journalisme

« Le reportage de guerre, c’est une drogue dure »

Martine Laroche-Joubert est grande reporter spécialisée dans les zones de conflits. Elle sort un livre “Une Femme au front” où elle raconte ses reportages et interroge ce qui l’a poussée à faire ce métier.

par Célia Mebroukine
02 Mai 2019, 10:08pm

©Jean-Marie-Lemaire

Martine Laroche-Joubert est grande reporter au service étranger de France 2 depuis 1984, spécialisée dans les zones de conflits. Guerres du Golfe, printemps arabes, Afghanistan, Irak ou encore guerre contre l’Etat islamique, elle a tout vu. La journaliste sort un livre “Une Femme au front” aux éditions du Cherche-Midi où elle raconte ses reportages et l’envers du décor de la fabrique de l’information en terrain dangereux. Elle interroge aussi ce qui l’a poussée à faire ce métier. On l’a rencontrée pour parler adrénaline, proximité avec la mort, féminité et avenir du journalisme.

VICE : Qu’est ce qui pousse à faire ce métier ? Etes-vous une tête brûlée en recherche perpétuelle d’adrénaline ?
Martine Laroche-Joubert : Il y a beaucoup de raisons mêlées. L’adrénaline, évidemment : le reportage de guerre, c’est une drogue dure. Et quand on n’est pas sur le terrain, on ressent un manque. Je vis actuellement avec ce manque. Si on me disait “tu pars dans trois semaines”, je serai hypercontente. On a toujours ce désir de vivre des situations intenses, on veut être là où il se passe des choses. Ce qui est intéressant aussi, c’est de se confronter à soi-même et à la mort.

Une amie reporter de guerre, Isabelle Ellsen, quand on lui demandait “mais pourquoi tu fais ce métier?” répondait “parce que je ne m’aime pas.” Ca lui était égal de mourir parce qu’elle ne s’aimait pas. Il y a sûrement aussi un peu de ça. Mais quand on est sur le terrain, on ne pense plus à tout cela parce que les événements sont beaucoup plus grands que nous et plus rien n’importe sauf faire le meilleur reportage possible. Etre reporter de guerre, c’est plus qu’un travail. C’est une mission.

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Pygmées ©collection personelle

Vous dites très clairement dans l’épilogue que lorsque vous êtes sur le terrain, vous oubliez que vous êtes une femme. Votre féminité n’a-t-elle jamais eu aucun impact sur votre travail ?
Je crois qu’il y a autant de regards que de personnes, hommes ou femmes. On pourrait dire que les femmes sont plus attirées par la vie quotidienne, des choses comme ça, mais en réalité, ce n’est pas vraiment exact. Ce qui compte c‘est être au bon endroit au bon moment et de raconter de belles histoires.


Mais je remarque que j’ai souvent été attirée par des destins de femmes. J’ai souvent été attirée par certaines femmes qui m’ont éblouie. Est-ce qu’un homme se serait autant attaché à ces femmes-là ? C’est vrai que finalement, si mon regard sur les événements ne diffère pas de celui d’un homme, je reste attentive à ce que font les femmes. Mais lorsqu’on me demande si être une femme change quelque chose dans ma manière de faire mon métier, je réponds toujours non. Je suis journaliste et journaliste est un mot neutre.

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Sarajevo ©Bernard Jacquemart

En revanche, être reporter de guerre est vraiment un métier fait pour les femmes. Une femme dans une équipe de journalistes, ça rassure les gens. Le métier de reporter de guerre est quand même très intrusif, on arrive pour parler à des gens qui viennent de perdre des membres de leur famille, on débarque souvent dans des moments de violence. Le fait d’être une femme adoucit la situation. Les femmes notamment nous parlent plus facilement, surtout celles qui vivent dans des conditions difficiles. Dans la pratique, être une femme est absolument un avantage.

Vous parlez aussi beaucoup de vos relations avec vos enfants, de votre rôle de mère. À l’encontre de tous les clichés, vous dites que ça vous a rarement empêché de faire votre métier. Est-ce que vous avez considéré votre vie de famille comme secondaire par rapport à votre carrière ?
Secondaire, je ne dirai pas ça. Mais c’est vrai que le reportage sur les terrains chauds, par moments, emporte tout. Pourtant, il y a eu des moments où je suis partie de certains terrains parce qu’on me disait “pense à tes enfants” mais je l’ai toujours regretté. Et d’ailleurs, même mes enfants me l’ont reproché.

En fait, c’est très personnel, chacun gère ça comme il peut. Mes enfants savaient qu’ils ne devaient pas m’appeler sauf urgence. À l’inverse, j’entendais tout le temps mon collègue caméraman Bruno Girodon dire à son fils “tu peux me téléphoner quand tu veux, tu ne me déranges jamais”. C’est toujours une forme de déchirement, ce n’est jamais simple. Je ne peux pas dire que mes enfants n’avaient pas d’importance non plus. Certes, j’ai pu reculer devant certains dangers en pensant à eux mais je ne me suis jamais dit que j’allais arrêter ce métier.

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Avec Bernard Kouchner, Yougoslavie ©Jean-Marie-Lemaire

Vous parlez parfois du mépris de vos chefs dans les rédactions parisiennes et de l’impact des coupes budgétaires sur le métier de reporter de guerre. Comment l’avez-vous vécu ?
C’est un vrai problème et c’est une des raisons pour lesquelles je voulais écrire ce livre. Le journalisme est très décrié en ce moment, notamment par les politiques qui encouragent la méfiance envers les journalistes. Et ce sont les financiers qui prennent le pouvoir dans les rédactions et pour eux, le mot reporter ne veut rien dire. Je voulais montrer à quel point il est capital d’aller voir, à quel point le métier de reporter est indispensable.

Avant, on partait à quatre ; maintenant on part à deux. Le reportage de guerre coûte cher mais infiniment moins qu’avant et ce, même s’il y a moins d’argent. Je pense qu’il y a beaucoup de patrons de presse qui sont des gestionnaires plus que des journalistes et je trouve ça très inquiétant. Il y a évidemment encore des jeunes talents qui veulent faire du reportage de guerre, mais simplement il faut les laisser s’épanouir, il faut leur faire confiance et les payer correctement.

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MLJ © France 2

Il y a de moins en moins de moyens, les reporters sont prêts à prendre de plus en plus de risque pour avoir des informations. Est-ce que cette baisse des moyens fait monter la concurrence entre reporters ?
Pour les photographes de guerre, la question se pose. En Syrie, j’ai connu un jeune photographe indépendant. Dans une lettre, il écrivait qu’on lui en demandait toujours plus, qu’on lui demandait d’aller toujours plus loin pour pas grand-chose. Il est mort le lendemain. En terrain de guerre, pour avoir la photo qui fait la différence, il faut franchir toutes les lignes. En télé, c’est différent. Nos chefs nous disent toujours de ne pas prendre de risque mais c’est pour se couvrir. En réalité, on est toujours obligé de prendre des risques.

Merci Martine Laroche-Joubert.

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Irak ©collection personnelle

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