David Hamilton déteste le XXIème siècle

J'ai rencontré le photographe londonien dans le cadre de son exposition à Paris – où il n'y a aucune adolescente dénudée.

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mai 11 2015, 9:16am

David Hamilton est un photographe londonien connu pour ses images nimbées d'un flou artistique, ses jeunes modèles peu habillées – voire complètement nues –, ses fleurs, ses danseuses étoiles et son amour évident des couleurs pastel. Cet amateur de pâquerettes, de jeunes filles blondes scandinaves prépubères et de peinture – de la Renaissance à l'impressionnisme – fait partie des photographes les plus populaires depuis les années 1970, mais aussi des plus critiqués.

Dans les années 1970, la jeunesse revendique la liberté sexuelle. David Hamilton décide alors de photographier une nudité pure afin d'exprimer une certaine libération des corps. Après son succès des « années d'innocence » (comme il les appelle), il passe du statut d'artiste populaire à celui de maudit. Avec le temps, ses photos de fillettes lascives et sensuelles sont devenues taboues. Notre époque, d'ailleurs, David Hamilton ne l'aime pas vraiment. Réactionnaire affirmé, c'est aussi un personnage dont l'esprit vacille entre fantaisie et fantasme dans le monde de l'imaginaire – en attestent ses photos qui semblent provenir de rêves flous.

En ce moment, la Galerie des Nouvelles Images de l'Hôtel Scribe Paris présente une exposition qui lui est consacrée. Je m'y suis rendu un peu avant le vernissage pour prendre un verre de rhum avec lui et discuter de censure, de femmes et de ce qu'il considère comme « l'âge d'or de la photographie ».

L'auteur de l'article et David Hamilton

VICE : Votre premier livre, Rêves de Jeunes Filles – publié simultanément à Paris, Londres et New York en 1971 – a rencontré un succès immédiat . Il n'y avait donc pas (ou peu) de tabou sur l'érotisme des jeunes filles à l'époque ?
David Hamilton :
Non. Enfin, beaucoup moins que maintenant. Le temps était à l'anticonformisme, à la libéralisation des mœurs. C'était l'âge de l'innocence jusque dans les années 1990. Vous avez entendu du Hollywood des années 1930 ? – tout était possible à cette époque. Tout a changé depuis. Aujourd'hui, c'est l'âge de la presse à scandale et de la vulgarité.

Personne n'était choqué par vos nus à l'époque ?
Non, pas vraiment. Et c'est de l'art. Ce que je fais, c'est une sorte d'autre Origine du Monde, mais pas celle de Courbet ! C'est l'âme des jeunes filles qui est dans mes œuvres, leur innocence – rien de plus. C'est aujourd'hui que ça choque, mais à l'époque, pas du tout.

Vous revendiquez une certaine liberté sexuelle et mettez en avant la nudité des jeunes filles. Vos photographies se sont-elles fait censurer à cause de ça ?
C'est rare d'aborder ces sujets-là – et c'est vrai qu'on est peu nombreux à l'avoir fait. J'ai réussi à échapper de justesse à la censure – en France en tout cas. Sinon, je me suis fait censurer au Kentucky ou dans des endroits comme ça à cause de tous les fanatiques qu'il y a là-bas. La censure s'est répandue depuis, et aujourd'hui elle est féroce.

Selon vous, comment contourner la censure aujourd'hui ?
Maintenant, c'est terminé. Quand on est contre la bien-pensance, c'est fini. On a eu 200 ans de liberté, mais cette période est révolue. Un artiste qui ferait ce que j'ai fait se marginaliserait. Il faut être underground. L'âge est devenu sacré. On ne voit même plus de jeunes filles de 13-14 ans dans la mode.

Il faut dire que ce sont des jeunettes à cet âge-là.
Non, ça dépend de leur nature. Tu sais, j'ai rencontré l'une des deux femmes de ma vie – Gertrude – quand j'avais 55 ans et elle était toute jeune, et c'est elle qui m'a dragué. C'est toujours les femmes qui choisissent les hommes de toute façon, et en toutes circonstances.

Vous pensez que ce que l'on pouvait faire dans les années 1970 ne pourrait plus être possible aujourd'hui ?
Exactement, et c'est bien dommage. L'harmonie, de nos jours, est remplacée par la vulgarité et l'expression de la violence du monde. Il n'y a plus d'harmonie dans rien aujourd'hui. Alors il ne reste plus rien, il n'y a plus que le désordre. L'Âge d'Or est passé – l'Âge d'Or de la liberté et de la photographie.

Pour vous, c'était quand cet âge d'or de la photo ?
De 1860 jusqu'à la fin de la Première Guerre mondiale. Tout a été fait à ce moment-là. Le pictorialisme a été le plus grand mouvement de la photographie et il s'est éteint vers 1920.

Mais il y a deux exceptions. Les deux meilleurs photographes de ces derniers temps ont été deux femmes : Diane Arbus et Sally Mann. Il y a même eu un bouquin de Sally Mann qui s'est fait censurer en Angleterre. C'est n'importe quoi, ils ne comprennent vraiment rien là-bas. Mais bon, les concepts de censure et de liberté d'expression ne veulent plus rien dire aujourd'hui.

Selon vous, « l'âge de l'Innocence » est révolu ?
Oui. Il y avait plus de charme et d'innocence à l'époque. J'ai toujours aimé capturer la pureté du corps tout juste formé de la jeune fille. Il n'y a pas de culpabilité dans mes images. La culpabilité est ailleurs, pas dans mes images ! L'innocence n'existe plus aujourd'hui, plus personne ne comprend ce que c'est. Ça me fait penser à une expression de Balzac : « vierge, mais non pas innocente ».

Les jeunes filles c'est un tabou aujourd'hui, et c'est surtout un problème anglo-saxon – alors que pour les Latins et les Scandinaves, ce n'est pas vraiment le cas. En fait, les Anglo-Saxons sont des mal baisés, c'est pour ça. La France était tolérante avant, mais aujourd'hui ils suivent le conservatisme américain. Et ça ne va pas en s'arrangeant.

Je vois. Les jeunes filles ne vieillissent pas sur vos photos – il y a une sorte d'éternité – mais l'audience, elle, change. Vous avez eu des retours de la jeune génération sur votre travail ?
Pour les vieilles dames, mes clichés sont leur innocence, et pour les jeunes filles c'est l'innocence qu'elles n'ont pas connue. Une certaine liberté perdue. Les nouvelles générations ne se rendent sûrement pas compte mais on ne vit pas dans la meilleure époque aujourd'hui, loin de là.

Ouais. Vous exposez ici pendant une semaine – il n'y a que vos paysages, vos fleurs et vos danseuses. C'était un choix conscient de ne pas exposer vos nus ?
On m'a dit qu'il valait mieux rester sage. No comment.

OK, je vois. Merci beaucoup David.

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