Les Invisibles de Biélorussie

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Les Invisibles de Biélorussie

Les victimes collatérales de Tchernobyl vivent dans des internats qui ressemblent à des asiles.
21.1.16

La catastrophe de Tchernobyl a eu lieu il y a presque 30 ans, mais ses conséquences continuent de se faire ressentir aujourd'hui. L'explosion de la centrale nucléaire située dans le nord de l'Ukraine a libéré des importantes quantités de particules radioactives dans l'atmosphère terrestre, contaminant ainsi une grande partie des zones environnantes. La Biélorussie, qui partage une frontière avec l'Ukraine, a pris 70 % des retombées radioactives.

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Dans sa série photo intitulée The Invisible People of Belarus, la photographe Jadwiga Bronte a exploré les conséquences de la catastrophe de Tchernobyl sur les habitants de Biélorussie – et plus particulièrement ceux qui vivent dans des institutions gouvernementales baptisées « internats ». Ces institutions oscillent entre un asile, un orphelinat et un hospice. Elles hébergent des milliers de Biélorusses qui y ont été envoyés suite à l'abandon de leur famille, souvent peu de temps après leur naissance.

Lindana Walker, directrice exécutive au Chernobyl Children's Project UK (CCPUK) – travaille en Biélorussie depuis 20 ans et estime que la situation du pays est en passe de s'améliorer. Au cours de ces dix dernières années, de nombreux orphelinats ont fermé, les enfants étant désormais plus souvent placés dans des familles d'accueil. Selon Walker, les autorités insistent sur l'importance d'intégrer les gens à la communauté plutôt que de les enfermer dans des institutions. À cette fin, CCPUK espère mettre en place un projet l'année prochaine, lequel consistera à collaborer avec diverses institutions pour organiser des visites pédagogiques et des formations afin que les jeunes puissent vivre de manière indépendante et s'intégrer pleinement à la société.

J'ai brièvement discuté avec Jadwiga de son projet.

VICE : Qu'est-ce qui vous intéressait dans ces internats ?
Jadwiga Bronte : Ce sujet part d'une démarche très personnelle. Je suis née en Pologne, un État satellite de l'URSS au moment de la catastrophe de Tchernobyl. Après en avoir appris un peu plus sur les conséquences de ce désastre – via l'excellente série photo Chernobyl Legacy de Paul Fusco –, j'avais l'impression que c'était mon devoir d'aller en Biélorussie pour enquêter là-dessus.

J'imagine que photographier des personnes aussi vulnérables entraîne de nombreuses implications éthiques. Étiez-vous inquiète avant d'entamer ce projet ?
Cela fait très longtemps que les problèmes de représentation visuelle font partie intégrante de la photographie, surtout quand il s'agit de documenter la vie de personnes vulnérables. Photographier le handicap est un sujet extrêmement sensible, qui englobe les notions d'éthique et d'esthétique. Les photographes documentaires et les photojournalistes ont été très souvent critiqués pour leurs approches et leurs choix esthétiques, et c'est sans doute pour cela qu'il existe peu de photos de personnes handicapées.

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J'ai fait un peu de recherche sur la représentation visuelle des personnes infirmes, et j'ai appris que notre jugement sur l'éthique d'une photographie change selon l'époque et le lieu où elle a été prise. Ma connaissance des approches historiques de ce type de sujets était au cœur de ce projet en Biélorussie – elle m'a permis de rester fidèle à mes intentions à chaque fois que je prenais une photo.

À mes yeux, les résidents des institutions que j'ai visitées sont des gens incroyables, beaux et forts. À travers mon travail, je souhaite montrer que les gens infirmes sont capables d'étudier, de travailler et de contribuer à la société. Je trouve qu'il y a une sorte de bonheur cru dans la majorité de mes portraits, et j'espère que les gens le verront aussi. C'est difficile de travailler sur un sujet aussi délicat – on sait qu'on sera forcément critiqué. Mais je pense sincèrement que les gens devraient être conscients de ce problème.

Avez-vous rencontré des difficultés particulières en travaillant dans les internats ?
Je n'avais jamais travaillé sur un projet avec des personnes en handicap mental. Du coup, je devais tout faire pour ne pas créer de situations stressantes.

Qu'est-ce que vous aimeriez voir changer dans les internats ? Comment peut-on résoudre ce problème ?
Il faudrait déjà changer la mentalité des Biélorusses en leur apprenant des choses sur leur histoire cachée, et en leur faisant prendre conscience de ce qu'il se passe dans leur propre pays. Le sujet du handicap est tabou dans le pays, et il est fréquent que les gens qui en souffrent soient abandonnés – ou laissés entre les mains du gouvernement. J'aimerais qu'on prenne conscience de l'existence de ces personnes, et qu'ils soient acceptés dans notre société.

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Aussi, je pense que les Européens devraient se pencher sur le problème des violations des droits de l'Homme et sur les conditions terribles dans lesquelles ces gens vivent. Les gens s'imaginent souvent que ces soucis sont l'apanage des pays du tiers-monde, alors que ça peut tout aussi bien arriver dans leur pays.

Une des photos présente le portrait d'une femme. Vous pouvez m'en dire un peu plus sur elle ?
C'est une vieille photo de femme, la mère d'un « résident » à l'internat. C'est très rare que les résidents possèdent des photos de leurs parents, sachant que la majorité d'entre eux ont été abandonnés juste après leur naissance.

Pour moi, cette photo a deux sens différents. Tout d'abord, c'est une métaphore du temps qui passe, d'une mentalité soviétique qui est toujours bien présente, et qui vise à nous rappeler que ce problème ne date pas d'hier. Ensuite, ces gens invisibles ont des grandes chances de demeurer invisibles, et il est possible que plus personne ne se souvienne d'eux. Ainsi, seule une photo d'eux pourrait attester de leur existence.

Merci beaucoup, Jadwiga.