
Publicité

Stuart Griffiths : C’était sauvage, affreux, immoral et brutal, mais il y a eu de bons moments. Dans ce livre, j’ai essayé d’aller au-delà du mythe du soldat macho et de témoigner de ce que j’ai vu. Plonger dans la réalité de ce travail a intensifié mes sensations, parce qu’on n’était que des pions pour les politiciens, et j’ai d’ailleurs commencé à me méfier des politiques à partir de ce moment là.Comment en es-tu arrivé là ?
Quand j’ai commencé à être photographe pour les renseignements, je me suis rendu compte qu’il se passait un tas de choses dont on ne savait rien. Des choses très complexes dont on ne me disait pas grand-chose. Mais je laissais trainer une oreille pour écouter les rumeurs, parce que j’étais toujours présent dans la salle des opérations.Ah, OK. À un moment, tu parles d’interventions faites sous acide. C'est un sacré mélange.
À la base, j’étais vraiment anti-drogue, donc quand on m’a proposé d’ingurgiter ce buvard, j’étais plutôt réticent. Mais le côté « on travaille dur, on s’éclate à fond » du régiment de parachutistes, cette confrérie aéroportée, a pris le dessus et je l’ai fait. Je suis allé voir le mec que j’appelle Jock dans le livre, parce que c’était un ancien et je me suis dit : « Si ça le fait pour lui, ça devrait le faire pour moi. » Mais évidemment, 16 heures plus tard ça fait toujours effet et t’es là : « Putain de merde, c’est un peu bizarre. »
Publicité

C’était sans doute la première fois et je ne crois pas en avoir repris pendant cette affectation. Mais c’est clair que quand on était à Aldershot, on descendait dans le centre-ville et on en prenait. Je n'ai pas parlé de beaucoup de choses dans mon livre ; du genre : être complètement défoncé le jour d’une parade militaire à Aldershot alors que The Big Issue venait de publier un article qui disait : « Si vous êtes une femme, évitez cette ville à tout prix ». C’était une expérience hyper bizarre. Les parachutistes savaient boire, même s’ils ne géraient pas toujours ensuite, et l’acide ne faisait que pimenter le tout.Le bizutage est sous-jacent tout le long du livre, avec la « brigade masquée » – un groupe de soldats qui se baladent avec des masques à gaz, brûlent les poils des autres et leur enfoncent des bâtons dans le cul. Comment as-tu géré ça ?
Ça peut être une expérience vraiment traumatisante pour certains. Certaines personnes ont vraiment perdu les pédales, et je ne leur jette pas la pierre. J'ai eu la chance de ne jamais vraiment être pris à partie par la brigade masquée, parce qu'ils me prenaient pour un fou. Genre, ils se disaient : « Est-ce qu’on veut vraiment lui pourrir la vie ? Parce qu'il pourrait nous lâcher quelque chose sur la tronche pendant notre sommeil. »
Publicité

Exactement – c’est ce genre de conneries. Je me méfiais beaucoup du peloton des bourrés. Quand je suis parti, il devait bien y avoir l’équivalent d’un peloton de drogués. Donc on se retrouvait tous dans des pubs « tranquilles », que les sauvages de l’armée de l’air ne fréquentaient pas, pour éviter le côté « fête de service ». Moi, je me prenais juste une pinte de Jack Daniel’s et je me posais dans un coin.Quand on pense à la drogue au sein de l'armée, on pense généralement au Vietnam. C’était vraiment répandu ?
Comme dans les films sur le Vietnam. Il y avait une séparation très nette entre les drogués et ceux qui buvaient. J’ai senti les tensions commencer à monter, surtout au Kenya, dont je ne parle pas dans le livre. Quand je suis retourné dans mon ancienne unité, des années plus tard, quand j'étais étudiant en art, je les entendais chuchoter : « C’est l’un du groupe des drogués. »

