Culture

Faites-vous une raison : Mel Gibson demeure notre boss à tous

La carrière du mec le plus Australien du cinéma international, en dix scènes de torture.
31.8.16
Mel Gibson enlaçant une enfant équatorienne. Photo via Flickr.

Aujourd'hui sort Blood Father avec Mel Gibson, fin décembre sortira Hacksaw Ridge de Mel Gibson. 2016 sera l'année du retour de Mel Gibson, ou sera encore une année cinéma toute pourrie.

Du premier, on ne peut certes pas attendre de miracle, mais au moins un film du niveau de Kill The Gringo, très solide série B sortie directement en vidéo en 2012 dans l'anonymat le plus total. Si la mission est remplie – précision : je n'ai pas encore vu le film –, ce sera déjà beaucoup à une époque où des petites merdes inoffensives gonflées à la subversion de supermarché comme Deadpool ou Suicide Squad occupent seuls le terrain de la soi-disant badasserie. Mais le film étant signé par l'ex-gauchiste révolutionnaire Jean-François Richet, auteur de Ma 6-T va crack-er et dont le dernier fait de gloire est l'irregardable néo-beauf Un Moment d'égarement, on peut aussi s'attendre au pire.

Publicité

Du second, Hacksaw Ridge, on est prêts à parier qu'en termes de réalisation on sera dix coudées au-dessus de la production contemporaine. Car Mel Gibson, réalisateur du fantastique Apocalypto, est bien l'un des metteurs en scène les plus talentueux apparus ces 30 dernières années, et surtout un auteur à l'œuvre d'une cohérence totale, pétrie d'obsessions toutes personnelles. Et il n'a pas attendu de réaliser ses propres films pour commencer à les explorer. La principale, c'est incontestablement la torture.

C'est pourquoi j'ai tenté, en l'honneur de Martin Riggs des L'Arme Fatale, de comprendre Mel Gibson, l'homme, la légende, le Républicain, à travers dix films et dix scènes de torture effroyables.

Mad Max, George Miller, 1979

Instruments de torture : un fusil à pompe, une Kawazaki Z1000.

Apparition fracassante de Mel Gibson sur la scène internationale avec le personnage de Max Rockatansky et déjà sont posées les bases de toute l'œuvre de Mel Gibson. Premièrement, on y apprend tout de suite que coucher avec Mel Gibson réduit considérablement l'espérance de vie. Ce sera aussi le cas dans L'Arme fatale 1 et 2, Signes, Braveheart, Payback, Hors de contrôle, The Patriot. Mel Gibson est un veuf en devenir, tout cocon familial lui est interdit.

Deuxièmement, la souffrance morale c'est bien joli, mais sans la souffrance physique c'est moins rigolo. Mad Max est donc aussi l'occasion de sa première scène de torture. Ici, Après s'être fait mettre à terre par un coup de fusil à pompe dans la jambe, une moto roule sur son bras tendu vers un flingue. Ça lui fait rudement mal. Toutefois, il finira bien entendu par atteindre son flingue et liquidera tout le monde. Car si toute réparation est impossible, une bonne vengeance ne fait jamais de mal. Ce qui est aussi une constante de son œuvre.

Un tableau d'Amy Trummer représentant Mel Gibson et Danny Glover dans « L'Arme fatale ». Image via Flickr.

Le Bounty, Roger Donaldson, 1984

Instruments de torture : matériel de tatouage, une chemise.

Preuve que Hollywood croit beaucoup en Mel Gibson à l'époque : on lui confie le rôle naguère tenu par Marlon Brando dans une nouvelle adaptation des Révoltés du Bounty. Le film, assez chiant, est à peine sauvé par la présence minérale de Gibson. À cette époque il fait dans l'underplaying, c'est là où il est le meilleur, même dans des films nuls. On a droit toutefois à une petite scène de tourments sadiques infligés par Anthony Hopkins. Alors qu'il a goûté aux plaisirs du jardin d'Éden auprès d'indigènes à moitié à poil sur une île paradisiaque, Mel Gibson décide de fêter ça en se faisant quelques tatouages tribaux. Il est aussitôt rappelé à l'ordre par son capitaine psychorigide qui l'oblige sadiquement à porter une chemise sur sa peau à vif durant tout un repas. Ça brûle, Mel Gibson fait la grimace et sue à grosses gouttes.

