Paré pour l’apocalypse

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reportage

Paré pour l’apocalypse

Comment je me suis fait kidnapper et menotter par des types payés par une grosse entreprise afin d'apprendre à me sortir de n'importe quelle situation.
25.9.15

Le plus jeune crie, encore une fois, en arabe : « La ilaha illa Allah ! » La profession de foi musulmane, qui signifie « il n'y a pas d'autre Dieu que Dieu ». Son partenaire, qui semble un peu plus âgé, maintient sa main fermement serrée sur ma nuque. Il se penche vers moi pour me murmurer à l'oreille : « Tu vas y avoir droit maintenant », avant de hausser le ton : « Convertis-toi, ou crève ! »

Nous sommes le 10 septembre. La journée vient à peine de commencer, mais il fait déjà une chaleur caniculaire. Je suis à Los Angeles, assis en tailleur sur le sol crasseux d'un van blanc qui traverse à tombeau ouvert l'immense bloc industriel entourant l'aéroport de Los Angeles. Pieds nus et menotté, je tente péniblement de reprendre ma respiration tandis que le plus âgé des deux hommes enfourne un autre sac sur la taie d'oreiller blanche qui est déjà serrée autour de mon cou. « On va se marrer », dit-il.

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L'une des quatre personnes encapuchonnée à mes côtés refuse de se convertir, ce qui semble être un mauvais choix. Le plus vieux ordonne à son partenaire de la jeter hors du van. La porte de derrière s'ouvre brusquement, la lumière du soleil se faufile entre les fibres de la taie d'oreiller qui m'aveugle. J'entends le vent souffler, le ronronnement du moteur des autres voitures et le rire des deux hommes. Puis la porte se ferme d'un coup sec, et tout redevient noir et silencieux.

Mon tour vient, et je balbutie que je suis athée – ce qui est généralement vrai, sauf en cas de force majeure. Je suis anxieux, mon corps ruisselle de sueur et je n'arrive pas à penser clairement. Je n'arrive même plus à croire mes propres paroles. Le type qui parle arabe veut savoir si je suis marié. Je choisis de ne rien dire, et je me contente de lever ma main gauche en lui présentant mon annulaire encerclé d'une bague. Décelant un brin d'impertinence dans mon geste, il me gifle avant de me promettre que ma punition sera bien pire une fois que nous serons arrivés « en lieu sûr ».

Je m'assieds en silence, la tête basse. Je rumine ma réponse en me demandant ce qui m'attend. Soudain, les kidnappeurs hurlent. « Attaque de drone ! »

Le plus âgé me projette contre le sol du van qui frémit, puis s'arrête. La porte arrière s'ouvre de nouveau et nos kidnappeurs s'enfuient en la claquant derrière eux. Nous sommes plongés dans une solitude brutale, presque sinistre. Sur le moment, il ne se passe rien : notre temps de réaction est ralenti par une surcharge d'informations, et l'adrénaline détraque nos émotions.

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Je reviens à moi d'un coup et j'arrache ma capuche, avant d'inspirer de grandes bouffées d'air frais. Je commence à travailler sur les menottes : Smith & Wesson, matériel policier, argent plaqué, double système de ressort. Dans le fond de mes chaussettes, j'ai caché des petites barrettes d'écolières roses à pois bleus. J'en ai également accroché quelques-unes à une fente de mon boxer. J'en pêche une, je l'ouvre et la plie jusqu'à ce qu'elle se brise et qu'il ne me reste plus qu'une fine bande de métal entre les mains. Avec ma main droite, j'insère cette bande dans l'espace qui sépare la rangée de dents métalliques et la branche de la menotte, et je le resserre pour que ma cale improvisée fonctionne bien. En poussant mes poignets légèrement vers le haut, je fais sortir la cale et me libère de la première menotte. Je me débarrasse de l'autre en quelques secondes. Je lève les yeux et je constate que les autres se sont également libérés. Personne ne dit rien, mais nous rions, soulagés et peut-être avec un soupçon d'hystérie, de la facilité avec laquelle nous nous en sommes sortis.

