Pierre Debusschere expo 254Forest spectrum
Toutes les photos sont de l'auteure, sauf mention contraire.
Culture

Après Beyoncé et la mode, Pierre Debusschere livre un travail intime sur l’identité de genre

« J’affirme que chacun·e est libre d’être le corps qu’iel veut, de trouver sa propre identité sans que celle-ci soit limitée à des normes préconçues. »
HP
Brussels, BE
8.9.20

Connu à l'international pour ses collaborations avec de grandes marques de la mode ou encore pour ses clips avec Beyoncé, le photographe belge Pierre Debusschere a choisi d’exposer son travail personnel au sein même de la Room du 254Forest, l’espace qu’il a co-créé avec Rebecca Cuglietta. Avec son expo SPECTRUM, Pierre laisse tomber le format classique de l’image encadrée pour créer un environnement immersif dans lequel il questionne la construction identitaire et les genres par un usage affirmé de la couleur.

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Les images laissent voir, parfois deviner, des corps anonymes, genrés et non genrés, pris dans des tissus monochromes. En déployant un spectre de couleurs et de formes corporelles, Pierre ouvre sur celui des genres, vers les possibilités multiples de l’identité.

On a discuté avec Pierre du sens de son travail et de son implantation dans notre société actuelle.

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VICE : Hello Pierre, tu peux m’expliquer le point de départ de SPECTRUM, comment l’idée et le projet se sont développés ? 
Pierre : J’ai commencé cette recherche personnelle il y a deux ans, juste après l’exposition précédente UNcovered. Je voulais pousser plus loin la question de l’identité, en adoptant un point de vue à la fois personnel et universel. Universel en retirant les traits du visage qui permettent d’identifier une personne, en enlevant la peau et en travaillant le corps de manière à ce que tout le monde puisse se retrouver dedans. Et personnel par le développement de l’identité gay. L’expo marque le premier jet d’une recherche que je compte poursuivre.

« J’ai adopté un point de vue universel en enlevant les traits du visage qui permettent d’identifier une personne, et en travaillant le corps de manière à ce que tout le monde puisse se retrouver dedans. »

Pourquoi SPECTRUM ? 
La définition même de « spectrum » caractérisait parfaitement le projet. C’est à la fois « la bande de couleur produite lorsque la lumière du soleil passe à travers un prisme, comprenant le rouge, l'orange, le jaune, le vert, le bleu, l’indigo et le violet », et « un large éventail d’idées ou d’objets variés mais apparentés, dont les caractéristiques individuelles tendent à se chevaucher de manière à former une série continue ». Ce terme renvoie donc à tous les spectres de couleurs produits par la lumière, et à l’idée de percevoir le genre à travers un spectre. Ça traduisait le principe d’universalité vers lequel je voulais aller en utilisant la couleur.

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C’est vrai que le rapport à la couleur est très intense, comment est-ce que tu as voulu utiliser ce code coloré et qu’est-ce que ça symbolise ?
L’ensemble coloré se réfère aux codes couleurs sexuels qui sont arrivés dans les années 1970 avec le bandana gay et qu’on trouvait dans les bars, quand l’homosexualité était encore prohibée. Ça renvoie donc à tous ces codes qui se sont développés à travers le bandana, le rainbow et le spectre.

« L’ensemble coloré se réfère aux codes couleurs sexuels qui sont arrivés dans les années 1970 avec le bandana gay et qu’on trouvait dans les bars, quand l’homosexualité était encore prohibée. »

Comment est-ce que tu questionnes l’identité et les genres si le sujet est complètement effacé dans cette série ? 
Je ne voulais pas questionner uniquement la masculinité ou la féminité, mais ouvrir la question à tous les genres possibles. Il existe une multitude de genres spécifiques et tous ne sont bien sûr pas représentés dans l’expo.

Ce que je présente aujourd’hui fait partie d’une recherche continue qui exprime comment les gens se cherchent et arrivent de plus en plus à se trouver et à s’affirmer. Je voulais interroger la construction identitaire de manière universelle et sans limite, afin que tout le monde puisse s’y retrouver. C’est pour ça que ces corps sont pris dans des tissus et qu’il n’y a ni visage ni peau, afin de supprimer les traits de la personne et de laisser place à des corps qu’on reconnaît parfois comme étant masculins ou féminins, et d’autres où on ne sait plus. L’anonymat permet à chacun·e de se projeter dans l’image.

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Comment se sont passés les shoots ?
J’ai voulu travailler les corps comme en sculpture, en venant les modifier directement sur le set. Parfois ce sont des prothèses ou des préservatifs gonflés qui ont été placés sous le tissu, parfois c’est juste le mouvement qui vient modifier la forme. C’est vraiment une recherche sculpturale, afin d’épouser le plus de formes possibles. Là encore, je ne développe pas toutes les formes dans l’expo, je propose simplement une ouverture vers l’acceptation et les possibilités de ces corps qui sont infinies et qu’on ne voit pas forcément dans le milieu de la mode.

« Je ne voulais pas questionner uniquement la masculinité ou la féminité, mais ouvrir la question à tous les genres possibles. »

Il n’y a pas que des corps sur ces images mais aussi des objets, tu peux m’expliquer ?
À la base, l’expo partait de quelque chose de très personnel pour ensuite ouvrir sur le monde. Cette intention a beaucoup évolué entre le début du projet et la présentation actuelle, mais je voulais quand même qu’il reste une partie de moi dans l’expo. Les objets qu’on voit sur certaines photographies sont principalement mes colliers. C’est comme des éléments identitaires, par exemple l’un d’entre eux porte mes initiales. Ces objets permettent de tisser un lien personnel avec le reste de l’expo qui est plus universel. Le collier avec un sifflet renvoie aux codes et à l’histoire gay – le fétichisme du policier. En anglais tu blow un sifflet, et blow c’est aussi faire une pipe. Il y a plein de lien directs et indirects que j’ai voulu créer mais que je n’ai pas forcément envie d’expliquer. Je veux laisser l’espace à la personne de voir ce qu’elle veut et de tisser ses propres liens entre les images.