Publicité

C'est une autre constante de l'œuvre de Mel Gibson : il est privé de jardin d'Éden. Dans Mad Max, les vacances idylliques en famille dans la nature se finissaient dans un bain de sang. C'est probablement pourquoi dans Mad Max 2, les contrées paradisiaques promises par le leader Papagallo le tentent moyennement. L'année d'après, il jouera d'ailleurs dans le très chouette et méconnu La Rivière, qui explore également cette idée d'une pastorale impossible. Pas de réelle scène de torture à l'horizon dans ce film-ci, mais ça va, il en chie quand même un max.

L'Arme fatale, Richard Donner, 1987

Instruments de torture : électricité, eau.

Il est acquis depuis les trois Mad Max que Gibson est une masse de souffrance trimballant sa carcasse de façon quasi psychotique. C'est un héros certes, mais s'il apporte des bienfaits à la communauté, c'est toujours malgré lui. Il incarne ici sous la direction de Richard Donner Riggs, un mort-vivant ayant survécu au Vietnam et à la mort de sa femme. Le film le cueille quasiment un flingue dans la bouche. Qu'importe les efforts du sergent Roger Murtaugh incarné par Danny Glover, garant de l'État de droit et père modèle, Mel Gibson jouera selon ses propres règles : celle de la loi du talion. C'est le seul moyen pour que ses souffrances psychologiques trouvent leurs pendants physiques. Il sera récompensé par sa première scène de torture en bonne et due forme sous les mains de cette vieille baderne de Gary Busey.

Publicité

Mel Gibson souffre beaucoup, parvient à se libérer et dézingue tout le monde avec l'aide du veule Murtaugh, séduit par cette débauche de virilité et son brushing impeccable.

L'Arme fatale 2, Richard Donner, 1989

Instruments de torture : son propre corps, une camisole de force, quelques armes blanches.

Plus la saga des L'Arme Fatale avance, plus la balance penche désormais clairement du côté de Murtaugh, sinistre agent familialiste, tentant de faire rentrer Mel Gibson dans le giron du cinéma hollywoodien. Car finalement, la loi du talion est comestible – pour peu qu'elle ne s'accompagne pas de pulsions suicidaires. La torture devient donc un jeu et Mel Gibson se l'inflige lui-même en se déboîtant l'épaule pour soutirer quelques misérables dollars à ses collègues éberlués. C'est le moment où Mel Gibson perd en présence minérale ce qu'il gagne en savoir-faire comique. Pas son meilleur côté, soit.

Néanmoins, il demeure fidèle à lui-même et entraîne encore la mort d'une femme en couchant avec elle. Il se déboîtera l'épaule pour se libérer d'une camisole de force devant son cadavre. Le tout sous l'eau. Par la suite les Arme fatale marqueront la victoire symbolique totale de Murtaugh. Mel Gibson aura lui aussi droit à une famille, même si ce n'est qu'une famille d'adoption.

Mel Gibson est fasciné par la souffrance sous toutes ses formes. Souffrance expiatoire, souffrance libératrice, souffrance virile, souffrance traumatique, souffrance morale, souffrance physique.

Mel Gibson sur le tournage de « Braveheart ». Photo via Wiki Commons.

L'Homme sans visage, Mel Gibson, 1983

Instruments de torture : du feu.

Pour sa première réalisation, Mel Gibson, star la plus payée en activité et symbole international de virilité, incarne un type dont le visage a été brûlé vif. Il rivalise ainsi avec Clint Eastwood, première star à avoir aussi volontairement mis à mal son image de façon sadomasochiste une fois devenu producteur puis réalisateur, et précède de dix ans Tom Cruise, acteur tout aussi taré que Gibson dans la vie privée, qui altérera avec délectation son faciès de magazine à midinette dans un bon paquet de films.

Publicité

Dans L'Homme sans visage, Mel Gibson, fidèle à ses marottes, s'exclut encore de lui-même de toute vie en société. Il y a de la souffrance, de la colère, mais le film, sans être déshonorant, reste assez pénible à regarder. Ça manque sérieusement de bagarre.