Nous voilà en dehors du van, dans la lumière vive et la profonde quiétude d'un quartier de Los Angeles composé d'entrepôts et de bureaux vides. Les éclats lointains d'une discussion en espagnol entre deux hommes se font entendre. Je ne suis jamais venu ici auparavant. Nous débattons sur la prochaine étape à suivre et, alors que nous hésitons, j'entends des bruits de pas qui se rapprochent.

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« Ils reviennent ! Cours ! »

Je m'exécute.

Les kidnappeurs arrosent l'auteur avec de l'eau suite à une mauvaise réponse donnée lors de l'interrogatoire. Photos : David McNew

Deux jours plus tôt, Kevin Reeve, directeur et fondateur de l'entreprise onPoint Tactical, est assis à une grande table dans une salle de conférence, entouré de ses accessoires éducatifs : des menottes, un éventail de cadenas, des kits de crochetage, des rouleaux de ruban adhésif, des tas de serre-câbles, des écheveaux de corde, des paquets de barrettes et de pinces à cheveux, des bobines de tubes en plastique, etc.

Je suis l'un des cinq participants au cours de fuite et d'évasion urbaine organisé par onPoint Tactical, un séminaire pratique de trois jours dans ce que Reeve aime à appeler une situation « WROL », Without Rule of Law (« Dépourvue de Tout Cadre Légal »). Le cours comprend deux jours d'entraînement et de cours magistraux et un « exercice pratique », prévu le troisième jour : un enlèvement, durant lequel chaque participant doit se libérer et parvenir à se mettre en sécurité – et ce par n'importe quel moyen.

Je n'ai pas choisi d'assister au cours de Reeve parce que j'ai peur de me faire kidnapper : je me sens toujours en sécurité quand je marche au beau milieu des blocs d'immeubles grisâtres, des salons de manucure esclavagistes et des palaces de Park Slope, à Brooklyn. J'ai trois enfants, un emploi précaire et une tête à faire de la radio. Il n'y a ni poulailler, ni empire informatique naissant dans mon garage. Il faudrait kidnapper presque tout mon quartier pour que je daigne payer une rançon. Mais l'angoisse, cette préoccupation démodée et névrotique que mes ancêtres freudiens m'ont appris à aimer et à mépriser à la fois, me hante néanmoins. Sélectionnez l'une de vos préoccupations, factice ou autre, discrètement raciste ou ouvertement xénophobe, et il y a des chances que mon pauvre petit cœur cesse tout net de battre. C'est la raison pour laquelle je suis allé à la rencontre de Kevin Reeve, à Los Angeles. Histoire de calmer mes nerfs, de voir si j'avais un peu de jugeote et d'apprendre quelques trucs pour m'en sortir quand tout va à vau-l'eau, ce qui, je le sais, arrivera – et vous le savez aussi – d'une manière tout à fait inévitable, définitive, légitime, tragicomique, et ce peut être bientôt.

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Reeve est un quinquagénaire robuste, dont les cheveux blond foncé sont tondus de près, avec un regard sévère et un faux air de Clint Eastwood. Ses poignets, deux palerons de bœuf hérissés d'une fourrure brune et rigide, ont été étroitement liés avec des serre-câbles. « C'est facile, dit-il. Vous serez bientôt tous capables de faire ça. »

Reeves retire le lacet de l'une de ses chaussures : c'est de la paracorde, robuste et élastique, conçue pour supporter 250 kg. On a beau tirer dessus de toutes ses forces, ça ne casse pas. Il place rapidement la corde de nylon dans l'espace situé entre ses poignets et les serre-câbles, avant de faire une boucle de cinq centimètres avec le bout de la corde, qu'il ajuste sur la pointe de sa chaussure.

« Il faut faire attention avec ça, a-t-il conseillé. Quand ça lâche, vos bras peuvent partir en l'air et vous briser le crâne ».

Il commence à pédaler rapidement dans l'air, se servant de la corde pour scier le serre-câble. Dix secondes de friction à peine, un nuage de fumée, une douce odeur de plastique brûlé et le lien finit par céder.

