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column

J’ai envoyé mon père en prison pour viol

Mon père n'a qu'un seul talon d'Achille, c'est moi.
21.7.15

Loth et ses filles, tableau de Albrecht Altdorfer, 1537

Mon père n'a qu'un seul talon d'Achille, c'est moi. Je pense qu'il fallait l'arrêter, et c'est ce que j'ai fait.

Mon père a abusé de moi pendant 2 ans. La première fois, j'avais 16 ans.

Mes parents ont divorcé à mes 7 ans. Au début, je voyais mon père tous les week-ends. Puis, mes parents ont eu une violente dispute et je ne l'ai plus vu pendant 4 ans.

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Ma mère m'étouffait. Elle avait de très fortes convictions religieuses, ce qui me mettait en conflit permanent avec elle. Je ne pouvais plus continuer à vivre sous le même toit qu'elle, alors j'ai changé de ville et je suis allée m'installer chez mon père avec mon frère, ma demi-sœur et ma belle-mère.

Quand j'ai emménagé, je me suis vite rendue compte que mon père était la personne que tout mon entourage admirait. Il avait eu une grande carrière militaire où il avait fini par être gradé colonel. C'est quelqu'un de très charmeur – en cinq minutes, il peut mettre n'importe qui dans sa poche. Il s'exprime comme un intellectuel et a toujours une anecdote à placer sur un de ses sujets de prédilection : la guerre.

Ma belle-mère dit ne pas être au courant de quoi que ce soit et de ne jamais avoir vu ni entendu quelque chose qui aurait pu lui faire comprendre qu'il y avait un abus quelconque. Je ne la crois pas.

De mes 16 ans à mes 20 ans, j'étais sous l'emprise de mon père. Je n'étais pas vraiment moi-même, jusqu'à me donner l'impression que j'étais un objet.

Lorsque j'ai eu 18 ans, je me suis installée dans la maison de mon père, en banlieue parisienne, pour poursuivre mes études. Mon père y vivait seulement la semaine, pour son travail. On se retrouvait alors tous les deux. Chaque soir était une source d'angoisse qui ne cessait d'accroître.

La personne qui m'a sauvée de cet enfer est mon ex-petit ami. Quand je lui ai expliqué ce qui m'arrivait, il m'a fait prendre mes affaires et partir. Mon père est revenu un lundi ; je n'étais plus là, je ne lui ai pas dit où j'étais, j'ai tout laissé sur place.

« De mes 16 ans à mes 20 ans, j'étais sous l'emprise de mon père. Je n'étais pas vraiment moi-même, jusqu'à me donner l'impression que j'étais un objet. »

Il y a eu une longue phase de déni, du moment où les viols ont cessé jusqu'à ce que je rentre à l'hôpital pour la première fois. En tout, j'ai fait trois séjours là-bas, dont un de plus de deux mois. Je n'étais pas en capacité d'assumer ce qui se passait autour de moi sans faire une crise de tétanie. D'ailleurs, j'en fais toujours maintenant, n'importe quand et n'importe où.

Au début, je me persuadais que ça ne m'était pas arrivé. Je me répétais ce qu'il m'avait dit – que ce n'était « pas de sa faute », qu'il ne fallait pas « faire éclater la famille », qu'il fallait garder notre bonheur « intact ». Ce n'est que grâce au travail des médecins que j'ai réalisé le mal qu'il m'avait fait. C'est à ce moment que j'ai compris que c'était mon père et pas un autre qui m'avait violée encore et encore. Rien ne justifiait ces attouchements, ces mensonges, cette manipulation constante.

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J'ai lancé la procédure judiciaire contre mon père avant tout pour ma petite sœur. Elle va avoir 14 ans et notre ressemblance m'effrayait. Je l'ai fait pour qu'elle n'ait pas à vivre ce que j'ai vécu. Puis, au fur et à mesure, je me suis aperçue que cette procédure était une sorte d'exutoire. Personne n'était vraiment apte à comprendre que ce qu'il m'avait fait me rongeait un peu plus chaque jour, au point d'interférer dans mes échanges avec les autres.

Un jour, mon père a annoncé par mail à toute la famille ses actes. Un simple courrier dans lequel il était écrit noir sur blanc qu'il avait abusé de moi, qu'il reconnaissait les faits et qu'il était prêt à en payer les conséquences.

