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Santé

Pourquoi la grève nous transforme-t-elle en gros con dans les transports ?

Depuis le mois de décembre, beaucoup de Français confondent transports et terrain de guerre, jusqu'à parfois en venir aux mains. On a demandé à des scientifiques l'impact de la grève sur nos comportements.
15 janvier 2020, 8:29am

Avec plus de 40 jours de grève continue, cette mobilisation a franchi un cap symbolique. Elle est désormais la plus longue de l'histoire de la SNCF et de la RATP. À l'origine de cette contestation : la réforme des retraites. Fin des régimes spéciaux et des points de pénibilité, âge pivot (retiré provisoirement), instauration d'un système de retraite universel par points... Des mesures qui inquiètent les cheminots qui ont appelé le 5 décembre dernier à une grève illimitée tant que le gouvernement ne fera pas volte-face sur cette réforme.

Faute de trains, les Français s'agglutinent en gare et sur les quais de métro et ceux qui ont la chance d'avoir une voiture passent des heures dans les embouteillages. De quoi attiser les tensions et en rendre plus d'un nerveux, au point de parfois prendre du plaisir à devenir un infernal gros con. Mais pourquoi la grève nous rend complètement fous ? On a posé la question à un docteur en sciences cognitives, une psychologue, un neuroscientifique, une sociologue et une psychothérapeute pour connaître leurs avis sur la question.

Guillaume Dezecache, docteur en Sciences Cognitives

Il y a une compétition pour les ressources (ici, pouvoir se déplacer ou entrer dans le wagon) et l'apprentissage du quotidien fait comprendre à toutes et tous que celles et ceux qui ne se pressent pas n'auront pas de place ou ne rentreront pas dans le wagon. Si je ne pousse pas un peu, je n'aurais rien. Par ailleurs, il ne s'agit souvent pas de pousser, mais plutôt d'essayer de rentrer dans un espace confiné qui ne peut pas contenir toutes les personnes qui souhaiteraient y entrer. Pour se défendre de cette compression physique et des douleurs qu'elle pourrait provoquer, on essaie de repousser. Mais c'est peine perdue car d'autres poussent derrière. C'est surtout un problème de synchronisation en fait : on pourrait décider de rentrer sur la base de la queue, jusqu’à ce que le dernier qui peut entrer annonce aux autres qu'ils doivent attendre le prochain métro. Seulement voilà, ça suppose d'autres règles (par exemple l'instauration des queues dans les métros) qui existent dans certains contextes (le supermarché). Ce qui engendre la violence, c'est que pousser un peu est perçu comme une agression, parce qu'on rompt quelque chose qui nous est assez cher et qui permet de maintenir notre intégrité physique: la distance interpersonnelle, c’est-à-dire la distance à laquelle on tolère autrui. Le stress provoque des réactions défensives.

« Dans certains pays d'Asie, les situations d'embouteillage humain dans les transports en commun sont hyper fréquents mais ne donnent pas lieu à de la violence »

Enfin, il ne faut pas oublier que c'est aussi une question de normes sociales. Dans certains pays d'Asie, les situations d'embouteillage humain dans les transports en commun sont fréquentes mais ne donnent pas lieu à de la violence (notamment parce qu'on réduit ses exigences en termes de confort de distance interpersonnelle quand on va dans le métro). En France, on peut distinguer les gens qui poussent pour entrer (là c'est une application de la norme: si tu pousses pas, tu n'auras rien) de ceux qui poussent pour repousser ceux qui s'approchent trop (là c'est pour se défendre d'une rupture de la norme de distance interpersonnelle ou par peur de la douleur physique). Dans le premier cas, et puisqu'il n'y a pas de règle tacite (genre, premier arrivé, premier servi), personne ne peut se dire "mon tour viendra". C'est un problème collectif avant tout.