Reeve est un cas de figure unique dans le petit monde des experts de l'évasion. Il n'a pas d'expérience militaire. Joel Lambert, la star de l'émission Lone Target diffusée par Discovery Channel, est un ancien membre de la Navy SEAL. Tony Schiena, créateur de la série de DVD anti-kidnapping Not Taken intervenait en tant que consultant auprès du secteur paramilitaire et des services de renseignement sud-africains. Pendant ce temps-là, Reeve était scout et grandissait dans la classe moyenne de Pasadena, fils de professeur et de femme au foyer. Il a travaillé à la Silicon Valley dans les années 1980 et 1990 pour le compte d'Apple, où il faisait du « développement organisationnel » et du « coaching exécutif » – même si j'ignore ce que cela peut bien vouloir dire. Il a abandonné et est passé du statut d'employé modèle d'une grande entreprise, glissant vers une retraite et une mort sans histoire, à celui de survivaliste reconnu, traqueur et consultant en sécurité. Il apprend aux agents de police, aux soldats, aux hommes d'affaires qui voyagent à l'étranger et aux journalistes qui travaillent dans des zones de guerre ce qu'il faut faire lorsque leur vie se transforme en quelque chose de semblable à une scène de film d'action – les images de synthèse en moins. En plus des cours de fuite et d'évasion urbaine, onPoint propose des séminaires intitulés Surviving Deadly Contact (« Survivre à un contact mortel ») et Off Grid Medical Care (« Autosuffisance médicale »). En 2011, Reeve a obtenu sa propre émission sur History Channel Off the Grid: Million Dollar Manhunt (« Insaisissable : la chasse à l'homme à un million de dollars »). Les participants ont essayé de tenir un jour entier à Los Angeles sans être traqué et retrouvé par Reeve. Tous ont échoué. « Il y a très peu de gens que les membres de la NAVY SEAL estiment, déclare Charlie Ebersol, le producteur exécutif de l'émission. Et Kevin a vraiment du chien ».

Nous venons d'être confrontés à l'épreuve des menottes. Chaque étudiant a reçu un kit de crochetage huit pièces avec toute une gamme de tendeurs. Nous discutons de la manière dont il faut lutter et gigoter pour se débarrasser d'une corde et nous abordons ensuite les différentes techniques permettant d'étrangler, de trancher, de poignarder et de matraquer en utilisant des « outils conçus pour pénétrer les cavités corporelles ». Plus tard, nous serons liés par les poignets, un par un, avec du ruban adhésif et nous devrons nous en débarrasser.

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Parmi mes camarades de classe se trouvent un spécialiste des effets spéciaux, un cadre travaillant dans une compagnie aérospatiale qui a des contrats avec l'armée, un romancier sorti d'Harvard et Dan, un mec décharné, calme et passionné qui dirige son propre groupe de survie dans la nature, qu'il embarque dans divers emplacements autour de la Californie. Dan écoute attentivement les conférences, y intercale des bribes de sa propre expertise et engloutit des sacs de rouleaux de réglisse et autres encas.

Je suis sans aucun doute le pire étudiant de la classe. Je me bats avec les menottes et je lutte pour attacher la boucle de la paracorde. J'ouvre avec succès un cadenas, mais je suis incapable de le refaire par la suite. Le cadre comprend rapidement comment aligner les goupilles intérieures du cadenas et le gars des effets spéciaux explique qu'il apporte souvent une paire de menottes avec lui dans les bars pour impressionner les dames – néanmoins, il ne précise pas si sa stratégie rencontre le succès escompté. Le romancier gigote et lutte en obtenant de beaux résultats. Dan, quant à lui, est bon en tout.

Reeve enroule le ruban adhésif autour de mes poignets avec soin. De près, on constate qu'il procède avec délicatesse. Difficile de savoir si c'est inhérent au comportement de quelqu'un qui facture 700 euros par cours, ou si je lui rappelle l'individu ordinaire qu'il était avant qu'il ne se décide à suivre sa propre voie. Il exsude une autorité masculine classique, on sent qu'il sait des choses que les hommes savaient auparavant mais qu'ils ont, pour la plupart, oubliées. On sent aussi qu'il est désireux de partager ce savoir. « Vous pouvez le faire, dit-il. Je sais que vous le pouvez ». Léger sourire. « Mais ça va faire mal ».

