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LE NUMÉRO DU TALION

Can I get in the van ?

En été 1981, un pauvre punk de 20 ans originaire de Washington, Henry Garfield, a sauté sur scène pour chanter un refrain de Black Flag durant l’un de leurs concerts à New York. Il se trouve qu’à l’époque, le groupe cherchait un nouveau chanteur.
14.5.13

Illustration : Todd Ryan White

En été 1981, un pauvre punk de 20 ans originaire de Washington, Henry Garfield, a sauté sur scène pour chanter un refrain de Black Flag durant l’un de leurs concerts à New York. Il se trouve qu’à l’époque, le groupe cherchait un nouveau chanteur. Quelques jours plus tard, ils sont allés chercher Henry et lui ont demandé de revenir à New York pour une répète en bonne et due forme. Ils se sont retrouvés à l’Odessa, un diner de l’Avenue A, près du parc de Tompkins Square. Ils ont entraîné Henry dans un studio voisin où ils ont joué un set entier ensemble. À la fin, le groupe est sorti pour débriefer. Comme l’a plus tard raconté Henry dans son journal de tournée, Get In The Van, le guitariste Greg Ginn et le bassiste Chuck Dukowski sont revenus cinq minutes plus tard et lui ont demandé : « Hey, tu nous suis ? » Évidemment, Henry a accepté. Il a lâché son job pourri de vendeur dans une boutique Häagen-Dazs, laissé son père autoritaire derrière lui et s’est barré sur la route avec son groupe préféré. Il a transformé son nom de famille en Rollins puis a emménagé à Los Angeles. Six mois plus tard, le groupe avait enregistré Damaged, l’album fondateur du hardcore américain. À une époque où j’étais encore un ado obsédé par Black Flag, espérant chaque jour m’échapper du trou à rats floridien où j’habitais, l’histoire de Henry a laissé une grosse empreinte sur moi. En 1989, après la séparation de Black Flag, j’ai lu une interview de Greg Ginn dans laquelle il se plaignait de la difficulté de trouver des musiciens aussi acharnés et dévoués qu’eux. En grand idéaliste de 16 ans, j’ai appelé SST Records et laissé un message sur leur répondeur, leur disant que j’étais prêt à lâcher tout ce que j’avais pour les rejoindre à Los Angeles en stop et jouer de la basse dans leur groupe. Bien entendu, Ginn ne m’a jamais rappelé. Pourtant, la déontologie DIY sans faille du groupe a continué de m’inspirer et j’ai finalement quitté ma baraque, bossé comme quatre et commencé ma carrière d’écrivain – et de musicien. Je pense souvent à l’excitation qu’a dû ressentir Henry le jour où il a décidé de fuir sa vie fruste pour la redémarrer de but en blanc. Une nuit de déprime, l’hiver dernier, je me suis retrouvé assis à l’Odessa, ruminant mon malheur au-dessus d’une tasse de café tiède. J’étais malade, je devais payer mon loyer et mon nouveau bouquin n’avançait pas. Dehors, une tempête de neige rugissait. J’ai pensé à Henry, qui s’était trouvé au même comptoir trente ans auparavant. La même semaine, à la surprise générale, les membres de Black Flag ont annoncé qu’ils se reformaient. En réalité, il s’agissait de deux reformations distinctes : l’une menée par Greg Ginn, le fondateur et principal auteur du groupe – qui conservait le nom Black Flag – et l’autre formée par Chuck Dukowski et Keith Morris, le premier chanteur du groupe qui a par la suite fondé les Circle Jerks, et qui opterait simplement pour le nom « Flag ». Alors que les discussions de fans battaient leur plein pour savoir lequel des deux groupes était le vrai Black Flag, je suis tombé sur un détail non négligeable en parcourant le torrent d’informations disponibles : Ginn avait dit qu’il s’occuperait de la guitare et de la basse sur l’album qu’allait enregistrer la nouvelle formation. Ça a commencé à me ronger : Black Flag n’avait pas de bassiste – je pourrais être ce bassiste ! Je me suis mis bille en tête : j’allais trouver où vivait Greg Ginn, traverser le pays en stop et le convaincre de me faire passer une audition – comme quand j’avais 16 balais. Je connaissais tous les vieux morceaux et je me suis dit que faire du stop plutôt que prendre le bus ou l’avion prouverait à ce vieux Ginn que j’étais foutrement dévoué. Je savais que ces dernières années, Ginn avait vécu dans la petite ville de Taylor, à quelques kilomètres d’Austin, au Texas. Le New York Post m’annonçait le matin même que la météo à Austin était clémente, printanière. Je n’avais donc aucune raison de ne pas y aller. Quelques jours plus tard, je me retrouvais le pouce en l’air sur le bord de l’Interstate 81. Une neige fine tombait çà et là, faisant fondre l’encre du marqueur avec lequel j’avais griffonné la destination « TEXAS » sur un bout de carton..

