Micheline : C’est simplement un amas de terre et de pierres qui gênaient lors de l’exploitation du charbon. Pour en produire une tonne, on retirait 7 à 10 tonnes de terre et de pierres. En fait, ce sont des collines créées par l’homme, qui ont finalement pris plein d’espace. Et regarde la vue d’ici… Il y avait deux pôles industriels de part et d’autre de la ville. Le pôle sidérurgique à l’est a presque complètement disparu. Et sur le pôle industriel ouest, tu avais trois haut fourneaux (HF). Le 4e, le HF4, est à l'arrêt depuis 10 ans mais pas mal de carolos actifs·ves au niveau du paysage aimeraient le voir préservé, même si le démantèlement a commencé.
Vue du sommet d'un terril.
Micheline : Parce que ça raconte toute l’histoire de la ville. C’est rappeler que par l’acier, Charleroi a participé au développement de la Wallonie et de la Belgique. On sait bien que tout ne sera pas conservé mais un HF… Rien que la silhouette est incroyable ! Qu’on en fasse au moins quelque chose d’original, pour continuer à alimenter l’imaginaire de cette ville, qui en a bien besoin. Il y a eu une période où on ne voulait même plus entendre parler de « Pays noir ». Il fallait tourner la page. Mais le « Pays noir » est toujours là, tu le vois devant nous.
Micheline : On voit pas mal de trucs sur internet qui parlent de « ville abandonnée », « Charleroi Détroit », « ville la plus moche d’Europe », etc. Quelque part, il faut un peu jouer avec ça et dire : « bon, attendez, venez voir par vous-mêmes, il y a une identité qui est en train de se créer. » C’est revenu par un mouvement artistique parce qu’il y a un côté photogénique et fascinant. On se demande ce qui s’est passé ici ; pourquoi les gens sont pauvres, alors qu’on faisait partie des plus grandes puissances industrielles et économiques au monde en 1900 ?
Francis et Micheline en haut d'un terril.
Micheline : Oui, maintenant, ça travaille de tous les côtés. Comme le Rockerill, par exemple, qui a peut-être été le premier à dire : « Nous on est là, on a acheté un laminoir, on y fait des performances artistiques et on se revendique de ce coin. » On a trouvé ça génial ! Parce que vivre à côté de ruines, ce n’est pas intéressant. On ne va pas muséifier les terrils. Il faut inscrire un nouveau paysage sur l’ancien, en gardant ses spécificités.
Micheline : Quand des gens nous croisaient, iels nous disaient : « Mais qu’est-ce que vous faites ? Y a rien à voir ! » Alors que justement, tout est paysage ici !Francis : Quand tu montes sur un terril, c’est une récompense. Tu es dans un paysage alors que tu es en ville. Et en plus, ça raconte la ville.« On peut être punk dans beaucoup de choses, même dans le jardinage. »
Une partie du parcours créé par Francis et Micheline.
Francis : Nous, si on a la place pour passer, c’est bon. Sur certains tronçons, on collabore avec la Maison du tourisme. C’est bien, mais on n’a pas la même vision des choses. Iels font des allées larges comme des autoroutes. Nous, on tient à garder l’aspect sauvage des terrils. Même si parfois, il y a des descentes compliquées et qu’on a fait les marches un peu « à la punk », on ne veut pas dénaturer le site.
Une autre vue du sommet d'un terril.
Francis: On avait une chanson qui s’appelait « Dirty » quand on faisait du punk.Alors justement, est-ce que vous vous considérez comme des punks ?
Micheline : On n’a pas des têtes de punks. Mais on se reconnaît encore dans le côté débrouille. Les punks américain·es fabriquaient leurs propres fanzines, s’habillaient avec ce qu’iels trouvaient…Francis : Être punk, ce n’est pas avoir une tenue particulière ou une tête spéciale. On n’a jamais fait attention à notre image. On peut être punk dans beaucoup de choses, même dans le jardinage. Sur les terrils, on ne veut pas faire des lignes droites et des autoroutes à touristes. S’il y a un arbre, ben on passe à côté. D’ailleurs, les poteaux bien beaux, les plaquettes bien nettes, c’est pas resté une semaine… On préfère mettre deux coups de peinture rouge et blanche sur une pierre, qui n’agressent personne, surtout pas les gens du coin.Votre musique, c’était aussi du débroussaillage finalement…
Francis : Oui, Kosmose, c’était de l’expérimentale, surtout pour l’époque. La démarche était dans la recherche et l’originalité. Par exemple, sur la bass, j’utilisais des baguettes de batterie, un archer ou une pédale de distorsion.
