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reportage

Les fabricants d'armes dans le nord du Pakistan sont de vrais gens sympas

L'année dernière, je suis allé tourner un film au nord du Pakistan. Un peu avant mon départ, j'ai eu un échange téléphonique avec mon pote Sami, qui s'était lui-même déjà rendu au Pakistan et y avait visité une fabrique d'armes tenue par les fameux...
1.11.12

L'année dernière, je suis allé tourner un film au nord du Pakistan. Un peu avant mon départ, j'ai eu un échange téléphonique avec mon pote Sami, qui s'était lui-même déjà rendu au Pakistan et y avait visité une fabrique d'armes tenue par les fameux « seigneurs de guerre » locaux. Il est parti en 2005, lorsque la situation au Pakistan était un peu plus stable, moins affectée par les bombardements américains, l’extrémisme islamique et le financement secret des talibans afghans par les services secrets pakistanais.

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Sami est allé à Peshawar, la capitale des Pachtounes, au nord-ouest du Pakistan. Il a pénétré les zones tribales autogouvernées d'Islamabad. Point de chute des talibans, la ville leur sert aussi de pont vers l'Afghanistan. On a donc parlé des fabriques d'armes du coin et des tanières de coke et d'héroïne juste à côté.

VICE : Ce business de fabrication d'armes était illégal, j'imagine.
Sami : C'est quasi certain. Tous les Pakistanais de cette zone du pays vivent selon leurs propres règles. On a seulement pu y rentrer en se cachant sous une couverture au moment de passer le poste de contrôle ; disons que ce n'est pas l'endroit le plus rassurant. En tous cas, tout le monde avait l'air joyeux. À notre arrivée à l'hôtel, un mec assez petit, Prince Al Haseem nous a sauté dessus en nous disant qu'il pourrait nous organiser tout ce qu'on voudrait. Il voulait nous faire participer à une visite : aller voir les fabriques d'armes à la frontière afghane, à 30min de Peshawar en voiture.

C'est à quelle distance de l'Afghanistan ?
À côté, dans les zones tribales du sud. Les seigneurs de guerre les ont toujours contrôlées. Comme les talibans contrôlaient la zone Swat quand nous étions sur place, on n'a pas vraiment pu s'y rendre. Cette zone n'était pas super active religieusement parlant, contrairement à Peshawar. Les zones tribales veulent simplement vivre leur vie indépendamment du gouvernement d'Islamabad.

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C'était déjà dangereux à l'époque, mais tu penses que tu pourrais y retourner aujourd'hui ? Non, je ne pense pas. L'arsenal taliban s'est renforcé et toute la zone est condamnée. Je ne pense pas que des étrangers s'y soient même rendus. Peshawar non plus n'est pas la destination idéale en ce moment.

La pancarte de bienvenue au poste de contrôle

Mais même lorsque tu étais là-bas, je suis sûr que les gens ne vous ont pas forcément conseillé d'aller voir les fabriques d'armes.
Je pense que c'était un mélange de naïveté et du fait que Prince nous avait vendu ça comme un week-endà Disneyland.  Il a dit : « Allons voir une fabrique d'armes », et on a répondu « OUEP ». On était à mi-chemin lorsque, dans le taxi, il nous a hurlé : « couchez-vous, couchez-vous, je vais mettre une couverture sur vos têtes » qu'on a réalisé que les choses ne seraient pas si simples.

Il y avait quoi après le poste de contrôle ?
La plupart des petites villes pakistanaises se ressemblent, mais en arrivant dans cette ville, on a remarqué que les magasins étaient très différents des autres. Il y avait des mitraillettes le long des murs et plusieurs magasins d'armes. Dans la rue principale, toutes les boutiques vendaient des armes. Il y avait des AK47, des Berettas, et des faux M16 dans toutes les vitrines. Seuls quelques-uns proposaient de la nourriture, mais la plupart vendaient uniquement des armes.

Un mec qui s'est fait tirer dessus montre sa blessure à Sami

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Wow. Et l'endroit était bien caché ?
Pas vraiment. Il n'y avait aucune montagne à traverser pour y accéder, juste la route principale. On s'est garé, on a emprunté une allée et voilà. On s'est fait offrir du thé – tout le monde offre du thé, ils sont très hospitaliers – et on a payé nos tickets d'entrée.

C'était combien ?
Environ 50 € la journée, puis on a dû payer 25 € pour pouvoir s'amuser avec les armes.

Qui contrôle la ville ?
À ce que je sache, les seigneurs de guerre sont respectivement en charge d'une partie spécifique des zones tribales. Quand on est arrivés dans cette ville, on a dû payer un ticket au seigneur de guerre local – c'était plus un bakchich – pour pouvoir se balader. C'était un bakchich rentable parce qu'il a été très accueillant et nous a tout de suite fait faire le tour de sa ville.

Il ressemblait à quoi ? C'est lui qui dirigeait la fabrique ?
Je crois que oui. Il marchait un peu sans trop savoir ce qu'il se passait, mais il disait bonjour à tous les gens qu'on croisait et nous en a même présenté certains. On ne sait pas vraiment parler Urdu donc on répondait en hochant la tête, en souriant ou en sortant des genre de « Oh, ah ouais ! »

Combien de personnes bossaient dans la fabrique ?
Celle qu'on a vu ressemblait à une sorte de piscine avec plein de couloirs. J'ai dû voir cinq ou six salles, avec au total 30 ou 40 personnes. La quantité d'armes dans la ville laissait deviner qu'il devait y en avoir beaucoup d'autres comme ça dans le coin.