La légendaire guitare Dan Armstrong en plexiglas de Ginn, posée par terre. Deux de ses cordes sont pétées.

Ce que m’a enseigné Black Flag, c’est justement de m’interroger sur la signification de ces reformations : Black Flag n’est-il au final qu’une simple collection de vieux morceaux géniaux ou, au contraire, le fruit de l’éthique de travail sans faille du groupe qui a créé lesdits morceaux ? Le Flag de Dukowski, composé des meilleurs musiciens de l’histoire du punk, s’occupera des tubes. « On veut juste s’assurer que les morceaux sont bien joués et avec conviction », m’a expliqué Dez Cadena, qui jouera de la guitare dans le groupe. Dukowski me l’a confirmé : « Je veux m’éclater avec mes potes, et je veux que le public sorte du concert en sueur et en se disant : putain c’était trop bien ! » Bien que les membres de Flag cherchent en priorité à « s’amuser », je ne suis pas sûr que ce soit le truc le plus pertinent à dire sur un groupe responsable de titres comme « Depression » et « Life on Pain ». D’autant plus que certains des morceaux de Ginn s’appellent « Six Pack » ou « TV Party » et se moquent précisément de cette recherche d’éclate à tout prix. Depuis ses débuts, Ginn s’est toujours posé comme le moteur du groupe, exigeant des répétitions de huit heures et des tournées de six mois. Pour Ginn, Black Flag était une idée. Lorsque les membres du groupe n’accrochaient plus à celle-ci, il les remplaçait. Après Damaged, Ginn a laissé tomber plusieurs anciens titres du groupe et a confondu les puristes en changeant sans arrêt ses membres, puis en enregistrant des morceaux instrumentaux – ou exclusivement parlés – sur des albums post-punk à chaque fois plus lourds, sombres et arty à mesure que les années passaient. À la fin des années 1990, il a même abandonné le format rock traditionnel. Aujourd’hui, il continue de tourner et d’enregistrer avec divers groupes expérimentaux, électroniques ou d’improvisation. On a le droit de considérer Flag comme une victoire bien méritée de la part des inventeurs du hardcore qui peuvent à présent profiter des feux de la rampe tout en jouant les morceaux les plus violents jamais enregistrés. Mais alors que Flag et ses fans attendaient gentiment les concerts à venir, Ginn a fait frémir puristes et journalistes en annonçant qu’il mettait les touches finales à un nouvel album de Black Flag, le premier depuis In My Head, sorti en 1985.

En stop sur l'I-81, à la sortie de New York, où il neige légèrement.

