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Chasse en haute mer

À des kilomètres de toute infrastructure médicale, Tony Eynon et les pêcheurs de l'île de l'Ascension affrontent les plus gros poissons du monde à mains nues.
29 janvier 2015, 9:00am

Un groupe de pêcheurs triés sur le volet navigue sur trois milles marins, tout en guettant les formes sombres qui remontent parfois à la surface de l'océan. À chaque silhouette repérée, le capitaine lance un signal depuis le haut du mât de son bateau. Un des pêcheurs saute dans l'océan, armé d'un harpon et animé par la peur de ne jamais remonter.

Nous sommes sur le littoral de l'île de l'Ascension, un avant-poste militaire britannique planté au beau milieu de l'Atlantique. Autrefois occupé pendant la guerre des Malouines, c'est aujourd'hui une zone d'interdiction de pêche, qui abrite les poissons les plus dangereux et les plus recherchés de la planète.

Tony Eynon et un marlin

Depuis quatre ans, Tony Eynon fait partie des pêcheurs de l'île. Après avoir mis un terme à une relation amoureuse de dix ans, il a décidé qu'il était temps pour lui de revoir ses priorités dans la vie – et chasser des gros poissons en faisait partie. Moins de quatre heures après son arrivée sur l'île, il se retrouvait nez-à-nez avec un requin tigre de 3,5 mètres.

À des kilomètres de toute infrastructure médicale, Tony et son petit groupe de pêcheurs traquent quelques-uns des plus gros thons, marlins et espadons au monde. Dans les eaux de l'île de l'Ascension, ils ont découvert que leur méthode consistant à chasser au harpon nécessitait de nombreuses précautions. J'ai interviewé Tony pendant sa chasse en haute mer.

VICE : Tout d'abord, tu peux me parler de l'île de l'Ascension ?
Tony Eynon : C'est une petite île volcanique située au cœur de l'Atlantique. Si tu fais une recherche Google, tu verras que c'est un truc minuscule perdu au milieu de nulle part. Très peu de gens connaissent cet endroit. Tu ne peux pas voyager jusqu'ici avec une compagnie aérienne, et tu dois faire une demande avant de pouvoir venir. Les civils peuvent venir ici uniquement grâce à la Royal Air Force, et la seule base RAF que l'on peut utiliser est Brize Norton, dans le comté d'Oxford. Elle distribue un petit nombre de places dans chaque vol pour les civils.

Il n'y a pas d'indigènes ou de population permanente sur l'île, bien que près de 880 personnes vivaient ici en 2010. 696 d'entre elles venaient de Saint Hélène et sont surnommées « Les Saints ». Ce sont des gens supers – ils picolent beaucoup. Le confort est assez rudimentaire, mais ce n'est pas le luxe que tu cherches quand tu débarques sur l'île de l'Ascension.

Comment as-tu découvert qu'il y avait des poissons par ici ?
Au début, c'était juste des rumeurs, puis on a vu des photos sur des forums de gros poissons. Je chassais depuis déjà 4 ans quand j'ai entendu parler de ça, mais j'étais encore un peu tendre. J'avais fait des économies pour me payer un petit bateau, mais comme j'avais rompu avec ma femme, j'ai préféré tout claquer dans le voyage.

Malgré mon manque d'expérience, j'étais dans l'eau avec un harpon moins de deux heures après mon arrivée. Quatre heures après, je me suis retrouvé face à un gros requin-tigre.

Wow. Qu'est ce que tu as fait ?
Je me suis barré !

Ça ne t'a pas découragé ?
L'expérience a tout de suite été beaucoup plus réaliste. Ça va te paraître illogique, mais c'est ça qui m'a rendu accro.

Qu'est-ce que tu chasses ?
Les espadons et les marlins sont des poissons de choix pour n'importe quelle compétition de pêche. C'est déjà un privilège de les voir – mais les chasser, c'est vraiment un cran au-dessus.

