Quantcast

La Guerre secrète des animaux

Glenn Cloarec

Glenn Cloarec

Un tour d'horizon de toutes les petites bêtes ayant trempé dans des affaires d'État.

Je me suis toujours méfié des pigeons. Sûrement parce que quand j'avais 5 ans, l'un d'eux est venu s'écraser contre mon visage, brisant au passage mes lunettes. Quelques années plus tard, un autre causait un léger accident de la route sous mes fenêtres : un motard avait freiné brusquement pour l'esquiver avant de se faire renverser par la voiture qui le suivait. À ces deux traumatismes viennent s'ajouter la peur constante de se faire chier dessus, celle de se faire accoster par cinquante d'entre eux alors qu'on mange un sandwich ou encore celle de voir un nid se former à proximité de son appartement. La peur des animaux est une peur de tous les instants.
À toutes ces craintes vient désormais s'ajouter celle de se faire espionner ou tuer par l'un d'eux ou par toute autre bête à plumes, à poils ou à écailles. Je connaissais déjà l'histoire de Wojtek l'ours – ours brun, soldat, fumeur et buveur élevé au rang de caporal par l'Armée polonaise –, celle des gerbilles utilisées par les services de sécurité anglais et israéliens et celle de cette cigogne mise au trou après avoir été injustement accusée d'espionnage par l'Égypte (morte aujourd'hui, et mangée). Mais j'ai été surpris d'apprendre qu'un tas d'autres bestioles se retrouvaient mêlées à des affaires militaires du même ordre. Si leurs motivations sont peu claires, leur absence de sens moral l'est. Je hais ces putains d'animaux.

illustrations : Robin Renard

LES CHAUVES-SOURIS KAMIKAZES
À moins que vous n'ayez passé toutes vos années de collège à roupiller, vous savez ce qu'a fait l'armée américaine à Hiroshima et Nagasaki vers la fin de la Seconde guerre mondiale. Mais ce que vous ignorez sûrement, c'est que les États-Unis ont d'abord envisagé des représailles beaucoup plus excentriques suite à l'attaque de Pearl Harbor : leurs fantasques stratèges projetaient de munir des chauves-souris de bombes incendiaires reliées à un système de déclenchement à retardement. Une fois lâchées en territoire ennemi, ces chauves-souris kamikazes auraient foutu le feu à l'endroit, en explosant. Ce dispositif créatif a été imaginé par un dentiste américain, Lytle S. Adams. Pour ça, il a été reçu en entretien à la Maison-Blanche et le président Roosevelt a validé son projet. Mais, après avoir dépensé la bagatelle de 2 millions de dollars dans des essais (conclus par l'incendie d'une base de l'Air Force One et le sacrifice de plusieurs milliers de bêtes), l'opération a été annulée en 1944.

UN CHAT CHEZ LES SOVIETS
Appelée « Opération Chaton Acoustique », cette mission de la CIA avait pour but d'espionner le Kremlin et les ambassades soviétiques dans les années 1960, en pleine Guerre froide. Pour ce, les mecs de l'agence de renseignement américaine ont eu l'idée d'implanter une pile et un microphone dans le bide d'un chat et une antenne de transmission dans sa queue. Bien qu'on ne sache pas comment se sont déroulées les diverses interventions chirurgicales, on connaît leur coût : une vingtaine de millions de dollars. Ainsi équipé, le chat a été libéré dans un parc à proximité de l'ambassade de Russie, à Washington. Sa première mission consistait à aller écouter une conversation entre deux hommes. Malheureusement, l'espion aux pattes de velours s'est fait écraser par un taxi quelques instants après avoir été lâché dans la rue. Il y a eu d'autres essais, mais il semblerait qu'ils n'ont guère été plus concluants que le premier puisqu'en 1967, soit 6 ans après son lancement, la CIA a décidé de l'arrêt du projet.

LES OISEAUX SACRIFIÉS D'ISRAËL
Les ornithologues équipent d'ordinaire les oiseaux qu'ils étudient de différents outils, dans le but, par exemple, de suivre leurs migrations. Mais en ce qui concerne les piafs israéliens, leur attirail suspect a conduit nombre d'entre eux à être soupçonnés des pires malversations. Selon l'expert Yossi Leshem, ces accusations auraient commencé dès la fin des années 1970, suite à la capture d'un vautour percnoptère et d'un pélican blanc par les autorités soudanaises. Israël a d'ailleurs droit à sa page Wikipédia sur le sujet. Ainsi, au Moyen-Orient, on ne compte plus les cas d'oiseaux équipés de matériel israélien accusés d'espionnage. Il y a trois mois, Fox News annonçait la capture d'un aigle de Bonelli – espèce menacée d'extinction – par le Hezbollah. Événement précédé par la capture d'un vautour équipé du même genre d'appareil en 2011 en Arabie saoudite, ou par celle d'un faucon crécerelle en juillet dernier en Turquie.