La procédure en elle-même demande beaucoup d'énergie. Je me suis rapidement rendue compte que je le faisais pour moi, mais aussi pour que les gens voient que ce n'est pas quelqu'un de formidable, comme ils le pensaient. Aujourd'hui, mes médecins s'inquiètent car j'ai tendance à m'isoler et à vivre seule le déroulement de l'action judiciaire.

De nombreux détails ont ressurgi depuis que j'ai entamé la procédure. En 2010, il était allé jusqu'à m'offrir des fleurs pour la Saint-Valentin. Il essayait de me « reconquérir » alors que je l'avais fui.

Il reconnaît ouvertement que j'étais à l'image de ce qu'il se faisait de la femme idéale. Il y a plusieurs années, on était partis en vacances en Croatie – un voyage qui devait réunir toute la famille mais, en fin de compte, il avait réussi à faire en sorte qu'on se retrouve seuls tous les deux. Pour lui, c'était une sorte de lune de miel. Il était invraisemblablement en dehors de toute réalité.

« En 2010, il était allé jusqu'à m'offrir des fleurs pour la Saint-Valentin. Il essayait de me "reconquérir" alors que je l'avais fui. »

J'ai gardé contact avec mon père, pour éviter qu'il m'empêche de voir ma sœur. Mais il y a deux ans, j'ai pris la décision de ne plus lui parler – lorsqu'on se voyait aux repas de famille, il essayait encore et toujours de me prendre par la main ou faisait preuve d'une affection déplacée. A posteriori, je n'ai plus à mentir pour lui ou à chercher à sauver un bonheur qui n'en était même pas un. C'est lui qui a tout détruit et non pas l'inverse, comme ma mère a essayé de me le faire croire.

J'avais 18 ans le jour où j'ai dit à ma mère que mon père me violait. Le même soir, elle me renvoyait pourtant chez lui. Elle me jetait à nouveau dans la gueule du loup et elle ne m'en a jamais sortie. À part avec les deux sœurs de mon père, qui ont pour ainsi dire pris mon parti, je n'ai plus aucun contact avec ma famille.

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Dans la vie quotidienne, j'ai peur. J'ai peur des gens, qu'on m'agresse, qu'on rentre chez moi. J'ai peur de ne pas y arriver au niveau professionnel, de ne pas réussir ma vie. Ce sont des peurs qui ne s'expliquent pas. Ce que j'appréhende aussi concernant mon avenir, c'est de ne pas retrouver un équilibre. Aujourd'hui, il ne s'agit pas juste d'une procédure judiciaire, d'une confrontation : je fais toujours des cauchemars toutes les nuits, je prends beaucoup de médicaments, je suis constamment stressée.

Lors de mon premier séjour au service psychiatrique de l'hôpital Tenon (Paris XXème), on m'a diagnostiqué un trouble de stress post-traumatique. J'ai été prise dans ce service suite à un début de dépression. Lors de mon hospitalisation, j'ai rencontré plusieurs jeunes filles ayant elles-aussi été violées. J'ai pu en parler ouvertement avec elles.

Depuis, je suis un traitement composé d'anxiolytiques, d'antidépresseurs et de somnifères. C'est bien évidemment un mal qu'on ne décèle pas en me voyant et qu'il faut irrémédiablement que j'explique à mes employeurs.

À présent, tout le monde est au courant. Chacun a pris ses positions, que ça soit pour ou contre moi. Quant à mon père, il est en détention provisoire depuis décembre 2014. Pour le moment, je me concentre sur le procès – je pense que ce combat est celui de ma vie. Ça va durer encore deux ans, le temps que la procédure suive son cours et que les auditions se fassent. Dans un cas comme le mien, lorsque l'accusé s'est dénoncé, il y a un pourcentage élevé qu'il soit condamné. Il y a donc de fortes chances que ce qui s'est passé soit reconnu officiellement.

Dans quelques années, je me vois comme tout le monde. J'espère avoir plus de facilité à vivre d'ici cinq à six ans ; j'espère que mon quotidien sera plus simple.

J'ai lancé la procédure en juin 2014. La prochaine étape est la confrontation avec la juge. Il me tarde d'en finir.