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J'inspire plusieurs fois, profondément et j'envoie mes poignets vers le plafond pour les amener à s'écraser contre mon torse. Mes poumons se vident d'un coup, je halète. Je sens un courant de chaleur remonter jusqu'à ma nuque et je serre les dents de douleur, suite au choc. Le ruban adhésif s'est à moitié fendu.

« C'est bien, dit Reeve. Une fois suffit. Essaye de l'autre manière »

Je me dirige vers la porte de la salle de bains et je commence à frotter les bords effilochés du ruban adhésif sur le coin du chambranle. Le ruban cède presque instantanément. Des images de tous les films d'espionnage que j'ai pu voir – toutes les histoires de gangsters, tous les thrillers dans lesquels le méchant jette la victime, attachée avec du ruban adhésif, dans le coffre d'une voiture – me reviennent à l'esprit. Comme le dirait Reeve, j'ai « vaincu » le ruban adhésif.

« Laisse-moi jeter de nouveau un œil sur ce cadenas », dis-je, sans m'adresser à qui que ce soit en particulier.

Kevin Reeve fait une démonstration des multiples manières d'utiliser une paracorde, y compris comme arme létale.

L'instructeur adjoint de Reeve pour ce cours est Jerry Cobb, un vétéran qui a fait partie des Bérets verts pendant 22 ans. Grand gars à l'air bourru, tête rasée et barbe grise indisciplinée, il est vêtu comme un ouvrier du bâtiment et porte ce que je ne peux décrire autrement que comme des baskets conçues pour résister aux tempêtes de sable. Comme Reeve, c'est un Mormon, et il vit à l'extérieur de St. George, Utah, dans une maison équipée pour résister à n'importe quelle catastrophe. Un ancien étudiant avec lequel j'ai discuté avait rendu visite à Cobb chez lui. L'endroit était rempli de bidons d'eau de 20 litres et d'approvisionnements d'urgence, composés exclusivement de lentilles. Cobb dit qu'il a une vaste expérience du combat, qui remonte à « l'époque où il était stupide ». « Tu peux lui demander des détails, me signale Reeve. Mais il ne t'en donnera probablement pas ».

Malgré son naturel hargneux et sa silhouette imposante, Cobb possède un sens de l'humour qui fait toujours mouche. Il s'assied derrière nous durant les deux jours de cours magistraux, les jambes posées sur une chaise pivotante. Il sombre souvent dans un sommeil léger, se réveillant à des moments stratégiques pour appuyer les propos de Reeve. « J'ai passé mon temps à pisser dans mon froc au combat, dit-il lors d'une discussion sur la place de la peur dans la guerre. Je ne peux pas vous dire combien de fois je l'ai fait ». Et, concernant la possibilité d'une attaque de Los Angeles par les islamistes : « Mais, ramenez-vous les gars, on vous attend. Montrez-nous ce que vous avez dans les tripes ». Ensuite, il se rendort.

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Cependant, ce qui enthousiasme le plus Cobb ne sont pas les ressortissants étrangers hostiles, mais leurs homologues nationaux. Ses opinions au sujet des gangs de rue dans les villes pourraient être extraites du discours de Cyrus dans Les Guerriers de la nuit . « Un nombre de plus en plus important d'entre eux a une vraie expérience militaire, assure-il. Ils reviennent chez eux avec leurs acquis et entraînent leurs potes ». D'ailleurs, Dan est d'accord et fait remarquer à un moment donné qu'il est déçu par le lieu choisi pour l'exercice de kidnapping – Marina Del Rey, Venice, et Santa Monica – notamment parce qu'il aurait préféré se confronter aux « gangsters » de la ville.

Reeve projette une carte sur le mur derrière lui. Elle montre les frontières raciales de l'une des principales villes américaines : les sections roses pour les Blancs, bleues pour les Afro-Américains, vertes pour les Asiatiques, marrons pour les Hispaniques, et grises pour « autre ». La carte illustre une situation que la plupart d'entre nous aiment à croire révolue : une ségrégation extrême avec chaque communauté bien installée dans son propre quartier monochrome.