Comment était la scène carolo à l’époque ?« On appelait ça de la musique industrielle à l’époque. C’est sûr qu’il y avait l’influence de ces conditions de vie. »
Francis : C’était blues, rock. Vacation, Brain Masturbation, Bloody Fuck… des noms un peu hard comme ça. Un peu jazz aussi. C’était assez vivant, dans des petits bistrots. C’était local mais il y avait des groupes plus importants qui venaient à La Ruche, par exemple.
SIC à cheval entre les années 1970 et 1980 : Alain Neffe (basse sur synthé), Micheline Dufert (voix), Francis Pourcel (guitare) et Mario Berchicci (batterie).
Francis : On enregistrait à la rue de Trazegnies, près de la gare. Il y avait la ligne Charleroi-Bruxelles et de l’autre côté, un train de marchandises qui desservait les usines. Et au milieu, il y avait un tram qui passait. Déjà à ce moment-là, on allait se balader dans les terrils et les usines.Francis : On appelait ça de la musique industrielle à l’époque. C’est sûr qu’il y avait l’influence de ces conditions de vie.
Francis : J’avais envie de faire des choses plus structurées. On était fan des Stooges et on cherchait une chanteuse qui savait gueuler. Micheline est devenue chanteuse pour SIC et on a commencé à faire des trucs assez speedés, avec des textes très agressifs. Ce qui était particulier, c’est que la basse était faite sur un synthé. C’était des sons graves mais des lignes plus soutenues. Et après, on a fait de la new wave minimale, parce les synthés étaient devenus plus accessibles.Et récemment, votre projet a été réédité aux États-Unis.
Francis : Un américain nous a contacté·es en 2012 pour « Cover girl smile » grâce aux vidéos qu’on a mises sur Youtube. Il y avait déjà eu plusieurs compilations avec nos morceaux, sans nous demander notre avis. Donc je me suis dit que j’allais mettre les vidéos sur internet.
« Charleroi, on l’appelle parfois "Charlouze", parce qu’à un moment donné, on était vu·es comme des losers. »
Micheline : Au début on n’y croyait pas. Mais ça nous a fait plaisir, on s’est dit : « soit cette musique reste dans les tiroirs où elle est depuis 30 ans, soit elle vit sa vie. »Francis : De toute façon, on avait renoncé à nos droits d’auteur. On avait quitté la Sabam parce qu’on trouvait que c’était des emmerdeur·ses. On n’avait même plus les bandes originales. Tout était sur une K7 qui avait été copiée et recopiée. Iels ont tout nettoyé et le résultat est très correct.Vous avez continué la musique pendant ces 30 ans ?
Micheline : La musique était une respiration importante pour nous, elle prenait de la place. Mais avec la vie de famille, on a arrêté.Francis : J’ai encore un peu de matériel, je chipote, mais je suis plus un chercheur qu’un musicien.Au final, vous êtes resté·es un peu punks, mais surtout carolos.
Micheline : On aurait pu aller ailleurs mais il y a une identité ici… c’est super intéressant. Charleroi, on l’appelle parfois « Charlouze » parce qu’à un moment donné, on était vu·es comme des losers. Mais si tu crées quelque chose, ça t'amène à rencontrer les autres. Et finalement, on trouvait que dans les quartiers déshérités, il y avait un trésor en matière de paysage, un ancrage, une identité très forte.Francis : C’est particulier dans un sens d’être aussi attaché à une ville aussi « pourrie ».
Une partie de la Boucle noire
Les jambes de Francis à côté de la première balise rouge et blanche « Grande randonnée » de la « Boucle noire »