Ouais, c’était un peu comme être homosexuel ; c’était pas quelque chose dont t’allais discuter avec ton sergent – « Salut, je suis défoncé aux psychédéliques». On appliquait ce qu’on avait appris pour les opérations sous couvertures dans notre vie de tous les jours dans les casernes, quand on prenait de la drogue. Comment brouiller nos pistes, par exemple. Je faisais tout le temps brûler de l'encens. Je faisais semblant de pratiquer l'occultisme et la magie, mais c'était juste pour couvrir l'odeur de la beuh.
Publicité
Le dépistage est arrivé en force en 1995, d’abord dans l'armée puis dans la Marine et enfin dans la Royale Air Force. C’était juste avant que tout devienne bizarre. Et je pense que beaucoup des gars qui se sont fait arrêter et envoyer à Colchester [la dernière prison militaire du pays] étaient des soldats d’élite des paras qui se défonçaient à l’ecstasy et allaient en raves. Franchement, notre officier de tutelle ne buvait même pas, donc il s’est montré inflexible – direct à Colchester et virés de l’armée.Qu’est ce qui leur est arrivé ?La vie de certains d’entre eux a été complètement bousillée. Je me souviens d’un des gars de ce groupe – en 2011, je crois – qui a poignardé sa copine devant ses enfants. Il a pris perpétuité. Un autre mec a complètement déraillé et s’est fait interner. On a supposé qu’il s’était passé quelque chose à Colchester, où il s’était fait remarqué en tant que jeune parachutiste et avait été harcelé. J’ai essayé de trouver des informations là-dessus mais c’est très difficile de connaître la vérité.

Oui, ça m’a fait un peu culpabiliser. Les potes avec qui je buvais ont fini à Colchester et moi, je m’en suis sorti avec un dossier exemplaire, mais, tu sais, c’est la vie. J’étais pas tout le temps sous acide. La dernière fois que j’en ai pris, je l’ai vraiment regretté et ça a été un gros bad trip. J’avais un entretien avec mon officier supérieur, genre, « Putain de merde ! » Comme je le dis dans mon livre, je ne considère pas les drogues comme une bonne chose – elles génèrent beaucoup d’anxiété.
Publicité
Les gens pensaient que j’étais fou, mais je pense que j’ai eu le mental pour gérer ça. Quand je vois où je suis maintenant, je dois dire que ça a plutôt bien marché pour moi, dans un sens. C’est un truc dont il faut parler, parce que, encore une fois, comme c’est souvent le cas avec le passé, ceux qui ont des postes importants préfèrent tout mettre sous le tapis et faire comme si ça n’avait pas existé. La prison de Colchester doit encore déborder de soldats recalés aux tests de dépistage des drogues.

J’ai récemment parlé à des soldats qui veulent rester anonymes. C’est vrai qu’en Afghanistan, ils peuvent se procurer de la drogue facilement. Je ne fais pas l’apologie des drogues, mais comment gérer la pression ? Comment tu la fais retomber ? On n’entend jamais parler d’un officier qui s’est fait enfermer à Colchester – même si ça peut arriver. C’est plutôt les gars sur le terrain, ceux qui font le sale boulot. Ils deviennent des victimes. Ils viennent de zones défavorisées et rejoignent l’armée pour les mêmes raisons que moi : pour s’échapper.Quand je rentrais chez moi les jours de permission, les gens avec qui j’étais allé à l’école m’appelaient « le tueur de bébés ». Le régiment de parachutistes était vraiment anti-drogue, très « famille royale » et « le pays avant tout » et je suis parti en étant l’opposé : contre l’ordre établi et contre la guerre.
Publicité


Ouais. Je pense que la scène rave, ça représentait ma volonté d’appartenir à quelque chose – l’armée, c’était la confrérie aéroportée et dans la scène rave, il y avait vraiment un côté tribu. J'avais un appareil photo, c’était mon rôle, donc d'une certaine manière, je ne faisais pas partie de la scène rave, j'étais un peu en marge.C'est ce que je voulais montrer dans Pigs’ Disco : rien ne dure éternellement. C’était juste une période. Il s'agit d’un voyage de l'obscurité vers la lumière. Ça ne pouvait pas continuer de cette façon car comme je l’ai déjà dit, beaucoup trop de gens ont commencé à être au courant et c’est devenu sale. Les gens ont bien sûr compris comment contrôler tout ça et ont apporté de nouvelles drogues – de l'héroïne, etc. Et les mecs s’y sont mis. Et tout ce qui s’élève finit forcément par redescendre.
Publicité