Pour tout dire, si vous avez déjà entendu un seul récit d’auto-stoppeur, vous les avez tous entendus et, en effet, il ne s’est rien passé de bien passionnant pendant le voyage qui m’a mené au Texas – à ceci près que je transportais une basse et que je répétais frénétiquement tout le répertoire de Black Flag à chaque arrêt et dans tous les clubs punk qui croisaient ma route. Six jours plus tard, j’arrivais à Taylor, au Texas. Il était midi, et j’ai remonté la rue principale déserte à la recherche de Ginn. Je suis passé devant une banque, des magasins fermés puis un vieux cinoche. Taylor est une petite ville calme. Très calme. On n’entendait que le vent souffler sur la plaine qui entourait le patelin. Je regardais à travers les vitrines, passais chaque riverain au crible, à la recherche de la silhouette dégingandée de Greg Ginn. J’imaginais me retrouver face à lui ; je marquerais une pause, on se toiserait. Je le regarderais dans les yeux et lui dirais simplement : « Dude, je suis venu jouer de la basse. » Je suis alors passé à côté de ce qui m’a semblé être un magasin de mobilier abandonné sur la Highway 79 et, à ma grande surprise, un groupe jouait à l’intérieur. Je ne voyais rien à travers la vitrine poussiéreuse, mais la musique – une espèce de drum & bass bluesy, une autoroute avec pour seul repère l’horizon texan, le tout enveloppé d’une guitare nerveuse – n’était à n’en pas douter le boulot de Ginn. J’ai chopé la chair de poule. J’avais attendu 23 ans et traversé près de 3 000 kilomètres pour croiser mon destin. Je suis resté sur le pavé à écouter les solos de Ginn s’accorder et se désaccorder avec les sirènes des trains qui traversaient les rails de l’Union Pacific en fond sonore. J’ai plaqué mon iPhone contre la porte pour enregistrer un bout de la répète. Une heure plus tard, la musique s’est tue. La porte s’est ouverte et Ginn en est sorti. Ginn m’a regardé et a remarqué ma basse. En lui serrant la main, je l’ai regardé droit dans les yeux – enfin, droit dans les lunettes de soleil – et lui ai lâché la phrase que je me répétais intérieurement depuis des semaines : « Je suis venu pour jouer de la basse. » Ginn est resté silencieux, comme on pouvait s’y attendre, et j’ai ajouté : « Ouais, enfin si vous avez pas déjà quelqu’un, quoi ! Je veux dire… Voilà… » Ginn s’est frotté le menton. Il m’a demandé d’où je venais. Je lui ai dit que j’étais venu tout droit de New York en stop. Il a opiné du chef, jeté un coup d'œil à sa montre avant de regarder au loin, concentré. Il a fini par dire : « J’ai des trucs à faire, là. Mais on peut se voir à 16 heures pour jouer. Tu peux me retrouver ici ? » Bien sûr que je pouvais. Ginn m’a indiqué une baraque à sandwichs où je pourrais poireauter. Un pendant local de l’Odessa ? L’idée me branchait pas mal. Juste au moment où je constatais que mon plan se déroulait à la perfection, un type d’une quarantaine d’années est venu me voir, une caisse claire sous le coude. Il était mal rasé et portait une combinaison de garagiste. « Tu dois être l’auto-stoppeur ! » m’a-t-il lancé, avant de se présenter comme étant le nouveau batteur de Black Flag. Lui aussi s’appelait Greg, mais il m’a dit que Ginn et les autres l’appelaient simplement « Drummer ». J’ai regardé ses pieds – il ne portait pas de chaussures. « Ça fait vingt ans que je marche pieds nus, m’a-t-il expliqué. Me retrouver pieds nus est le meilleur truc qui me soit arrivé. Ça t’arrive jamais d’avoir vraiment envie de faire corps avec la terre ? » Il m’a demandé comment j’avais su qu’ils cherchaient un bassiste. Je lui ai répondu que j’avais lu entre les lignes : même si Ginn jouait de la basse en studio, il avait forcément besoin d’un bassiste pour la tournée. Drummer a eu l’air surpris. « Non, mais… T’as pas vu l’annonce ? » C’est moi qui étais surpris du coup ; le plus grand groupe de hardcore de tous les temps avait balancé une petite annonce pour choper un bassiste sur Craigslist ! J’ai senti un léger frisson courir le long de ma nuque. J’ai compris que, consciemment ou non, j’étais arrivé à Taylor au meilleur moment. Ça faisait des semaines qu’ils auditionnaient des bassistes et ils allaient se décider d’un jour à l’autre. J’ai demandé à Drummer comment s’étaient passées les auditions. « Bah, ça s’est passé », m’a-t-il répondu nonchalamment. Le plus gros problème qu’ils avaient rencontré, c’était surtout de trouver des gens qui voulaient bien se pointer à Taylor.

Le studio de répétition et domicile de Black Flag ressemble à un magasin de meubles abandonné.