« La grève c'est aussi un outil de changement social formidable »

Quand vous prenez la route ou le train, vous vous pensez comme un individu autonome qui va rejoindre son travail. Au mieux, vous vous pensez comme membre d'un corps de travail. S'il n'y avait que vos collègues, vous vous organiseriez assez vite sur la base de valeurs communes. La façon dont on se conçoit et dont on conçoit les autres (si on considère qu'ils font partie du même groupe que nous) va faire émerger des normes sociales très rapidement. S'il venait à y avoir un événement d’intérêt commun, comme un attentat, il est évident que vous vous sentiriez tous comme un groupe social et qu'il y aurait de l'auto-organisation et de l'entraide. De très nombreux travaux montrent cela.

Des gens qui attendent leur train à Gare du Nord, Paris. BERTRAND GUAY / AFP

Alexandra Benattar, psychologue

Les comportements d’agressivité pendant les grèves sont à mettre en lien avec la fatigue et l’incertitude ressenties par les utilisateurs durant cette période. Ils doivent souvent partir plus tôt et rentrer plus tard chez eux, réduisant ainsi leur temps de repos et leurs moments de plaisir en famille par exemple. Cela peut créer de la frustration. Les changements d’habitude ont également un impact, la routine rassure les gens, on a tendance à faire les actions quotidiennes de manière automatique, ce qui demande moins d’énergie. Pendant les grèves, il faut s’organiser différemment, on ne sait pas d’un jour à l’autre comment sera la circulation, les parents par exemple doivent gérer l’école, la garde des enfants et ces incertitudes demandent une réorganisation continuelle qui prend beaucoup d’énergie.

« On retrouve des comportements plus primaires mais les gens ne deviennent pas plus bêtes »

La période de l’année va également jouer un rôle, en hiver, les journées sont plus courtes, il fait froid et on se sent généralement plus fatigué. Grève ou pas grève c’est la période où l’on recense le plus de dépression saisonnière. Cette accumulation de la fatigue au quotidien additionnée au fait qu’on ne connaît pas la durée que va prendre la grève rend les gens plus nerveux, ce qui se ressent dans leurs comportements. Ils ont moins de patience et veulent réduire le temps de leur trajet déjà long et compliqué, au point de se pousser pour attraper le métro sur le quai. On retrouve des comportements plus primaires mais les gens ne deviennent pas plus bêtes pour autant, leur intelligence (au sens du QI) reste la même, ce sont les comportements qui vont changer, mais ils sont en réponse à des émotions éprouvées. Cela dépend ensuite de l’intelligence émotionnelle de chacun à la base, certains vont moins bien savoir gérer leurs émotions que d’autres.

« Le positionnement politique au regard de la grève peut influer sur les ressentis de chacun »

L’anxiété est plus forte pendant les grèves. Tout d’abord, l’accumulation de personnes dans les transports va réduire grandement l’espace de chacun, cette sensation d’oppression peut augmenter le stress de certains et créer des réactions anxieuses comme de l’agoraphobie ou de la claustrophobie. Je pense que ça concerne en grande partie les personnes déjà anxieuses. En effet, c’est un phénomène déjà très commun en temps normal lors des heures de pointe, certains usagers qui ne supportent pas les métros bondés vont modifier leurs habitudes pour ne pas avoir à se confronter à cette situation. Pendant les grèves, ils ne peuvent pas toujours le faire. Toutefois, les situations générées par les grèves comme celles vues sur des videos où les gens sont bloqués dans les couloirs ou se bousculent sur les quais peuvent générer une première crise d’angoisse chez certains, le risque étant que cette angoisse se cristallise et crée par la suite un trouble anxieux notamment dans les transports.

Le retard peut également générer une source d’anxiété supplémentaire mais cela est très subjectif, ça va en grande partie dépendre du positionnement et de la personnalité de chacun. Par exemple, peu importe le contexte, certaines personnes ne supportent pas être en retard tandis que d’autres le sont continuellement. Les personnes déjà anxieuses face au retard vont voir leur anxiété augmenter durant les grèves et peuvent se retrouver à partir encore plus tôt de chez eux pour s’assurer d’être à l’heure, changeant encore plus leurs habitudes. Le positionnement politique au regard de la grève peut aussi influer sur les ressentis de chacun, ceux qui sont en accord avec le mouvement social peuvent accepter plus facilement la gêne occasionnée que ceux qui sont en désaccord avec le mouvement.