Reeve nous demande d'imaginer un événement WROL. Cela pourrait se passer à la Nouvelle Orléans, où il travaillait comme consultant en sécurité lorsque les ouragans Ivan et Gustav se sont levés. Selon lui, plus de 600 personnes sont mortes de blessures par balle dans la ville après l'ouragan Katrina. Selon moi, ce chiffre est erroné. Lorsque je demande à Reeve comment il l'a obtenu, il me répond qu'il le tient d'un agent de police de la Nouvelle Orléans. L'un de ceux (nous dit-il, déformant encore une fois la vérité) qui ont abandonné leur poste durant l'inondation pour « retourner chez eux et prendre soin de leur famille ».

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D'après Reeve, une catastrophe, quelle que soit sa forme, provoque toujours les mêmes types de comportements. La « phase de coopération » qui suit le désastre et se caractérise par une solidarité de voisinage ainsi qu'une vague d'assistance mutuelle, dure 24 heures. On se partage la nourriture, l'électricité et l'eau, on borde les enfants des uns et des autres. Mais à partir du deuxième et du troisième jour, on commence à prendre conscience de la faiblesse des ressources et la solidarité décroît. L'électricité n'est toujours pas rétablie, les stocks de conserves s'amenuisent, il n'y a plus de pansements – donner, c'est risquer de manquer. Le troisième jour, si aucune aide n'est arrivée, on tombe dans le tribalisme. « En gros, neuf repas nous séparent de l'anarchie », déclare Reeve.

Reeve nous prévient que dans les grandes zones urbaines l'esprit de clan suit des lignes raciales claires – qui se ressemble s'assemble. Lorsque WROL commence, nous devons faire tout notre possible pour nous rapprocher de ceux de notre couleur. « Je ne suis pas spécialement pour, dit-il. C'est juste une réalité ».

Mes camarades étudiants et moi-même – résidents, racialement parlant, des sections roses de la carte démographique de Reeve – nous tortillons nerveusement sur nos sièges. La tenue du cours a changé. Nous avons perdu notre ancrage dans les solides vertus de l'autonomie, et sommes à la dérive sur les mers turbulentes de l'angoisse et de la paranoïa de l'homme blanc. Les choses reviennent à la normale, comme elles le font toujours chez les hommes, lorsque nous faisons une pause pour déjeuner.

Un assortiment de dispositifs de verrouillage et les outils permettant de les forcer

La partie pratique du cours – la chasse à l'homme – commence le troisième jour. Reeve nous a prévenus qu'il y aurait une attaque de drone et que l'on nous donnerait une opportunité pour nous échapper. Nous avons jusqu'à 16 heures pour atteindre un « point d'exfiltration ». Les chasseurs, qui pourraient inclure Reeve, ses instructeurs adjoints, et plusieurs anciens étudiants, vont nous traquer. Reeve ne dit pas clairement ce qu'il se passera si nous sommes pris, mais il fait quelques allusions au sujet de chaînes et d'une clôture dans un endroit éloigné ou d'un éventuel assaut au pistolet paralysant. Pour compliquer davantage les choses, nous devons faire face à une série de défis WROL tels que crocheter une serrure dans un lieu public ou demander de l'argent à un inconnu. Après chaque tâche accomplie avec succès, nous pouvons communiquer avec Reeve par SMS et il donne la prochaine étape à suivre pour se mettre en sécurité. Nous n'avons pas le droit de faire usage de notre téléphone en dehors de cela.

Pour l'instant, je sais simplement que je suis censé me rendre vers le nord – une direction qui me mène dans un étrange paysage urbain de Los Angeles : deux criques bétonnées, traversées par une presqu'île étroite. Au-delà de ces dernières s'étend un marécage tentaculaire et menaçant gardé par des touffes noueuses de salicornes et parsemé de fleurs sauvages.

