Bienvenue dans la nébuleuse reiki

Cette pratique nippone de soins par apposition des mains connaît un grand succès en France, mais par manque d’encadrement, elle devient souvent un outil pour des charlatans et autres gourous qui profitent de la vulnérabilité des patients.

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06 mars 2019, 8:17am

Illustration : Bobby Dollars pour Vice FR

Quand la compagne de Sébastien lui parle d’une initiation au reiki, il hausse les épaules et ne se méfie pas. En 2016, après un burn-out, sa conjointe, Nathalie, assistante de direction, essaye de se reconstruire, alors pourquoi pas tester cette pratique de soins par apposition des mains. C’est d’ailleurs sa psychologue qui lui a donné l’adresse d’une maître reiki à Bordeaux. « Elle a dû enchaîner 21 jours de méditation pour canaliser ce qu’elle appelait "l’énergie universelle". En une semaine elle a perdu 5 kilos et était épuisée psychologiquement et physiquement », se souvient Sébastien, un cariste landais âgé de 42 ans. S'ensuit une autre initiation et surtout de grosses disputes. « Je ne la reconnaissais plus, elle me repoussait. Dès que je remettais en question le reiki, elle se braquait, le voyait comme une trahison et puis du jour au lendemain, elle est partie. » Sébastien découvre alors que l’initiatrice bordelaise de Nathalie faisait l’objet d’un signalement d'Info Sectes Aquitaine, association de prévention des dérives sectaires de sa région, auprès de l’Agence régionale de santé (ARS).

C’est le Japonais Mikao Usui, alors installé aux Etats-Unis, qui a créé le reiki en 1922 après avoir reçu une illumination. Décédé quatre ans plus tard, il n’a laissé aucun écrit. Le reiki – « la force de l’esprit » – unit méditation et relaxation. Initié à la technique, le praticien appose ses mains permettant au patient de rétablir la force vitale garante de son bien-être. Le reiki engendrerait ainsi un mouvement énergétique intérieur. Il existe une dizaine d’écoles et de méthodes de sa pratique. Depuis 2002, en France, c’est celle prônée par la Fédération française de reiki traditionnel (FRRT) que l’on médiatise le plus (mais qui n’a pas répondu à nos sollicitations malgré nos relances). À Paris dans le XIVe arrondissement, la FRRT a fondé son Institut de Reiki dont le diplôme est reconnu par la Fédération européenne des écoles (FEDE) qui regroupe 500 universités et établissements supérieurs. Se défendant de toutes dérives sectaires « new age » et militant pour « une pratique responsable et professionnelle du reiki », la FFRT se réclame du reiki des origines, rejette les notions de « maître reiki » ou de croyance magique. Le reiki permettrait d’apaiser mais pas de guérir.

Pour alerter, la Fédération a mis en ligne le site « Les dérives et dangers du reiki ». Elle propose sur sa page un annuaire d’environ 40 praticiens qu’elle reconnaît, tous labellisés « Reikiologues® ». Elle mène des interventions auprès de professionnels de santé, par exemple pendant dix ans au sein du service d’oncologie pédiatrique de l’hôpital Raymond-Poincaré de Garches, avant que celui-ci ne ferme.

« La Miviludes a tenu à mettre en garde le public sur les risques à la mise en œuvre d’une technique qui, en l’absence de formation reconnue sur le plan légal, peut induire un amateurisme de la part de certains pseudo-praticiens » – Audrey Keysers, coordinatrice à la Miviludes

Mais un problème demeure. Affiliés ou non à la FFRT, tous les praticiens de cette méthode thérapeutique se réclament du reiki d’Usui, du nom du créateur japonais de la thérapie. La Fédération de Reiki Usui, basée à Marseille, a publié un annuaire de 377 praticiens. La page « Annuaire Reiki », elle, en dénombre 570. Les terminologies varient : entre praticiens du reiki, maître reiki ou relaxologue par le reiki, cette nébuleuse manque de cadre et ouvre les portes à des charlatans voire des manipulateurs et gourous.

La pratique apparaît ainsi dans un sombre fait divers étalé sur dix ans mêlant reiki, maraîchage bio et gourou qui s’est conclu au tribunal le 10 janvier 2019. Tout avait commencé en 2009 en Haute-Saône. Une vingtaine de personnes s’engagent dans le projet de Luce Barbe qui vient d’acquérir une grande bâtisse : « La ferme des deux soleils ». Fragiles psychologiquement, Luce Barbe les accompagne depuis plusieurs années au sein de l’association A-JIR, via plusieurs thérapies et des maîtres reiki, en prônant le retour à la nature comme précepte. Ces adeptes rompent avec leur vie passée, leur famille, leur emploi, investissent leurs économies dans le projet de la ferme et travaillent bénévolement la terre parfois jusqu’à quinze heures par jour.

Fin 2011, quatre personnes déposent plainte contre la thérapeute l’accusant de les avoir endoctrinés. Un an plus tard, leur « guide de vie » est poursuivie pour travail dissimulé et abus de faiblesse. Le 25 octobre 2018, elle ne se présente pas à son procès. En fuite, elle est arrêtée dans la forêt de Brocéliande dans le Morbihan en janvier 2019. Ils sont une quinzaine à s’être constitués partie civile mais l’enquête étant toujours en cours, les avocats n’ont pas souhaité que j’échange avec les victimes. Gilbert Klein, fondateur du Cercle laïque pour la prévention du sectarisme à Vesoul, a suivi de près l’évolution de l’association d’où Luce Barbe a manipulé ses adeptes. Il a pu me fournir un prospectus relayé par l’association, il y a quinze ans, proposant des initiations au reiki à distance ou dans les locaux de l’asso.

