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Le Mont Everest a un petit problème de merde

Des ingénieurs et architectes bénévoles veulent régler le problème le plus insoluble du Mont Everest : ses décharges de déchets humains à ciel ouvert.

par Sarah Emerson
24 Janvier 2018, 9:47am

Image : Mount Everest Biogas Project

Le Mont Everest est plus accessible que jamais. Un meilleur équipement, de meilleures infrastructures et l’aide de guides infatigables ont inondé la montagne de touristes intrépides. Plus de 36 000 amateurs ont parcouru la région en 2016, soit une augmentation des visites de plus de 34% de visites par rapport à l'année 2015.

L’intérêt accru pour le Mont Everest est une bénédiction pour le Népal. Les alpinistes dépensent de 3 000$ à 100 000$ par ascension en moyenne, selon leur choix d'agence de voyage et de permis de circuler. Mais la recrudescence de grimpeurs est également synonyme de plus en plus de déchets, y compris de déchets humains. Oui, on parle bien de caca – en grandes quantités.

Plus de 11 tonnes d’excréments humains sont déversés au camp de base du Mont Everest chaque année. Ils restent là, entassés avec leur odeur nauséabonde dans des tonneaux bleus (équipés de sièges de toilettes !) jusqu’à ce que des porteurs Sherpa les transportent à Gorak Shep, le lit d’un lac gelé qui est devenu la décharge provisoire du Mont Everest. En 2014, le gouvernement népalais a statué sur le fait que les alpinistes devaient quitter la montagne avec 8 kilos de déchets par tête, ou s’acquitter de 4 000$ de taxe pour le dépôt d’ordures. Cependant, la surabondance de déchets humains est un problème sensiblement différent de celui de la pollution aux sacs plastiques et autres cochonneries.

Un porteur descendant du camp de base du Mont Everest avec des déchets. Image : Mount Everest Biogas Project
Des ordures et des déchets humains sur le Mont Everest. Image : Mount Everest Biogas Project

« Ça m’a vraiment remué émotionnellement parlant », me confie Garry Porter, un grimpeur expérimenté et ingénieur retraité de Boeing. « Nous sommes allés dans le pays le plus incroyable du monde, nous avons fait cette expédition, puis nous avons regardé leurs habitants emporter nos propres excréments. Ça ne collait pas du tout avec notre expérience du voyage », ajoute Porter. « C’était donc ça, notre dernier hommage aux Népalais ? »

Garry Porter sur le Mont Everest. Image : Mount Everest Biogas Project.

Il y a sept ans, Porter a décidé de s’occuper du problème des excréments et a co-fondé Mount Everest Biogas Project, qui mise sur des ingénieurs et des architectes volontaires pour s’attaquer à ce problème épineux. Le timing n’aurait pas pu être meilleur. Une étude de 2012, financée par la Fondation scientifique nationale, a examiné deux sources d’eau potable près de Gorak Shep et montré que l’une des deux enfreignait les normes sur l’eau potable de l’Organisation Mondiale de la Santé sur quatre points

« On ne peut pas continuer à mettre des excréments dans des fosses à ciel ouvert près de sources d’eau, et s'étonner de l'émergence d'un problème environnemental », déclare Porter.

Leur solution ? Convertir tous ces déchets en énergie utilisable avec un appareil appelé « digesteur » (ou réacteur à biogaz).

Les digesteurs ont le double intérêt d'être très discrets et très efficaces. « Ça n'a rien d'une nouvelle technologie », avertit Porter. Ce sont des citernes pleines de bactéries qui se nourrissent de déchets organiques. En retour, elles produisent du méthane accompagné d'une sorte d'engrais liquide appelé effluent. Ce gaz peut être récupéré et utilisé pour alimenter des installations en électricité, des maisons de thé (ou loges) du Mont Everest aux ordinateurs portables – parce que oui, il y a bien Internet sur l’Everest.

Illustration du digesteur. Image : Mount Everest Biogas Project

En théorie, transformer l’Everest en une sorte réserve inépuisable d’énergie fécale est tout à fait faisable. Mais, fidèle à elle-même, la montagne ne se laisse pas dompter aussi facilement. Conserver des bactéries tant un tel environnement nécessite exige de leur fournir de la chaleur ; elles ne sont actives que si la température de leur milieu se situe entre 20 et 30°C. Or, les températures du camp de base, situé à 5300 mètres au-dessus du niveau de la mer, descendent régulièrement en dessous de zéro. Les digesteurs sont utilisés dans tout le Népal, la Chine et l’Inde, explique Porter, mais à des altitudes plus basses et plus tempérées. Si cette technologie peut être adaptée à l'un des climats les plus inhospitaliers du monde, elle pourra cependant la transposer sur toute autre montagne confrontée à un problème de fèces.

L’équipe avait donc pour mission de trouver un moyen de conserver la chaleur du digesteur 24h/24, et avec du matériau local et en vente libre. Porter était déterminé à ce que ce projet soit mené au Népal de bout en bout. « Nous voulons que ce soit un projet népalais. Nous l’avons construit avec nos propres moyens, et maintenant, nous le remettons entre les mains du pays » m'explique Porter.

Des panneaux solaires achetés à Katmandou par l’équipe et similaires à ceux que l'on installe d'ordinaire sur le toit des installations domestiques, ont permis de résoudre le problème. Une fois connectés à 48 batteries de 2 volt chacune, les panneaux solaires ont pu générer un surplus d’électricité capable de chauffer un digesteur toute la nuit.

« Nous sommes prêts à entamer la production, nous avons les ordres d’achats des clients, mais nous devons d'abord lever des fonds », m’explique Porter, bien qu’il n’ait pas pu me donner une estimation du coût total des opérations lors de notre échange. Le projet en est encore au stade du prototypage, mais l’équipe, grâce à un partenariat avec les universités de Seattle et de Katmandou, a prouvé que le digesteur permettait de dégrader des déchets humains et produisait du méthane dans des conditions de laboratoire.

L’équipe se penche déjà sur les prochaines étapes du projet. Porter ne souhaite pas que l’effluent soit utilisé comme engrais avant que l'on ait testé la présence d'agents pathogènes humains – comme le norovirus ou le choléra, par exemple. Si les agents pathogènes survivent au digesteur, l’effluent ne pourra pas être utilisé en toute sécurité sur les cultures destinées à l’homme.

Des propriétaires de maisons de thé népalais. Image : Mount Everest Biogas Project

Le Mount Everest Biogas Project a collaboré avec deux structures népalaises, Sagarmatha Pollution Control Committee et Sagarmatha National Park Buffer Zone Management Committee, pour garantir que la conception du digesteur soit conforme aux normes et puisse être reproduite par la main-d'œuvre locale.

« lls nous ont demandé de nous hâter, car ils estiment que ce que font les grimpeurs est irrespectueux pour la montagne », ajoute Porter. Certains alpinistes pensent que, dernièrement, la montagne est devenue un piège à touristes fortunés plutôt qu’un pèlerinage traditionnel pour aventuriers véritables. Quoi qu’il en soit, et indépendamment de ce qu'il est devenu aujourd'hui, l'héritage du Mont Everest a été bâti sur le dos de Sherpa anonymes et invisibles, de la manière la plus littérale qui soit.

Le respect de Porter pour le Mont Everest est évident ; il est convaincu que le projet de biogaz va porter ses fruits. « Comment pouvons-nous protéger la montagne ? Comment la conserver en bon état pour mes enfants et mes petits-enfants ? », demande Porter. « Pour moi, ce que nous faisons, c’est vraiment un retour d'ascenseur au peuple népalais. »