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Je suis en train de marcher le long du chemin d'accès clôturé jouxtant l'une des deux criques lorsque je me fige. Quelques mètres devant moi, juste après un virage caché par les arbres, j'aperçois la silhouette d'un homme. Il me tourne le dos et il est appuyé nonchalamment contre le mur d'un immeuble. Je me cache derrière un buisson. C'est peut-être un chasseur, à l'affût. Au bout d'un moment il se retourne, tire une dernière fois sur sa cigarette et s'engouffre à l'intérieur du bâtiment. Fausse alerte. Je me sens stupide, mais je ne sais pas combien de chasseurs Reeve a mobilisé ni à quel endroit ils seront positionnés. Toute personne que je rencontre est un ennemi potentiel. Je veux désespérément m'échapper, bien plus que ce à quoi je m'attendais. C'est peut-être un jeu mais à mes yeux, se faire capturer serait un échec insoutenable, presque existentiel.

De l'autre côté de la crique, je remarque deux personnes se tenant devant ce qui ressemble à un tunnel passant sous une autoroute surélevée : une route vers le nord, protégée. Je me hâte de reprendre le chemin, à la recherche d'un moyen de traverser.

« Non, mec. Je n'irais pas là-dedans si j'étais toi. C'est un tunnel de drainage. » L'homme est très tatoué et peu musclé, il a l'air féroce et amusé à la fois. La femme qui était avec lui a disparu lorsque je me suis approché. Probablement une travailleuse du sexe interrompue en plein travail et un client mécontent, mais je ne suis pas en position de poser des questions. Je continue à marcher. Le sol est jonché de déchets, de morceaux de ciments défoncés, de barres de métal jetées ça et là, de canettes de bière, d'emballages divers, de préservatifs et de pochons de drogue. Le désordre et le danger nous conduisent en périphérie de la société, où les sous-produits nécessaires à notre confort quotidien sont exposés au vu et au su de tous. C'est une leçon involontaire de ce cours.

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À l'extrémité de la péninsule, je parviens à un bidonville pour clochards assez élaboré. Quelqu'un a érigé un abri de fortune avec des barres de fer, des cadres de vélo, des boîtes en carton et des caddies de supermarché – le tout recouvert de bâches en nylon bleu. Une antenne de télévision dépasse du haut de la construction et je peux entendre le vrombissement d'un générateur à essence : ils ont l'électricité. Deux chihuahuas surgissent pour donner l'alerte à mon arrivée. Je leur destine quelques claquements de langue amicaux jusqu'à ce que la femme du tunnel de drainage apparaisse, suivie par un partenaire visiblement méfiant. Ils m'indiquent comment traverser le marais. Je les remercie avant de partir.

J'arrive au Starbucks vers midi, en sueur, les pieds endoloris, complètement abêti à force de prendre des chemins de traverse et de rôder dans des petites ruelles pour éviter les chasseurs. Je suis déguisé : caleçon de bain bleu, maillot de basket sans manches, casquette de basket rouge mise de travers et tongs, tenue achetée entièrement dans une friperie la nuit précédente – ainsi qu'une paire de lunettes de soleil noire à 4,50 euros que j'ai choisie, pour une raison qui me semble désormais obscure, dans un magasin de déguisements. Reeve nous a donné pour instruction de « dissimuler » quelques éléments de première nécessité – les vêtements, des cales pour forcer les menottes, le kit de crochetage, et un peu d'eau – le long de la potentielle voie de fuite. Reeve entretient ses propres cachettes, dans lesquelles il place des armes et des provisions, à l'intérieur de chez lui, à St. George, et aux alentours. « C'est marrant de trouver le bon endroit où faire ça. Les sans-abri le font tous les jours ». Dès que je sors du marais, je me hâte de récupérer mes affaires, que j'ai déposées hier, tard dans la nuit, derrière quelques grands arbustes au bord de la marina.