« S’agissant du reiki, la méthode est mentionnée dans plus de 300 signalements qui nous sont adressés sur les trois dernières années », appuie Audrey Keysers de la Miviludes, Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires, qui coordonne l’action répressive et préventive des pouvoirs publics concernant les dérives sectaires. « Ce chiffre est à la mesure du succès que rencontre le reiki comme de la variété de ce que recouvrent les offres dans ce domaine. La Miviludes a tenu à mettre en garde le public sur les risques à la mise en œuvre d’une technique qui, en l’absence de formation reconnue sur le plan légal, peut induire un amateurisme de la part de certains pseudo-praticiens », résume-t-elle.

« Les victimes ne sont pas prêtes à témoigner publiquement ou ont enfoui très loin cette expérience » – Une salariée d'une association de prévention contre l’emprise sectaire

« Quand nous nous mettons en condition de vulnérabilité, quand on fait confiance à son praticien : on baisse sa garde », décrypte de son côté Catherine Picard, présidente de l’Unadfi (Union nationale des associations des défense des familles et de l’individu). S’il y a une faille et c’est souvent le cas des patients en recherche de bien-être, les manipulateurs s’y infiltrent. « Des praticiens peuvent avoir des intentionnalités qui amènent les patients à atteindre leur dignité en les amenant là où le consentement n’est pas éclairé », précise celle qui est à l’origine de la loi About-Picard de 2001, tendant à renforcer la prévention et la répression des mouvements sectaires.

Contactées, le Gemppi à Marseille, le Caffes dans le Nord-pas-de-Calais, Secticide à Verdun, les associations de prévention contre l’emprise sectaire ont toutes reçu des témoignages de dérives liées au reiki. « Les victimes ne sont pas prêtes à témoigner publiquement ou ont enfoui très loin cette expérience », me confie ainsi une salariée de l’une d’entre elles. Chercher des victimes directes de dérives du reiki c’est se heurter à un mur du silence. Ce sont les proches des personnes sous emprise qui en parlent plus facilement que les victimes elles-mêmes.

Quand sa conjointe le quitte, Sébastien le cariste des Landes, porte plainte pour abus de faiblesse contre la praticienne bordelaise. Il contacte la Miviludes et se crée très vite un réseau de victimes, toutes quittées par leur conjoint ou conjointe après des années de vie commune, sans raison apparente excepté l’ombre du reiki.

Il rencontre alors Guillaume, marié pendant dix ans à Éva. Son cauchemar commence en 2016. Son épouse, alors employée dans une agence bancaire, se met en arrêt maladie après un désaccord avec son directeur. Interruption de travail et longue dépression. « En décembre 2017, elle m’annonce qu’elle veut faire une formation de reiki. Je me dis : why not », raconte Guillaume, 38 ans, lui aussi dans la banque. Le premier degré d’initiation passé, elle se jette sur le second, le tout pour 700 euros. Eva perd 20 kilos en un mois et envisage une reconversion professionnelle.


Inquiet, Guillaume fait quelques recherches en ligne sur le maître reiki qui a initié sa femme à Avignon. Ce même praticien a été épinglé par le Gemmpi, association de prévention sectaire à Marseille. Celui qui se présente à la fois comme formateur en reiki traditionnel, massage en MRD (Mouvement Reiki Dynamic), mais aussi spécialiste en anatomie énergétique, danse angélique et géométrie sacrée promet un « saut quantique pour 2018 » et un « accompagnement vers le Nouveau Monde ». Quand Guillaume alerte Eva, elle se sent agressée, ne le croit pas et plonge dans la paranoïa.

En mars 2018, elle demande le divorce. Après son départ, prêt à en découdre pour obtenir la garde de ses deux enfants, il rassemble ses carnets qu’elle remplissait de prophéties sur le pouvoir des pierres et se rend compte qu’elle a vidé les comptes bancaires de son fils et sa fille en imitant sa signature. Des pièces à conviction pour prouver au juge l’abus de faiblesse dont son épouse a été victime et son état d’assujettissement mental. Au chômage, sans revenu, elle a déménagé à 1 000 kilomètres et a obtenu la garde exclusive des enfants âgés de 7 et 4 ans. Avec son avocate, il lutte toujours pour les récupérer.

Une détresse psychologique, une formation en reiki pour y remédier, une séparation du jour au lendemain, et un mur juridique puisque les conjoints sont majeurs, le mécanisme devient tristement classique. Le club des abandonnés s’agrandit et se soude. Patrick et Sébastien échangent régulièrement. Chaque jour, chacun publie des mises en garde contre les thérapies new age sur son profil Facebook.

Le 15 mai 2018, après son divorce, Guillaume a envoyé un mail à la FFRT. La réponse : « Dans le reiki, il n’y a ni soins pour animaux, ni lithothérapie (traitement par les pierres). Nous ne pouvons donc pas répondre sur une pratique que nous ne connaissons pas. Il faut que vous alliez à la police ».

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