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Quel merdier.
Ah, ah. Je ne sais pas comment ça se passait avant. En tout cas, les gens avaient l'air super doués, comme s'ils faisaient ça depuis des années.

Ils fabriquaient quels types d'armes ?
On a vu beaucoup d'AK47, des fusils à pompe, des M16, et des pistolets en tous genres. Enfin, surtout des fusils et des AK47. Je n'ai vu personne fabriquer des munitions. À l'époque, je n'avais jamais vu une manufacture d'armes à feu et j'ai été plutôt surpris par ces mecs qui fabriquaient de gros tonneaux à partir de petits bouts de bois. Produire des munitions est assez simple, donc je suppose qu'ils devaient faire ça sur place.

Sur une des photos, on dirait que chacun a une tâche spécifique dans la chaîne de production.
Absolument. En passant dans les différentes salles, une mec forait un tonneau dans la première, un autre fabriquait les poignées dans la seconde, le suivant peignait au spray différentes parties spécifiques du chargeur. Tout le monde avait sa propre tâche. Un peu comme pour la construction d'une voiture sauf qu'au lieu des robots allemands, c'étaient des Pakistanais dans des alcôves.

Selon toi, c'était un bon environnement de travail ?
Ouais, les gens avaient l'air contents. La plupart prenaient leur travail très au sérieux, et lorsqu'on s'est assis avec eux, ils étaient content de nous présenter leur art. Ils étaient tous fiers de leur boulot.

Il y a une super photo avec un mec et une pièce étrangement colorée dans sa main. Celle avec un motif dessus.
Ouais, j'ai moi-même fait beaucoup de menuiserie et cette pièce est faite d'un bois très rare : du bois d'érable ou de noisetier. Ce sont des bois chers, et cet homme était super fier de son travail. Le seigneur de guerre nous a dit que c'était un cadeau destiné à l'un des autres seigneurs de la zone – c'était très impressionnant.

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C'est pas mal que les seigneurs de guerre soient gentils entre eux. À qui étaient destinées ces armes ? Qui les utilisaient ?
On a entendu un chiffre surprenant quand on était là-bas : une personne sur trois possèderait un AK47. C'est simple de s'en procurer un. La majorité des guides avec qui nous nous baladions portaient tout le temps des armes sur eux. Leurs prix relativement bas montraient à quel point c'était facile de s'en procurer. On n'a pas demandé si les armes étaient aussi revendues en Afghanistan – on s'est dit que le climat politique ne permettait pas ce genre de questions et on ne voulait surtout pas fâcher notre guide.

Je vois. Tu penses que c'était le cas ?
Je ne suis pas sûr. On avait peur de passer pour autre chose que des touristes en posant des questions un peu trop osées.

T’as eu peur qu'ils changent d'opinion à ton sujet ? Ça a été tendu à des moments ?
Quand on est retournés chez le seigneur de guerre après la visite de la fabrique, c'est devenu un peu bizarre. Il a sorti un gros sac de cocaïne et d'héroïne et s'est pris une trace des deux sous nos yeux. Apparemment il produisait tout ça lui-même.

Il t'en a proposé ?
Oui. Il était très accueillant. On n'a pas touché à l'héro. Il nous a aussi donné du shit marocain. Pas un truc énorme, mais on en avait jamais pris autant. C'étaitassez dingue de se rendre compte de la situation dans laquelle on était.

De quoi vous avez parlé ?
De la vie au village, je crois, mais avec les drogues qu'on avait pris, je ne me souviens plus trop. Il nous a expliqué comment nettoyer un AK47, c'était plutôt cool.

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Donc il est le boss d'une fabrique d'armes locale, et à côté il produit de la coke et de l'héro, c'est ça ?
Ouais, des gros sacs, juste à coté. Il nous a dit que c'était ses provisions personnelles. Va savoir s'il disait la vérité, hein. Moi, je pense que oui.

Il a voulu te vendre de l'héro ?
Non, il m'a dit « voilà ce qu'on fait aussi, t'en veux ? » C'était histoire de montrer ce qu'il avait sous la main, pendant que son taré de perroquet sautait d'épaule en épaule. C'était une sorte de perruche qui ressemblait à un perroquet zombie ; la moitié de ses plumes avait disparu. Il avait l'air agressif et je suis presque sûr qu'il nous insultait. Il était assez baisé.

À quoi ressemblait le seigneur de guerre ?
Il était gros. Et fainéant.

Il est quand même allé loin, non ?
C'est sûr, mais il semblait très àl'aise, très gros et impoli au possible. Il était plus fier que courtois. Dès qu'il demandait quelque chose, il l'obtenait dans la seconde. Mais tout le monde a été cool avec nous là-bas. Dans ce genre d'endroits, on confond souvent l'attention qu'on nous donne avec de l'animosité, mais il faut comprendre qu'ils ne voient jamais de touristes, donc ça leur arrive d'être curieux et de suivre les gens. En arrivant à Khyber on était un peu désorientés.

Khyber : passage frontalier entre le Pakistan et l'Afghanistan

La terre de l’hospitalité, pas vrai ?
Totalement. Inviter des gens chez soi, leur faire du thé, et les laisser s'amuser avec un AK47. Tout le monde devrait se comporter comme ça.

C'est exactement ce que je recherche. Merci mon pote.
Merci à toi Oscar.

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