Romain Ligneul, neuroscientifique

Lors d'une bousculade, le fonctionnement de nombreuses aires cérébrales va être modifié pour nous permettre de faire face à la situation et de prendre les décisions qui s'imposent. En parallèle, l'activation de l'hypothalamus va provoquer une libération de cortisol et d'adrénaline qui vont susciter ensemble toute une panoplie de réactions corporelles: augmentation du rythme cardiaque et de la pression artérielle, mains moites ou encore sensation d'estomac noué.

« On est confronté au dilemme des "trois F" : freeze (se figer sur place), flee (fuir), fight (se battre) »

En règle générale, face à une situation sociale stressante, on est confronté au dilemme des "trois F": freeze (se figer sur place), flee (fuir), fight (se battre). L'option choisie dépend en bonne partie de la substance grise périaqueducale, qui contient nos neurones. Plus son activité est haute, et plus il y a de chance qu'une agression ou qu'une réaction de fuite surviennent; à l'inverse, si son activité reste faible, il est probable que l'individu reste passif. Il y a deux raisons qui font que l'on reste passifs la plupart du temps. La première est le "contrôle inhibiteur" exercé par le cortex préfrontal. Ce dernier s'est notamment développé chez les être humains pour permettre de tenir compte du contexte dans lequel ils se trouvent et d'éviter de prendre des décisions impulsives qui pourraient soulager un inconfort immédiat (par exemple, repousser violemment la personne qui cherche à entrer dans un train) mais produire des conséquences dommageables (susciter une bagarre ou un accident). Il s'agit une décision fondée sur une analyse rationnelle de la situation, de sorte que le calme prévaut et que le stress redescend rapidement.

La seconde cause de passivité est moins heureuse, puisqu'elle découle du principe de résignation acquise. Le stress, même de faible intensité, est souvent accompagné d'un état négatif d'anxiété voire de panique. À long terme, la répétition de ces situations peut avoir des conséquences néfastes pour notre corps (hypertension, baisse de l'immunité...) et pour notre cerveau lui-même. C'est probablement pourquoi la vie en milieu s'accompagne parfois d'une modification progressive des régions impliquées dans la régulation de nos émotions (telles que le cortex préfrontal médial ou l'amygdale) ainsi qu'une vulnérabilité accrue à certains troubles psychiatriques — tels que la schizophrénie ou la dépression. Nous n'avons donc pas d'autre choix que pousser.

Philippe LOPEZ / AFP

Stéphanie Vincent Geslin, sociologue spécialiste des mobilités

Nous vivons dans des sociétés de l’accélération, dans lesquelles les emplois du temps sont minutés et cette vie quotidienne intense prend appui sur des systèmes de transports rapides et efficaces. En temps normal, cette intensification de la vie quotidienne est déjà stressante parce que les emplois du temps minutés ne laissent pas beaucoup de temps à l’improvisation. Les horaires de travail et les horaires familiaux sont très contraints. En situation perturbée, toute cette pression s’accentue dans la mesure où les systèmes efficaces qui sous-tendent cette organisation complexe et minutée ne sont plus fiables. Cela entraine beaucoup de stress, de pression, car les individus n’ont plus le sentiment d’avoir la maitrise de leurs emplois du temps.

Cette grève est vécue différemment de celle de 1995 car en 25 ans il s'est passé beaucoup de choses qui peuvent expliquer cette augmentation des tensions. Au niveau de la densité de population et de l'étalement urbain, à cela s'ajoutent des tensions sur la vie quotidienne et les déplacements. Les tensions économiques et sociales se sont aussi accrues ces dernières années. Elles ont été ponctuées de crises sociales, avec l’accentuation des inégalités, une défiance croissante envers la classe politique qui se traduit notamment par une forte abstention aux élections, un sentiment de frustration que l’on a vu se manifester très fortement pendant la crise des gilets jaunes. Le contexte économique et social est rempli de situations de violence symbolique, de mépris de classe qui viennent tant des milieux économiques que politiques, sans compter les violences policières pour lesquelles la France a été épinglée plusieurs fois par la communauté internationale. Le contexte alimente tensions et violences. Les violences sont aussi l’expression de la colère, de la frustration, du besoin d’être écouté, entendu, de faire bouger les choses.

