, échevelé, les yeux écarquillés, bras et jambes attachés au fauteuil d’une cabine futuriste qui clignote partout… Les muscles en moins, j’ai l’impression de jouer dans un énième remake du classique de Paul Verhoeven. Sanglé à la tête, aux poignets et aux chevilles, je m’apprête à me faire bombarder d’ondes par une étrange machine futuriste : l’Eductor, que l'on peut se procurer contre quelques 12 000 euros si l'on sait un peu où fouiller.

Ce petit boîtier, relié à un PC de gamer et à mes harnais par des câbles USB, permet de pratiquer la « thérapie quantique ». Une médecine non conventionnelle au « système complet » qui se base sur une hypothèse : « Nos cellules émettent des informations, qui déterminent notre état de santé et sur lesquelles il est possible d’agir », résume Psychologies Magazine. Une fois branchée, l’étrange machine envoie sur demande d’un logiciel des informations au corps – cet « univers lumineux dans lequel l’esprit et la matière ne font qu’un » selon le magazine. Au programme : un état des lieux de mon être pour détecter toute vulnérabilité et stimuler mon auto guérison. Ça paraît fou, pourtant depuis 2010, un congrès annuel à Reims ou Aix-en-Provence réunit chaque année des centaines d’aficionados.

Jacqueline Jacques m’a prévenu du lieu de rendez-vous par un SMS lapidaire envoyé la veille à 22 heures. Non, cette Québecoise de 67 ans n’est pas ma dealeuse, mais une thérapeute quantique qui connaît la machine depuis douze ans. Jacqueline arrive tout droit de Londres, où elle a suivi une formation de coaching dans le business, et repart le lendemain à Toulouse pour une formation à l’Eductor. Mais ce matin, ce petit bout de grand-mère, vêtements pastel amples et canne, va diriger ma séance. « Une démo, différente d’une vraie [à 150 euros, NDLR] », tient-elle à souligner.

« Toutes les ondes seront alignées dans votre cerveau, et vous vous sentirez plus en harmonie avec l’intelligence universelle » – Jacqueline Jacques, thérapeute quantique

On se retrouve dans un hôtel luxueux sur l’île Saint-Louis de Paris aux couloirs rouge sang à la Shining. « C’est rétro ! Je n’aime pas le rétro. » Jacqueline vit avec son temps. Peut-être un peu en avance sur lui, d’ailleurs. Pour cause : son credo, c’est la prévention. « Je ne suis pas médecin. On ne soigne pas, on ne diagnostique pas. On ne travaille que de façon complémentaire avec la médecine traditionnelle. » Et pour ça, la machine quantique permet d’anticiper les petits tracas qui pourraient vous arriver.

Avant de passer aux choses sérieuses, une série de questions : conflits avec mes parents ? Situation amoureuse ? Date de naissance ? Ce qui me stresse le plus ? Bref, « tant qu’on ne marche pas sur l’eau, on a des problèmes à régler ». Puis il faut calibrer l’engin. « L’appareil se connecte à vous, vous ne sentirez rien. » On va me hacker, en gros. Jacqueline s’éloigne pour ne pas que son champ magnétique interfère avec le mien – c’est que ça devient intime. Selon elle, plus de 11 800 fréquences me sont envoyées en quelques minutes.

Les résultats tombent. « Vous avez une vie relativement bien balancée ! » Jacqueline pianote sur son clavier, scrute les items. J’avais l’impression de bien avoir réussi mon test jusqu’à l’apparition des mots « bipolar depression [dépression bipolaire] » sur l’écran. « Ça veut dire que la chimie du cerveau doit être rétablie », dit-elle, désolée. Puis c’est la dégringolade. Sur l’écran, des mots cruels – allergie, dégénérescence ou Alzheimer – défilent. Même « lèpre » et « choléra ». Ambiance karmathérapie : « Il est possible que dans les générations passées, certains de vos ancêtres en soient morts. » Moi qui pensait avoir résolu les conflits avec mes aïeux…

Jacqueline me sort du « cher ami » à chaque phrase, mais bon, ça fait quand même flipper. Sur son ordi, le logiciel turbine. Des maquettes de cerveaux en 3D tournoient sur elles-mêmes, des gros papillons apparaissent sur l’écran. Même pas le temps d’essuyer le sang qui coule de mes yeux, j’en apprends de belles : « Sur le plan énergétique, il y a de la toxicité en vous », l’eau n’entre pas dans mes cellules, je pourrais être plus mature, je suis vulnérable à l’eau du robinet et au porc… Pire : mes glandes pituitaire et pinéale tirent la tronche : « Dans le cerveau, il y a une fatigue. Vous êtes stressé, en mode survie. » Que le monde est cruel.

Ça chauffe tellement qu’à un moment donné, son logiciel plante. Le répit est de courte durée. Il y a maintenant des schémas qui m’indiquent avec des infographies comme je vais mal. « Je n’aime pas les pics ! » Ça tombe mal. Elle me le confirme : à 23 ans, j’ai apparemment un âge métabolique de 30 ans. « Vous vieillissez trop vite ! » Il me faudrait plus de 80 points de réactivité. Manque de bol, je n’en ai que 77. Si j’étais un Pokémon, on ne gaspillerait pas une Pokéball pour moi – et quelque part, c’est assez vexant. Mais il y a pire : « La vésicule biliaire à 61, c’est la colère non exprimée. Cher ami, vous allez devoir prendre ça au sérieux. »

Graphique fourni par Jacqueline qui recense tout ce qui peut m'arriver de pire.

L’état des lieux de ma psyché « têtue et critique » terminée, on essaie comme on peut d’« harmoniser » tout ça. On fait travailler à coups d’ondes ma lymphe – « l’éboueur du système » – et mon cerveau. J’upgrade mes compétences sur l’ordinateur. Et pour finir sur une note positive, on joue au jeu préféré de Jacqueline : faire des étoiles avec son cerveau. S’il répond comme il faut au stimulus de l’Eductor, des petits astres s’alignent sur le côté. « 80 ! c’est très bon ! » Apparemment, ça va m’aider à développer mes capacités. Mais ça fait bientôt trois heures et je me sens trop fatigué pour m’émerveiller.

Jacqueline conclut : « Il n’y a rien de négatif dans votre histoire, sauf que vous allez faire attention à votre cerveau et à votre système immunitaire ! Mon cher ami, il faudrait faire de la détox. » Oui Madame, je mangerai du curcuma et de l’huile de coco.

Dans le métro, tous ont les yeux rivés sur mon front, comme si j’étais Harry Potter. Mais non, je suis juste un lamentable moldu avec des marques de sangles plein la tête. Comme quoi, j’ai le quantique dans la peau.

Bilan : « Demain, vous allez vous sentir bien. Toutes les ondes seront alignées dans votre cerveau, et vous vous sentirez plus en harmonie avec l’intelligence universelle. » Vous savez quoi ? Tant pis pour l’harmonie. Je suis déjà très heureux d’être sorti vivant de ce mois de thérapies.

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