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Noisey

Non, la musique de Saåad n'est pas spécialement gaåaie

Avec son nouvel album « Verdaillon » le duo Toulousain repeint une fois de plus la ville rose en noir.

par Jérôme Provençal
07 Octobre 2016, 8:50am

Photo - Benoît Caralp

Toulouse, ville du soleil et de la fête ? Attention les yeux : avec Saåad, les clichés se font salement amocher – et la ville rose vire au noir (va d'ailleurs falloir penser à prévenir les dealers de cartes postales). Comme son nom le laisse présaåager, la musique du duo toulousain en pleine ascension n'est pas spécialement gaåaie. Plongée dans l'obscurité et empreinte d'une mélancolie profonde, elle n'est pas triste ou lugubre pour autant – n'en déplaise aux ressasseurs de clichés (qui peuvent retourner écouter Zebda, merci). Faite de nappes bourdonnantes et frémissantes se déployant – parfois sur plus de 20 mn – par lentes oscillations, cette musique intensément atmosphérique, à la beauté magnétique, se révèle au contraire terriblement vivante et stimulante. Pour s'en imprégner pleinement et, de strates en strates, en percevoir les multiples nuances, il est (très) vivement conseillé de l'écouter au casque en position horizontale, avec l'imaginaire en disponibilité maximale : se déverse alors, dans tout son éclat, un flux sonore miroitant, dont le pouvoir de suggestion semble infini.

Derrière Saåad se cachent Romain Barbot et Grégory Buffier, deux jeunes musiciens issus de la scène post-hardcore (dans des groupes tels que Sélénites ou  I Pilot Daemon). Le groupe a vu le jour en 2010 avec l'album It Was, par ailleurs première référence du label BLWBCK, monté par Romain Barbot avec deux amis. Initiateur du projet, Barbot a d'abord été seul aux commandes, le duo s'étant constitué à partir de Delayed Summer, album paru fin 2011, et s'étant alors construit, petit à petit. « Saåad a été conçu comme un projet d'expérimentation studio à la base, en parallèle de mes autres projets, raconte Romain Barbot. Au fil du temps, c'est devenu mon projet principal et Greg m'a rejoint au moment où je commençais à avoir envie de passer au live. Travailler seul en studio me plaisait mais je ne voulais pas être seul pour le live. Ayant joué dans des groupes pendant longtemps, j'aime beaucoup l'interaction qu'il peut y avoir sur scène. Le projet a pas mal évolué avec l'arrivée de Greg, l'échange – en particulier en live – étant dorénavant au cœur du processus créatif. Bien sûr, cette évolution s'est faite progressivement : au début, j'étais encore celui qui donnait l'impulsion mais maintenant nous fonctionnons totalement en binôme. »

Dans l'alchimie particulière de ce binôme à la configuration aventurière, le live et l'improvisation jouent un rôle prépondérant. « En studio, nous partons le plus souvent des premières prises pour composer nos morceaux, explique Romain Barbot. En live, l'idée n'est pas de reproduire les morceaux mais plutôt de recréer différemment le dialogue que nous pouvons avoir en studio ». Grégory Buffier rebondit et approfondit : « C'est d'autant plus vrai que nos morceaux sont très difficiles à reproduire car il y a plein de manipulations et de textures – et aussi une part d'aléatoire. J'ai le sentiment que les morceaux, une fois enregistrés, ne nous appartiennent plus. En studio ou en live, nous essayons toujours de ne pas trop contrôler et d'aller vers l'inconnu. Sur scène, il est essentiel d'être très attentif et connecté au maximum avec l'autre. » Prolongeant l'échange, Romain Barbot ajoute : « Quand ça fonctionne pleinement en live, c'est fantastique : on a vraiment le sentiment d'une communion à la fois avec l'autre et avec le public. Bien sûr, le risque existe que ça ne fonctionne pas ou que ça fonctionne moins bien mais ce risque me plaît. Avec les groupes de rock dans lesquels j'ai pu jouer, il y avait beaucoup plus d'automatismes sur scène. J'aime l'excitation qu'apportent le fait d'improviser et de ne pas savoir à l'avance ce que cela va donner. »

