Nous n'avons pas besoin de Facebook pour reconnaître les mensonges

En déclarant qu’il n’appartenait pas aux réseaux sociaux de vérifier la véracité des informations qui transitent sur leurs canaux, Mark Zuckerberg a sans doute tenté de glisser le premier grain de sable dans une mécanique délirante.
30 mai 2020, 8:10am
Facebook mark zuckerberg Donal Trump

Il arrive qu’on vous mente. Vos amis, votre conjoint et votre famille vous ont vraisemblablement déjà raconté des bobards. Peut-être que vous avez compris après ou même immédiatement, alerté par une béance dans leur mensonge ou par un sursaut d’instinct. Des yeux fuyants, des épaules qui remuent, plus de mots qu’il n’en faut ou pas assez. Vous en êtes sans doute sorti blessé, mais aussi grandi, un peu moins naïf et un peu plus suspicieux. Vous n’avez eu besoin de personne pour suivre ce chemin douloureux mais formateur sans lequel on ne peut devenir tout à fait adulte. Il devrait en aller de même sur Internet.

Une équation bizarre commande au réseau que nous connaissons aujourd’hui : plus un service prône la transparence et la vérité, plus ses utilisateurs semblent vulnérables au mensonge et aux manipulations. En déclarant que son réseau social n'avait pas vocation à être « l'arbitre de la vérité » suite au conflit qui oppose Twitter à Donald Trump, Mark Zuckerberg semble avoir posé les bases d'un changement de paradigme pour les réseaux sociaux.

Prenons les monstres de la Silicon Valley. Ces entités déploient des efforts considérables pour vous faire dire toute la vérité sur votre vie tout en gagnant votre confiance : vous devez vous sentir léger quand votre téléphone transmet tous vos déplacements à Google, quand vous parlez à votre enceinte Amazon ou quand vous vous connectez à Tinder via Facebook. Les informations que vous livrez à ces entreprises en agissant ainsi sont le cœur de leur business model. Si vous êtes suspicieux et que vous rechignez à tout partager avec elles, leur chiffre d’affaire baissera.

Pour cette raison, les entités numériques dominantes s’échinent à vous mettre en confiance. Votre expérience dans leurs services doit être paisible, vous ne devez pas être choqué ou refroidi par quoi que ce soit.

Facebook sélectionne soigneusement ce qui défile sur votre fil d’actualité et lit vos messages pour vous protéger. Google analyse vos mails et vos photographies pour la même raison. Et si vous souhaitez être rassuré sur le destin de vos données, pas de problème : des utilitaires spéciaux vous en dévoileront juste assez pour que vous vous teniez tranquille. Ces entreprises travaillent au contrôle des informations qui transitent par leurs services dans le but de créer un environnement douillet et digne de confiance depuis des années, avec la bénédiction parfois véhémente du public et des autorités.

Plus nous avons accordé de confiance à Google et consorts, plus nous avons relâché notre vigilance pour compter sur leur pouvoir. YouTube, par exemple, a développé un arsenal d’outils de modération au fil de longues années de scandales pour nous préserver des images violentes et pornographiques, des vidéos manipulatrices, des commentaires racistes. Facebook a fait de même. Pour beaucoup, il semble naturel que des sites aussi puissants et populaires préservent leurs utilisateurs de tout ce qui peut être taxé de « mauvais » ou de « négatif ». Cette forme de censure préserve les utilisateurs, rassure les annonceurs et maintient la courbe des profits vers le haut. Pourquoi se priver ?

« Depuis ces événements, le croque-mitaine « fake news » n’en finit plus de guider les décisions des géants d’Internet »

En acceptant voire en réclamant que nos services favoris nous préservent du mal, nous les avons peu à peu transformés en gardiens de tout ce qui est juste et bon. Ainsi, quand le scandale Cambridge Analytica a éclaté, personne d’autre que Facebook ne pouvait être responsable de l’élection de Donald Trump. Les journalistes arrogants et les internautes qui s’étaient docilement défaits de leur vigilance sur le site n’avaient rien à se reprocher : selon toute évidence, les seuls coupables étaient Mark Zuckerberg et ses ouailles. Ils avaient laissé de fausses informations circuler ! Après tout, le réseau social avait réclamé notre confiance et nous la lui avions accordée pour qu’il nous garde de toute forme d’abus. Le monde a découvert à cette occasion que cela comprenait le mensonge et la manipulation.

Depuis ces événements, le croque-mitaine « fake news » n’en finit plus de guider les décisions des géants d’Internet. Pris dans une tempête de quolibets et de billets d’humeur, ils ont d’abord accepté de jouer le rôle de gardiens de la vérité. Facebook verse des sommes considérables au Monde, à Libération et à l’AFP, entre autres organes d’information, pour que leurs journalistes fassent tourner des services de « fact-checking ». Google entraîne des journalistes contre la « désinformation ». Twitter et YouTube affichent des messages de prévention sous les contenus controversés. Ainsi, en quelques années, des entreprises privées sont devenues les gardiennes de la vérité sous les félicitations quasi-générales.

« En dépit de notre confiance et de leurs moyens, ces entreprises ne pourront jamais devenir les garantes de la vérité »

En déclarant qu’il n’appartenait pas aux réseaux sociaux de vérifier la véracité des informations qui transitent sur leurs canaux, Mark Zuckerberg a sans doute tenté de glisser le premier grain de sable dans cette mécanique délirante, qu’il a pourtant aidé à lancer. En dépit de notre confiance et de leurs moyens, ces entreprises ne pourront jamais devenir les garantes de la vérité. Attendre cela de leur part, c’est se vautrer dans un abandon et un désir de servitude révoltant, mais aussi conférer toujours plus de pouvoir à des entreprises privées. Nous ne sommes pas une horde d’animaux stupides et les GAFAM ne sont pas nos bergers.

Avant que les blogs, les réseaux sociaux et les smartphones ne le transforment en une extension policée du monde physique, Internet était une dimension parallèle et dangereuse dans laquelle l’internaute ne pouvait compter que sur lui-même. Sur les sites qui imposent toujours l’anonymat ou le pseudonymat à leurs utilisateurs, les vieux dictons qui entendent exciter cette vigilance flottent encore : « You really think someone would do that ? Just go on the Internet and tell lies? » ou « Pics or it didn’t happen ». Dans ces endroits remplis de mensonges soigneusement élaborés, personne ne viendra contrôler les informations pour vous : votre seule cervelle devra démêler le vrai et le faux. Les habitués de ces lieux savent que dans le doute, c’est le faux qui l’emporte.

En dépit du fait qu’ils entendent unir nos existences physique et numériques dans un continuum translucide, les géants du réseau nous empêchent d’apprendre à traiter avec vigilance les informations qu’ils véhiculent. C’est ce qu’ils voulaient et c’est ce que nous voulions. Il est temps de faire marche arrière et de les laisser devenir des lieux d’échange débridés. Nous devons apprendre à reconnaître les mensonges sur le réseau comme nous le faisons dans le monde matériel, nous le pouvons. Ce faisant, nous reprendrons confiance en nos capacités de discernement et nous assainirons Internet tout en limitant enfin les pouvoirs des GAFAM. À la fin, ils seront les seuls à en souffrir.

Sébastien est sur Twitter.

VICE France est aussi sur Twitter, Instagram, Facebook et sur Flipboard.