Braveheart, Mel Gibson, 1993

Instruments de torture : hache, serpe, cordages, lanières en cuir.

Depuis ce film, et malgré les multiples adaptations de Tolkien, les 300 et autres Star Wars, tous très nuls, je n'ai jamais vu de film avec un tel sens de l'épique. De l'épique, mais surtout de la grosse baston. Tout le monde en a retenu une ode au concept de liberté – ce qui lui a valu cinq oscars –, mais si le film tient encore autant la route, c'est surtout par son incroyable violence graphique. Cette débauche de haine fut pompée par le haut de la chaîne alimentaire hollywoodienne en la personne de Spielberg, lequel lui a repris plusieurs de ses trouvailles de mise en scène pour son Il faut sauver le soldat Ryan. De même, le film a été adoubé récemment par le maître de l'action John McTiernan lors de sa master-class au SoFilm Summercamp.

C'est le moment où Gibson fait son entrée dans la sphère des filmmakers géniaux. Nanti d'une histoire en béton armé, harnaché de ficelles de scénarios grosses comme le bras, Braveheart fait son office en matière de grand spectacle hollywoodien. Mais s'il est aussi bon, outre une mise en scène exemplaire, c'est pour la fascination exacerbée que Mel Gibson y témoigne pour la souffrance sous toutes ses formes. Souffrance expiatoire, souffrance libératrice, souffrance virile, souffrance traumatique, souffrance morale, souffrance physique. Ça gicle dans tous les sens jusqu'à une scène de torture extatique d'une efficacité émotionnelle redoutable. Toutes les thématiques gibsoniennes y sont regroupées : le jardin d'Éden impossible, la perte de l'être aimé, la vengeance, le mépris de toute forme de pouvoir terrestre organisé, les pères aussi violents que les mères y sont douces, c'est-à-dire tout un attirail d'archétypes issus d'une culture chrétienne assimilés par un type complètement psychotique, et donc complètement investi. Un cinéaste.

Payback, Brian Helgeland, 1999

Instruments de torture : marteau.

Après quelques cachetonnages particulièrement lucratifs auprès de Ron Howard – La Rançon : famille en péril, puis vengeance – et Richard Donner – Complots, une belle scène de torture – Gibson trouve un de ses meilleurs rôles auprès d'un jeune ambitieux, Brian Helgelandn, qui accède à la réalisation après sa scénarisation miraculeuse du L.A. Confidential d'Ellroy. Il s'agira de Payback, authentique réussite néo-noir où Mel Gibon fait des merveilles en retrouvant son jeu monolithique après quelques années de gesticulations grotesques.

Publicité

Depuis disponible en version director's cut, le film aura, lors de sa sortie en salle, échappé à son réalisateur au profit des producteurs, ces derniers ayant chamboulé tout le film et retourné plusieurs scènes. Sauf que Gibson fait partie des producteurs. Ce qui est cool. Résultat : le film s'ouvre sur une table de billard où il se fait charcuter sans anesthésie par un chirurgien, et, ça ne s'invente pas, une scène de torture est rajoutée in extremis. Dans celle-ci, Gibson se fait écraser le gros orteil avec un marteau. Payback est l'un des rares exemples où le productor's cut est en conséquence supérieur à la version réalisateur.

Ce que veulent les femmes, Nancy Meyers, 2000

Instruments de torture : crème épilatoire, rimmel, sèche-cheveux.

Mel Gibson sur un mode ultra-cabotin dans une comédie pas si désagréable que ça de Nancy Meyers, que l'on peut accuser de tout sauf d'être subversive. Gibson arrive tout de même à caser une scène de masochisme dans une comédie romantique, tout en restant bien dans le genre : ça se passe à coup de crème épilatoire, de rimmel, et de sèche-cheveux. Et de beaucoup d'alcool, stimulant qui occupe une place de choix dans la vie personnelle de Gibson.

Mel Gibson en jeune acteur américain riche et célèbre à la Mostra de Venise, 1985. Photo via Wiki Commons.