Une heure plus tard, je me retrouvais dans le vieux magasin avec Ginn et Drummer. J’ai joué de la guitare et de la batterie pendant vingt ans, mais je n’avais jamais joué de basse dans un groupe. Je suais à grosses gouttes. On s’est accordés. J’allais demander « On commence avec quel titre ? » quand j’ai vu Ginn prendre sa pose classique, jambes écartées, épaules projetées en avant, pour gratter un riff en la. Drummer a suivi. En fait, on n’allait pas jouer de morceau, on allait improviser. Au bout de quelques minutes, on était accordés. Ginn jouait les yeux fermés, sa tête balançant de gauche à droite, comme un mec en transe. Dès que j’essayais de lancer une nouvelle ligne de basse, Ginn ouvrait un œil pour me regarder. Au début, je croyais qu’il voulait que j’arrête. Mais j’ai compris qu’il essayait juste de voir où je pourrais emmener le morceau. Puis, d’un coup, il s’est lancé dans une série de solos et c’est là que j’ai réalisé que putain – j’étais en train de jouer avec GREG GINN et ses putains de solos qui me retournent le cerveau ! C’était fascinant de voir le morceau s’écrire tout seul ; pour la première fois, j’ai compris l’intérêt de l’improvisation en musique. Ça faisait une heure que je jouais avec Ginn et j’avais déjà appris une leçon fondamentale. Après un jam d'une quinzaine de minutes, Ginn s’est arrêté et a parlé pour Drummer et lui. « On aime bien jouer avec toi. Ça te dit de rester et de jouer un peu plus demain ? »

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Ginn et Drummer m’ont ensuite amené dans les bureaux de SST, quelques rues plus loin. Quand Black Flag a enregistré Damaged dans les studios Unicorn de West Hollywood en 1981, le groupe dormait à même le sol, dans un studio sans fenêtre – plus précisément, sous les bureaux de SST, le label de Ginn, où ils répétaient et enregistraient. Et j’étais là, plus de trente ans plus tard, virtuellement au même endroit. Il y avait des micros et des guitares partout, notamment la célèbre Dan Armstrong en plexiglas de Ginn, posée par terre avec ses deux cordes rouillées. Un CD de démos gribouillé trônait sur une pile de disques et de vieux journaux à côté de la table de mixage. Ginn vit à quelques blocs de là mais c’est ici que vit le groupe, comme à l’époque. Drummer s’était fait un petit lit dans un coin – un morceau de mousse posé par terre, surmonté d’une petite cloison pour avoir un peu d’intimité. Mike Shear, l’ingé son de Ginn, dormait sur un matelas de fortune au milieu de la pièce. Drummer m’a montré un tapis de sol. Ça allait devenir mon nouveau chez moi. Tout allait vite. Sans doute un peu trop. Ginn a rempli son vaporisateur de weed et Drummer s’est ouvert une Lone Star. Ils m’ont harcelé de questions : si j’étais prêt à emménager au Texas ? Si oui, d’ici combien de temps ? Si j’avais des potes à Austin chez qui je pourrais vivre dans les plus brefs délais ? Si j’avais l’habitude de faire de l’auto-stop ? Et aussi, si je fumais de la weed ? Avant que Ginn ne parte chercher ses gamins à l’école pour les emmener à un concert à Austin, il s’est penché vers moi et m’a dit d’un ton calme, presque timide : « J’ai vraiment aimé jouer avec toi. » Ça m’a rappelé le coup de fil que j’avais passé à SST quand j’étais ado. Son compliment avait mis près d’une vie à arriver jusqu’à moi. J’étais assis à ses côtés, béat. Drummer m’a résumé la situation. Ils cherchaient un bassiste, en effet, mais pas pour un groupe : pour deux. Ginn, Drummer et le nouveau bassiste devraient accompagner le frontman Ron Reyes dans Black Flag, tout en jouant avec un nouveau groupe, Good For You, mené par le pro skater Mike Vallely. SST avait sorti le premier LP de Good For You – Life Is Too Short to Not Hold a Grudge – la même semaine et la tournée devait commencer le mois suivant. Après