Les chasseurs, comme l'a expliqué Reeve durant les conférences, ont des photos des victimes sur leurs téléphones portables. Plus on modifie notre apparence, plus nos chances de nous faire à nouveau capturer sont minces. Il a parlé longuement de la « norme » d'un environnement. « C'est le bruit, l'activité et la vitesse caractéristiques d'un quartier, dit-il. Tant que vous serez en adéquation avec cette norme, vous serez invisible ». Il a décrit divers concepts de déguisements, mon préféré étant celui de « l'homme gris ». « Corpulence moyenne, tenue moyenne, attitude moyenne – l'homme gris est incroyablement banal et, de fait, invisible ». « Aucun d'entre vous n'a jamais vu d'homme gris, a-t-il dit. Si vous l'avez vu, c'est qu'il n'était pas gris ». (Cobb : « Z'avez remarqué qu'on a pas parlé de femme grise ? La poitrine de chaque femme dans le monde est évaluée par au moins un homme. ») Selon Reeve, j'ai l'étoffe d'un homme gris. « Ton énergie est si repliée, si diminuée ». Je pense qu'il entendait cela comme un compliment.

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Je suis accroupi derrière la benne à ordures d'un restaurant, de l'autre côté de la rue où se trouve le café, avec l'expert en effets spéciaux et le gars de la compagnie aérospatiale. Nous avons rendez-vous avec un « partisan » qui doit nous donner des informations essentielles. Reeve nous a donné une phrase test à prononcer : « il fait frisquet, non ? », ce à quoi le partisan doit répondre « pas pour un jour d'hiver ». Note : il fait plus de 30 degrés. Le côté téléphoné de ce scénario me déstabilise. Un élément clef du kidnapping est, à mon sens du moins, la confrontation à un haut niveau de stress, à un réel sentiment de peur et de difficulté. Pour cela, je dois mettre de côté tout scepticisme et m'immerger dans l'illusion ainsi créée. Après tout, je ne suis pas vraiment en train de me faire kidnapper dans un pays étranger, ni de me battre pour ma vie. Mais maintenir cette illusion devient un défi lorsqu'elle implique de baragouiner un truc incompréhensible à un inconnu devant l'une des plus grosses chaînes de café du pays. Je décide d'arrêter de faire l'écrivain et de laisser les choses suivre leur cours sans trop me poser de questions.

Nous réalisons qu'un chasseur avisé pourrait s'asseoir à cet endroit – ils savent où nous allons – et nous pincer au moment où nous arrivons, tout simplement. Je me porte volontaire pour y aller seul. De cette manière, si la menace est réelle, un seul de nous sera pris. (N'attendez pas de héros – à moins que ce soit vous)

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« Donnez-moi vingt minutes, je dis. Si je ne suis pas de retour, partez du principe qu'ils m'ont eu. »

Le troisième jour [d'une situation de crise], si aucune aide n'est arrivée, on tombe dans le tribalisme. « Seuls neuf repas nous séparent de l'anarchie », nous déclare Reeves.

Tout ce que je sais du partisan, c'est que c'est un homme coiffé d'un chapeau noir. Il s'avère que tous les employés de ce Starbucks portent ce genre de couvre-chef, de même qu'un ou deux des scénaristes en herbe qui enquillent leur frappucinos, les yeux rivés sur l'écran de leur ordinateur portable. J'essaie avec l'un des gars derrière le comptoir.

« Il fait frisquet, non ? » je demande. Il ne répond pas et se contente de me fixer. J'essaie encore, en répétant la même phrase mot pour mot. Il continue à me fixer. Petite tension, peut-être, dans les muscles du cou. Un coup d'œil vers les caméras de sécurité ? Ce n'est pas le mec que je cherche.

Je recule et remarque un jeune homme, un peu bedonnant, avec des yeux exorbités, qui me sourit d'un air narquois depuis l'une des tables. Il porte une casquette de baseball bleu marine. Le partisan. Avec le mauvais couvre-chef.

« C'est censé te déconcerter. Je voulais voir comment tu allais réagir », dit-il. Je réagis avec irritation. Je lui demande une gorgée de son verre d'eau glacé, ce qui semble l'ennuyer. Il me dit que je dois accomplir, dans le café, une tâche relevant de « l'ingénierie sociale ». Reeve avait évoqué la chose avec nous. « Pour toute évasion dit-il, il faudra persuader une tierce personne de vous aider, souvent contre ses propres intérêts. » Le test prévu par le partisan, cependant, ne sert qu'à me sortir une fois de plus de l'illusion. Persuader quelqu'un de me donner le code des toilettes. Un employé amical – pas le même que celui de tout à l'heure – finit par me le donner. Je vais pisser, et je retrouve le partisan.