La Passion du Christ, Mel Gibson, 2004

Instruments de torture : armes blanches, cailloux, clous, barbelés, couronne d'épines, une croix.

Mel Gibson ayant déjà joué de façon officieuse Jésus-Christ dans un paquet de films, il accepte qu' un autre illuminé se fasse charcuter à sa place à l'écran. La Passion est à ce jour le torture-porn le plus radical jamais réalisé, les seuls moments de respiration étant les scènes où Jésus mange des tartines avec les apôtres. Elles occupent la même fonction que les scènes édéniques qui émaillent plusieurs de ses films précédents, celles qui sont irrémédiablement stoppées par un déluge de violence.

Publicité

Lourdement disséminés en flash-backs durant l'interminable transformation de Jésus en steak haché, ça crée quelques respirations mais ça marche moyen d'un point de vue dramatique. Même entrelacé, on a bien les deux premiers actes du récit gibsonien – un héros chassé du jardin d'Éden suivi d'un long chemin de croix au sein d'une société corrompue – mais il manque à La Passion le troisième acte de tout bon film Gibson-movie : la vengeance. Là, le film s'arrête juste au moment où ça pourrait être intéressant.

A noter que dans les films de Mel Gibson comme dans sa vie privée, les figures paternelles sont globalement maléfiques, ou absentes. Ici on est résolument dans la deuxième catégorie. Pas un seul coup de pouce du paternel.

Apocalypto, Mel Gibson, 2006

Instruments de torture : armes blanches, silex, javelots, congas, hache, cordages, et différents animaux.

C'est le chef-d'œuvre de Mel Gibson. Il y confirme sa maestria en matière de mise en scène et livre le meilleur film d'action de ces dernières années, tout juste détrôné dernièrement par Mad Max : Fury Road , de son mentor George Miller. Si le film est à ce point génial, c'est probablement que l'hyper maîtrise du metteur en scène n'étouffe en rien l'expression de la folie du cinéaste. C'est particulièrement visible dans l'hallucinante séquence dans la cité inca, sorte de revisite du Temple du soleil de Tintin par un imaginaire malade biberonné aux pages les plus gores de l'Ancien Testament.

Décadence des civilisations, l'homme chassé du jardin d'Éden, les pères qui mangent leurs enfants, difformité physique et morale, jeux sadiques, terreur primale – tout est là, c'est l'ultime vision d'une Humanité perdue. Gibson est au climax de sa maîtrise, brillant dans ses compositions complexes, tout en donnant l'impression d'avoir tourné ça sur un mode documentaire. Hyper détaillé historiquement et tourné en dialecte maya, le film n'en demeure pas moins une vision complètement fantasmatique et fausse – et c'est tant mieux. Seul un authentique fou pouvait tourner une scène de sacrifice humain de la sorte.

Après ce tour de force pas encore reconnu à sa juste valeur, Gibson se consacre quasi exclusivement à sa carrière de star des tabloïds, via quelques sorties de routes particulièrement truculentes. Tous ses projets personnels tombent alors à l'eau, notamment Berserker, film de Vikings avec ce petit péteux de DiCaprio qui le lâche, apeuré par les accès de colère paranoïaques de son metteur en scène. C'est l'un des plus grands gâchis de l'Histoire du cinéma. Voilà comment Gibson avait teasé son film :

« Je veux un Viking qui vous fasse peur. Je ne veux pas d'un Viking qui dise : "je mourrai l'épée à la main." Je ne veux pas entendre ça. Je veux tirer le tapis de sous vos pieds. Je veux voir une personne parler germain d'une voix profonde et gutturale, qui me fasse me chier dans mon froc tandis qu'il pénètre dans ma maison. À quoi ça ressemble ? À quoi ça a bien pu ressembler ? »

Fin 2016 il revient enfin à la mise en scène avec Hacksaw Ridge, un film de guerre. Gibson a désormais tellement à se faire pardonner qu'il y a de grandes chances qu'il baisse son pantalon en abandonnant ses scènes les plus folles. Qu'importe : on attend ça de pied ferme. Car il y aura forcément une petite scène de torture à se mettre sous la dent. On ne se refait pas.

Les mecs du Cinéma est mort sont sur Twitter.