« Ce n’est pas la grève qui fait ressortir le pire chez nous, mais la grève exacerbe et donne à voir les fortes tensions et ruptures qui traversent et morcellent la société française »

La situation de grève exacerbe les tensions, elle révèle aussi les fractures qui marquent la société française, elle met en tension ceux qui cherchent à défendre leurs droits, ceux qui tentent de lutter dans des environnements incertains et difficiles économiquement, ceux qui voudraient un peu d’apaisement pour réussir à gérer leurs emplois du temps complexes qui leur semblent déjà certainement difficiles à tenir en temps normal sans grève. Elles révèlent aussi des tensions liées à l’articulation entre la préservation d’intérêts individuels ou privés (être à l’heure au travail, avoir le temps de le faire correctement, être à l’heure pour ses enfants, avoir un temps de repos en famille notamment suffisant, etc.) et la défense d’intérêts plus collectifs au travers de luttes sociales qui se sont révélées décevantes en matière de résultat ces dernières années. Chacun compose alors avec des sentiments multiples, complexes et plutôt négatifs, tels que l’envie, la déception, l’amertume, la colère, etc. Autant de sentiments qui tendent à isoler les individus dans la poursuite d’intérêts personnels qui leur semblent plus maitrisables, moins incertains et décevants. Ce n’est pas la grève qui fait ressortir le pire chez nous, mais la grève exacerbe et donne à voir les fortes tensions et ruptures qui traversent et morcellent la société française.

Ouarda Ferlicot, psychothérapeute

Les pulsions de violence et de haine sont présentes chez tout être humain et demeurent en grande majorité refoulées. C’est grâce à cela qu’une société s’organise. Mais dès qu’une difficulté sociale apparaît, comme les grèves en ce moment qui touchent tout le monde, on voit apparaître des comportements agressifs et antisociaux. En période de grève, les comportements agressifs sont exacerbés par les phénomènes d’identification où la masse agit comme l’y invite le meneur.

« Accuser la grève de ces comportements est une façon de se déresponsabiliser »

Au contraire, les gens se comportent avec humanité mais une humanité primaire, pulsionnelle, celle du temps de l’enfance. Écraser l’autre, le pousser, le dominer est courant, cela peut se faire par bien d’autres manières que physiquement. Nous voyons cela régulièrement dans les rapports professionnels ou amoureux mais aussi dans la vie quotidienne. Ces pulsions agressives et haineuses font partie intégrante de l’espèce humaine et elles s’expriment lorsque la personne refuse de se civiliser, d’être castrée, c’est-à-dire, de renoncer à la satisfaction immédiate, comme celle d’avoir un train tout de suite ou celle d’avoir une place dans le métro.

Il s’agit de prendre sa part de responsabilité et de quitter la position infantile dans laquelle les décisions étaient prises par père et mère. L’agressivité peut être ressentie devant les situations imprévues car certaines personnes ont été habituées depuis leur enfance à compter sur l’autre et aux substituts parentaux. La RATP, La SNCF, l’État peuvent être pris pour des figures parentales contre lesquelles il est facile de projeter son agressivité et sa haine. Cette aliénation peut atteindre un niveau élevé de sorte que la personne s’en remet à l’autre et se déresponsabilise complètement au point de ne plus décider par elle-même. Alors elle se met à suivre le mouvement pour « être dans le groupe » et c’est un phénomène tout à fait normal et humain. Le problème c’est quand ce phénomène normal, grégaire comme le nommait Freud, dépasse un certain stade et est utilisé à des fins antisociales.

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Tagged:folie, grève, RATP