la tournée, le groupe reviendrait à Taylor et partirait avec Black Flag pour une nouvelle tournée de plusieurs mois. C’était du Ginn tout craché. Il ferait deux concerts par soir, comme il l’avait fait lors de la dernière tournée de Black Flag en 1986. Alors que je tentais d’intégrer toutes ces infos, Mike Shear m’a dit : « Tu vis à Brooklyn. T’as déjà entendu parler du Northside Festival ? » Non, sérieux ? C’est l’un des plus gros festivals d’été à New York. « On sera en tête d’affiche cette année, m’a-t-il lâché, pépère. On nous l’a confirmé la semaine dernière. – OK, mais cette tournée, elle va durer combien de temps ? je lui ai demandé. Quatre mois ? – Ben c’est ça le truc, a poursuivi Drummer. Il ne s’agit pas seulement d’une reformation, Greg veut relancer Black Flag. On cherche quelqu’un qui puisse s’installer ici pour de bon et continuer de jouer avec nous après tous ces concerts. » Je suis allé prendre l’air dans les rues de Taylor, histoire de réfléchir à tout ça. Comme Henry Rollins il y a bien des années, le nouveau bassiste devrait tourner le dos à sa vie passée. Et tout comme lui, ma vie pourrait changer du tout au tout, ou du moins, c’est ce qui se passerait si je suivais cette voie : les 3 000 kilomètres de stop, le jam avec Ginn et le retour triomphal à New York, face à des milliers de personnes sur une scène de Williamsburg, dans Black Flag. Le rêve que j’avais à 16 ans était en train de se réaliser. Mais j’en avais 39 et je ne m’attendais pas à devoir m’engager à ce point en me pointant à Taylor. Qu’est-ce que j’allais faire ? Il fallait que je me décide, vite. En marchant sans but précis, je me suis retrouvé devant un Walmart en bordure de la ville. Je me suis acheté une brique de jus d’orange et un pot de beurre de cacahuète. Je me suis assis sur le trottoir, tapotant sur le pot avec une cuillère en plastique. Les clients me dévisageaient sur le parking. Étaient-ils heureux à Taylor ? Ou regrettaient-ils encore ce truc à côté duquel ils étaient passés et qui aurait pu changer leur vie ? J’ai maraudé dans la ville, jusqu’à l’endroit où la voie ferrée croise la rue principale ; là, je me suis assis un long moment sur le pont au-dessus des rails. Je me demandais où Black Flag jouerait dans quelques mois, le jour de mes 40 ans. Si je les rejoignais, je n’aurais plus à m’inquiéter pour mon loyer. Je ne me demanderais plus non plus comment j’enregistrerais le prochain album de mon groupe. Je n’aurais plus besoin de me saigner sur les lignes de mon bouquin ni de trouver un sujet d’article. Et, connaissant le gaillard, impossible de douter de la détermination de Ginn : je me réveillerais tous les matins pour jouer sa musique. Ginn, Drummer et Mike avaient l’air totalement libres – téméraires, dévoués, extrêmement compétents et en croisade contre tout. Je les enviais, mais je me demandais : leur croisade est-elle compatible avec la mienne ? Puis, allais-je rejoindre Black Flag ou ce « Black Flag » ? Le groupe qui, il fut un temps, se battait contre les flics de Los Angeles devant The Whiskey et le Baces Hall s’apprêtait à être la tête d’affiche d’un énorme festival. Ses membres avaient livré un djihad culturel il y a longtemps et l’avaient emporté. J’admirais Ginn, qui refusait de ressasser le passé ou de se retourner, mais je n’étais pas sûr que ses expérimentations perpétuelles lui permettraient de gagner de nouvelles batailles – ou simplement, d’en susciter d’autres. Seul le temps pourrait le dire, et désormais, je n’avais plus qu’à décider si je voulais influer sur celui-ci ou non. Une traînée d’étoiles habillait le ciel noir du Texas. Une étoile filante a éclairé le ciel et j’ai réalisé que je ne savais plus du tout où j’en étais. Je suis retourné dans les locaux de SST et me suis effondré sur mon tapis de sol.