Il me demande si j'ai des informations au sujet des deux autres étudiants, et je décide de faire moi-même un effort en termes « d'ingénierie sociale ». Je lui dis que l'un des deux hommes s'est tordu la cheville durant la fuite et qu'il attend « en lieu sûr », pas loin. Est-ce que le partisan accepterait de nous donner des tickets de bus ? Il refuse, un peu gêné par la demande, mais il a l'air inquiet.

« Je vais appeler Kevin, dit-il. Il va le récupérer. »

Je lui réponds, peut-être de manière un peu trop agressive, de ne pas s'embêter. « Je voulais juste voir si tu me donnerais quelque chose ».

Je me lève et je pars.

Le point d'exfiltration se trouve être une pizzeria située sur la promenade de Santa Monica. J'arrive tard dans l'après-midi, de même que mes camarades, après avoir crocheté des verrous, mendié auprès d'inconnus, manœuvré pour obtenir des faux papiers, marché de nombreux kilomètres et balancé plein de phrases test plus stupides les unes que les autres. (Question : « Quel est le nectar des dieux ? » Réponse : « Mountain Dew »)

Personne n'a été attrapé, ce qui me soulage et me déçoit légèrement à la fois. Si quelqu'un avait échoué, cela aurait validé mon succès. Autour d'une pizza et d'une bière, Reeve fait un rapide débrief avec Cobb et les deux chasseurs du jour. Bryce, le plus jeune des kidnappeurs du van – Cobb était le second – est un ancien Marine et un vétéran de la guerre d'Irak. Il me dit que mon attitude dans le van était trop vindicative. « J'ai parlé de toi à Cobb et il m'a dit "Il est de New-York" ». Rafael, l'autre chasseur, jouait aussi le partisan. Il lance une société de sécurité privée à Houston et il a pris un avion jusqu'ici pour chasser et assister à un autre séminaire de Reeve. Nous revenons sur la scène du Starbucks et il affirme qu'il a vu clair dans mon jeu. « Il a essayé de me manipuler », dit-il aux autres avec un petit rire. « Ça n'a pas marché ». En ce qui me concerne, c'est de la foutaise. Il m'a cru.

La tension accumulée au cours de la journée commence à se faire sentir. Je suis épuisé, aussi bien physiquement que mentalement. Mais je reste tout de même nerveux et alerte, notant soigneusement toutes les points d'entrée et de sortie de la pièce. Ce n'est pas facile de sortir de l'état d'esprit « fuite et évasion ». Plus tard dans la nuit, à mon hôtel, je fais des va-et-vient en utilisant des cales pour ouvrir mes menottes et en essayant d'améliorer mes techniques de crochetage de cadenas.

Bryce, le kidnappeur arabophone

Je prends l'avion pour retourner chez moi le matin suivant. Nous sommes le 11 septembre. Encore aujourd'hui, c'est un jour sombre pour se rendre à un aéroport. Je ressens un certain malaise lors des contrôles, avec mes menottes et mon kit de crochetage. Mais tout se passe bien. Apparemment cela reste légal, même en ces temps où tout est hyper restreint, de se balader avec ses propres instruments de coercition et son nécessaire à cambriolage. Je rejoins la file qui s'achemine avec lassitude vers le scan corporel. L'agent de sécurité aboie, le regard éteint, des consignes relatives aux ceintures, chaussettes et bouteilles d'eau. Je suis calme mais vigilant, j'ai une légère montée d'adrénaline. Je passe devant un agent de sécurité pour récupérer mes affaires – lentement, de manière égale. J'ai réussi à garde deux fines cales en métal avec moi. Elles se trouvent au fond de mes chaussettes, contre la plante de mes pieds. Je ne m'attends pas à être menotté en plein milieu du vol. Mais le futur est imprévisible. Si quelque chose se produit, je n'aurais besoin de l'aide de personne d'autre que moi-même.