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Photo : Gretar Gunnlaugsson

Il y a un lien très fort avec le recouvrement dans ton travail depuis longtemps. Pourquoi ? Comment cette question a évolué depuis ta précédente exposition ? 
J’ai un besoin depuis que je suis petit de m’exprimer à travers un univers assez poétique, par l’image, les liens et les principes de couches que je faisais avant mais qui renvoyaient à une forme de protection. Ici, il y a aussi l’idée de protection avec ces tissus qui recouvrent, mais ça représente davantage une forme de liberté pour moi parce que le corps est réellement mis en avant. C’est une protection qui permet de montrer et de déjouer les nouveaux codes de censure qu’il y a sur les réseaux sociaux.

Ta carrière est très implantée dans la mode, comment est-ce que tu situes cette recherche personnelle vis-à-vis de ton travail dans ce secteur ? 
Je suis arrivé dans le milieu de la mode un peu par hasard. J’ai toujours mis beaucoup de ma personne dans tout ce que je fais, aussi bien dans mon travail pour la mode que dans mon boulot perso, ou pour travailler avec quelqu’un dans le domaine de la musique. La mode a souvent été sous-estimée en matière d’expression, contrairement au fait d’exposer dans une galerie par exemple. À l’école on nous disait de ne pas faire de mode car c’était moins reconnu comme un art.

Avant, je n’étais pas très bien entre mes projets liés à la mode et mon travail personnel. Maintenant je n’ai plus besoin de faire une dissociation entre les deux, je sais que je peux faire l’un et l’autre. Je crois que tout est possible, qu’on a pas à intégrer une case spécifique. Mon travail dans la mode répond souvent à des commandes commerciales, et je me garde en parallèle cet espace dans lequel je peux m’exprimer. Aujourd’hui j’ai un besoin d’être plus spécifique dans ce que je veux dire et montrer. Je veux livrer un message plus précis, et c’est ce que j’essaye de faire à travers ma recherche personnelle.

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« J’affirme que chacun·e est libre d’être le corps qu’iel veut, de trouver sa propre identité sans que celle-ci soit limitée à des normes préconçues. »

L’installation de l’expo dépasse la photo traditionnellement encadrée, comment tu as pensé cette mise en espace ? Pourquoi ces moquettes aux murs et sur le sol ?
Les moquettes font écho à mon background en vidéo, aux fonds Greenkey et Bluekey qu’on peut avoir sur les sets. En film, ce sont des fonds qui permettent de faire des incrustations. Il y a l’idée du réel et du non-réel. Ça laisse la possibilité de se projeter dans ces espaces bleus ou verts et de créer le monde que l’on veut. Chaque cadre est aussi peint de la couleur la plus présente dans l’image pour créer un univers qui n’est plus limité par le cadrage. C’est un espace immersif où tout est possible, chacun·e est libre de s’y projeter comme iel veut, ou pas.

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Photo : Gretar Gunnlaugsson

Qu’est-ce que ça te fait d’exposer dans la galerie du 254Forest, deux étages en dessous du studio dans lequel tu réalises tes recherches ? 
Ce qui est super d’organiser cet évènement dans la Room, c’est que ça me permet d’en faire un project-space plutôt qu’une exposition. J’ai eu le temps de me confronter à l’espace et d’expérimenter différentes choses. Je perçois un peu cet espace comme un laboratoire d’expérimentation, sachant que je développe ce projet depuis longtemps et qu’il y a plein d’autres pistes. Je voulais garder cet évènement comme un début, comme un endroit où d’autres idées vont se développer par la suite. Avant, je ne parlais pas beaucoup, je laissais parler l’espace et les gens voir ce qu’iels voulaient dans mon travail. Je me suis rendu compte qu’iels ne voyaient pas la même chose, ce qui n’est pas un problème en soi, mais avec ce qui se passe aujourd’hui dans notre société, j’ai envie d’avoir un message plus clair et plus fort. Faire ça « à la maison » me permet d’être à l’aise pour diriger un peu plus ma vision et mon langage.

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« Avec ce qui se passe aujourd’hui dans notre société, j’ai envie d’avoir un message plus clair et plus fort. »

C’est vrai que tout ça met en avant des sujets très actuels. Est-ce que ce projet traduit plutôt une forme de tension ou d’optimisme ?
Toutes ces thématiques de l’identité, du genre, de la couleur de peau sont développées ici en restant extrêmement ouvertes, ce qui traduit pour moi quelque chose de très positif. J’ai toujours été quelqu’un d’assez optimiste, en essayant d’aller plus loin à chaque fois.

Bien sur, il faut continuer de dénoncer toutes les inégalités raciales et de genre. J’encourage toutes ces luttes, mais je dois aussi dire que je ne fais pas partie de ceux qui subissent directement les conséquences de tous ces problèmes. Je soutiens tout ce qui se passe, et j’essaye d’apporter quelque chose par mon travail qui permet de réfléchir sur le long terme et qui apporte l’idée d’unité, tout en respectant les différences.

SPECTRUM est visible du 2 au 26 septembre au 254 Chaussée de Forest à Bruxelles. Visites le jeudi, vendredi et samedi de 14h à 18h.

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