S'immergeant dans la musique de Saåad, l'auditeur ressent une excitation analogue. Impossible, au début d'une plage, de savoir quelle(s) forme(s) exacte(s) elle va prendre, quelle(s) étendue(s) elle va traverser, quelle(s) sensation(s) elle va susciter. Tout reste à découvrir – et à redécouvrir, chaque nouvelle écoute générant une expérience différente de la précédente. Impression, ô combien grisante, de parcourir une terra à jamais incognita. D'une discographie déjà conséquente émerge en particulier Deep/Float, splendide album sorti en 2014 chez Hands In The Dark, dont le titre saisit en deux mots la quintessence de cette musique merveilleusement hypnotique : profond flottement.

En cette rentrée automnale 2016, Saåad signe un nouveau coup de maître avec Verdaillon, classieux nouvel album qui paraît chez In Paradisum, label premium dont l'un des deux cofondateurs, Paul Régimbeau (alias Mondkopf), lui aussi toulousain d'origine, est un proche de Romain Barbot et Grégory Buffier (ce dernier accompagne d'ailleurs Régimbeau depuis un moment pour les performances live de Mondkopf). A l'origine de Verdaillon se trouve une invitation lancée par le festival Toulouse Les Orgues, en partenariat avec Les Siestes électroniques. Suivant cette invitation, il incombait au duo de produire une performance live en utilisant comme matière première les sons générés par l'orgue de l'Eglise Notre-Dame de la Dalbade, à Toulouse.

« Nous avons eu deux jours – à raison de quelques heures par jour – pour enregistrer tout ce que nous voulions avec cet orgue et ensuite trois mois pour concevoir un live à partir des sons enregistrés, précise Romain Barbot. La seule contrainte était une contrainte temporelle : le live devait durer une heure. Dès le début, il était clair pour nous que ce matériau allait aussi nous amener à produire un album. Verdaillon a été réalisé à partir des prises in situ, sans trop de retouches et sans aucun effet sur l'orgue. Il y a eu davantage d'arrangements pour le live. L'album est le plus proche de notre expérience dans l'église. L'idée était de transformer le moins possible l'instrument et d'utiliser au maximum – et valoriser – ses potentialités acoustiques, par exemple sa réverbération naturelle. C'est un instrument d'une grande puissance, qui a un impact très physique sur l'auditeur. »

Malgré l'inévitable déperdition qu'entraîne la restitution de l'instrument à travers un enregistrement, aussi fidèle soit-il, l'orgue résonne ici dans toute sa splendeur et paraît même gagner en ampleur, sous l'effet du travail de (re)composition extrêmement subtil accompli par Grégory Buffier et Romain Barbot. Aux sons produits par l'orgue s'ajoutent, au gré des morceaux, des sons émanant d'une guitare, de plusieurs aulos (instrument à vent, ancêtre du hautbois), d'un laptop acoustique ou encore de field recordings. Comme à l'accoutumée chez le duo, ces diverses sources – souvent difficilement discernables – se fondent en un continuum d'une impeccable fluidité et d'une remarquable densité. Tendu vers une forme d'absolu, Verdaillon maintient tout du long une haute intensité – le pic étant atteint avec Vorde, le magnifique morceau final – et distille une atmosphère de fervente spiritualité, exempte de tout caractère religieux. « Aujourd'hui, l'orgue possède une connotation religieuse mais, à l'origine, c'est un instrument populaire, païen, remarque Grégory Buffier. Nous avons plutôt cherché à mettre en relief cet aspect-là, en nous inspirant en particulier du mythe de Marsyas. »

A peine sorti, l'album semble déjà appartenir à un lointain passé pour ce duo toujours en mouvement. Tout en menant divers projets en parallèle (par exemple Foudre, groupe d'improvisation monté avec Frédéric Oberland – membre de Oiseaux-Tempête – et Paul Régimbeau, ou Autrenoir, projet de techno mutante développé par Grégory Buffier avec Paul Régimbeau), les deux acolytes commencent à poser les bases du prochain album de Saåad. « Nous essayons de travailler sur des rythmes, avec une batterie, confie Grégory Buffier. Le prochain album sera beaucoup plus orienté vers la fête [Rires]. »