Le soleil se lève sur une gare routière en bordure de Little Rock, dans l'Arkansas.

Le jam du lendemain matin était encore meilleur et a duré plus longtemps. Il y avait quelque chose d’incroyable dans le fait de se caler avec Drummer sur les solos endiablés de Ginn. Au bout de deux heures, on s’est tous barrés en direction des bureaux de SST. Drummer – survolté et pieds nus – marchait à côté de moi. « Dude, on avait un sacré son aujourd’hui, a-t-il lâché. C’était vraiment fun ! » Ginn était de l’autre côté – intense, caché derrière ses lunettes de soleil. Il me balançait des questions du genre : « C’est ta situation à Brooklyn qui t’ennuie ? » et « T’as besoin d’y retourner pour t’occuper de tes affaires ? » Peu après notre balade, Ginn m’a demandé si je voulais encore passer une nuit ici, histoire de jouer un peu plus le lendemain. Le jour où j’avais interviewé Dez, il m’avait dit que Black Flag était son groupe préféré quand il était gamin. Et Ginn et Dukowski étaient venus le chercher parce qu’ils l’avaient vu chanter à l’un de leurs concerts. Là, ils lui avaient dit qu’ils voulaient qu’il devienne le nouveau frontman du groupe. « J’ai eu l’impression de m’engager, m’avait raconté Dez. Ils m’ont fait une proposition que je n’ai pas pu refuser. » Je comprenais ce qu’il avait ressenti. Un truc en moi me disait que j’aurais pu tout faire avec Ginn, tout, sauf le laisser tomber. Les quelques personnes à qui j’avais parlé des auditions m’avaient bombardé de textos en me disant de tout lâcher pour rejoindre Black Flag. Ils me disaient que si je ne le faisais pas, je le regretterais toute ma vie. La pression était soudaine et inimaginable, absurde : il s’agissait seulement de rentrer dans un groupe. Mais ce n’était pas seulement un groupe – c’était Black Flag. Le moment est arrivé. Le doute m’avait assailli, et ma décision n’allait pas tarder à venir. Ma réponse à Ginn est sortie si rapidement qu’elle m’a moi-même étonné. « Je ne sais vraiment pas si je peux rester. J’ai mes propres groupes. J’écris des bouquins. Mes groupes ne sont pas aussi célèbres que Black Flag, mais ce sont les miens. Je dois concentrer mes efforts sur mes trucs. Ce serait génial de jouer avec toi et de voyager avec le groupe, mais il faut que j’y arrive seul, pas en me rajoutant au truc de quelqu’un d’autre. » Ginn a hoché la tête. Il s’est frotté le menton, en silence. On est revenus chez SST, et je lui ai dit que j’avais besoin de faire un tour pour réfléchir une dernière fois. Plus tard dans la journée, Ginn est revenu me voir. « J’ai peur que tu ne sois pas heureux si tu t’installes ici, m’a-t-il dit. Tu as l’air d’être libre – c’est quelque chose de venir en stop jusqu’ici, et c’est exactement ce que l’on cherche. Mais si tu as d’autres projets que tu cherches à explorer, tu n’es pas fait pour ça. » Je ne pouvais qu’être d’accord avec lui. Rejoindre Black Flag aurait été un boulot fantastique pour celui que j’étais à 16 ans, mais pas pour celui que j’étais devenu. Ginn m’a indiqué un bus qui me déposerait à Austin d’ici quelques heures. Je lui ai répété que s’ils cherchaient quelqu’un pour une simple tournée, ça m’intéressait. « On t’appellera », m’a-t-il répondu. Ginn m’a remercié d’être venu et m’a serré la main avec un sourire chaleureux. Drummer m’a pris dans ses bras et j’ai quitté les bureaux de SST pour la dernière fois.
Juste en sortant, mon téléphone a sonné. C’était Keith Morris, le premier chanteur de Black Flag et nouvellement dans Flag, son groupe jumeau. J’étais censé écrire un article sur la rivalité entre les deux reformations. En un clin d’œil, j’étais passé de membre potentiel de Black Flag à mon ancienne vie – celle d’un scribouillard à la recherche d’un article sur un groupe. À la fin de mon entretien avec Keith, je lui ai demandé ce qu’il pensait d’un « hypothétique » voyage que j’avais en tête : « Je pense que mon angle, ça va être de partir en stop au Texas avec ma basse et de voir si Ginn me fait passer une audition pour rejoindre le nouveau Black Flag », lui ai-je confié, alors même que je me tenais en face des bureaux de SST, où j’avais dormi la veille. « Tu as un conseil à me donner ? – Ça m’a tout l’air d’un putain de truc rock‘n’roll, m’a-t-il répondu. Je pourrais te dire que Greg Ginn est le mec le plus cool du monde mais je pourrais aussi te dire à quel point c’est un sale con. Ce que je sais, c’est que tu ne le sauras pas tant que tu ne l’auras pas rencontré. » On a continué notre conversation à propos des reformations quelques minutes encore, et à mesure que la discussion avançait, je sentais grandir l’enthousiasme du célèbre dreadeux. « Tu devrais le faire ! Putain, trace ta route ! C’est ça, la vie. Tu pourras en tirer un livre. Ils pourront en faire un film, qui sait ? Et si ça se trouve, tu finiras même par être le nouveau bassiste de Black Flag. »

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