OPÉRATION KFC
KFC n'est pas seulement le nom d'une chaîne de poulet frit, c'est aussi celui d'une opération militaire américaine qui a causé la mort de 41 poules – sur les 43 déployées. Mis en pratique en Irak lors de la « troisième guerre du Golfe » de 2003, le projet « Kuwaiti Field Chicken » avait pour but de détecter des gaz chimiques. L'idée à l'origine du projet KFC était d'une rare simplicité : les poules s'effondraient en cas de présence de substances mortelles dans l'air – signe indiquant aux soldats d'enfiler leurs masques à gaz. Ian Tizard, spécialiste en volaille et professeur à l'université A&M du Texas, a expliqué au journal Science World que les poules sont dotées de poumons semblables à ceux d'un être humain mais qu'elles succombent aux attaques chimiques bien plus rapidement. D'où le choix de cet animal. Sauf qu'au bout d'une semaine, seules deux de ces recrues volaillères étaient encore en vie, les autres ayant succombé à diverses maladies. Censées accompagner chaque véhicule militaire, les autres poules prévues pour l'opération ont finalement été laissées en paix après l'hécatombe.

LES REQUINS MANGEURS D'HOMMES TÉLÉGUIDÉS
Début décembre 2010, plusieurs attaques de requins sont survenes à Charm el-Cheikh, une station balnéaire égyptienne située en bordure de la mer Rouge, blessant grièvement trois Russes et un Ukrainien et causant la mort d'une Allemande. Les plages se sont retrouvées fermées plusieurs jours durant, le temps pour les autorités de capturer et de tuer plusieurs dizaines de requins présents dans la zone. Les autorités auraient pu se contenter de tourner la page, mais c'était sans compter la légendaire paranoïa égyptienne qui a conduit Mohamed Abdel Fadil Choucha, gouverneur de la région, à attribuer ces attaques au voisin et ennemi de toujours : Israël. Dans une interview accordée au site d'information gouvernemental egynews.net, ce dernier a ainsi affirmé que la « possibilité que le Mossad ait envoyé des requins téléguidés dévorer des touristes (et ainsi provoquer une chute des revenus touristiques pour l'Égypte) n'est pas exclue – mais [qu'il fallait] du temps pour le confirmer. » Quelques jours plus tard, le gouverneur revenait à la raison et annonçait que l'explication la plus probable était finalement la présence de cadavres de moutons balancés dans la zone.

LES DAUPHINS TUEURS UKRAINIENS ONT AUSSI ENVIE DE PINER
En début d'année, l'armée ukrainienne s'est retrouvée très embarrassée – et on la comprend – face aux révélations de l'agence de presse russe RIA Novesti. Dans sa dépêche, formellement démentie par le ministère de la Défense ukrainien, l'agence annonçait la désertion de trois dauphins d'un camp d'entraînement militaire de la mer Noire. Selon un spécialiste, cette fugue s'expliquerait par les pulsions sexuelles auxquelles les mammifères n'auraient pas pu résister. Entraînés à détecter des mines sous la mer ou à attaquer d'éventuels plongeurs ennemis à l'aide d'armes fixées sur leur tête, l'utilisation militaire de dauphins et d'otaries remonterait aux années 1970. En 2000, la BBC rapportait que plusieurs anciens dauphins tueurs soviétiques avaient été vendus à l'Iran. Dans l'affaire ukrainienne, il faut croire que les trois déserteurs sociopathes avaient décidé de se vautrer dans la fange avant de défendre leur pays, comme n'importe quel soldat humain.

L'INSECTE DRONE
Dernière invention de taille dans les milieux du renseignement : le drone miniature sous forme de petit oiseau, de mouche ou de libellule. Capable de toutes les acrobaties aériennes, le drone-insecte peut se faufiler facilement dans n'importe quelle ouverture. « Discrets, pénétrants et létaux », selon les termes de l'US Air Force, une vidéo de ces robots volants capables de tuer à distance a été rendue publique au début de l'année 2013. On peut notamment voir de quelle façon fonctionne l'engin et à quel point il ressemble à s'y méprendre à n'importe quelle autre bestiole ailée, sauf qu'il peut aussi mettre fin à vos jours si un connard à distance l'a décidé pour lui.

LE CHIEN-COLONEL ANGLAIS, OTAGE DES TALIBANS
Colonel est un berger belge des forces britanniques de l'OTAN présentes en Afghanistan. Comme beaucoup d'autres chiens-soldats dévoués, il avait pour mission de détecter des explosifs ou des drogues. Le 23 décembre dernier, lors d'un raid à l'est de Kaboul, il s'est fait capturer par un groupe de moudjahidines. Et début février, l'animal que tous pensaient mort est réapparu sur une vidéo diffusée par une chaîne de télé afghane. Exhibé comme un trophée par ses ravisseurs barbus et surarmés, le chien y apparaît amaigri, toujours équipé de son grotesque attirail militaire. On ne connaît pas le sort qui sera réservé à la pauvre bête, mais il est possible que personne ne verse de rançon en sa faveur.

@GlennCloarec