Comment vous procédez ?
Il faut un gros bateau, parce qu'on s'éloigne beaucoup des côtes. On navigue sur des eaux où se trouvent des prédateurs comme les Wahoo, les thons et les espadons, mais aussi des requins marteaux, des mako et des requins des Galapagos.

OK. Comment tu sais où se trouvent les poissons ? Tu utilises un GPS ?
Non, on fait ça à la vue et en regardant les oiseaux. Si tu vois des oiseaux tourner autour des appâts, tu peux deviner quel poisson attaque le banc.

Parfois, tu peux attendre pendant un bon moment sans rien voir. Mais quand un poisson débarque, tout se passe en quelques secondes. Tu entends le capitaine gueuler depuis le haut du mât, il hurle qu'il y a quelque chose de gros dans l'eau. Parfois, tu n'as même pas le temps de mettre ton masque ou de charger ton harpon. Tu dois sauter de l'arrière du bateau pendant qu'il se déplace, rester dans son sillage, nager sous les bulles, ouvrir les yeux et prier pour que cette masse noire ne soit pas un requin mako ou un requin-tigre.

Es tu déjà tombé sur un requin mako ?
Il y a un mec qui a disparu, mais malheureusement, on ne sait pas ce qui lui est arrivé. Il a plongé dans l'eau et il n'est jamais remonté. Personne ne sait s'il s'est fait attraper, s'il a perdu connaissance, ou s'il s'est emmêlé dans son équipement. Alors oui, tu as peur quand tu plonges. Ça peut vraiment être terrifiant.

À combien de mètres plongez vous, et combien de temps devez-vous retenir votre respiration ?
Nous plongeons jusqu'à sept mètres de profondeur, et il faut retenir sa respiration pendant au moins 90 secondes si on veut attraper quelque chose de décent. Une fois que tu es sous l'eau et que tu as repéré un espadon, c'est un art de le traquer. Tu ne peux pas nager pour te retrouver face à lui ; tu dois te rapprocher autant que possible, et quand il commence à montrer son flanc, tu sais qu'il est sur le point de se barrer. En zigzaguant autour de lui, tu fais bouger sa tête d'un côté à l'autre, tu le fais nager devant toi. C'est une petite danse étrange entre toi et le poisson.

Tout ce qui précède ce moment est à couper le souffle, c'est un peu le calme avant la tempête. Les espadons sont impressionnants et magnifiques – sous l'eau, leurs couleurs sont incroyables.

Et ensuite ? Tu touches ta cible. Et après ?
Dès que tu as atteint ta cible, c'est l'enfer, le chaos. Le meilleur endroit où tirer, c'est derrière la branchie. La branchie en elle-même est protégée, c'est donc un tir très risqué. Une fois que tu l'as atteint, le poisson devient complètement fou et tu pries pour qu'il préfère la fuite au combat.

Qu'est ce qui passe s'il choisit l'option combat ?
Eh bien, tu dois te battre contre 130 livres de muscles.

Ils attaquent ?
Oh oui. Quand ils se sentent menacés, ils t'attaquent. Ça m'est arrivé quelque fois. J'aidais un pote à remonter un espadon sur le bateau alors qu'il n'était pas suffisamment épuisé pour être tiré. Dès qu'il s'est retrouvé à moins de 15 mètres, il a foncé sur nous. Tu ne peux pas faire grand-chose, à part essayer de lui tirer dessus à nouveau et t'écarter de son chemin, ce qui est presque impossible compte tenu de sa vitesse.

À ce moment-là, tu ne contrôles pas grand-chose – ça dépend vraiment de la manière dont le poisson plonge. C'est le bordel ! Tu portes des ceinturons et un étui pour les couteaux. Il y a tout un tas de trucs auxquels tu dois t'attacher. La ligne peut s'enrouler autour de ta jambe. Le masque bloque ton champ de vision, c'est dur de voir tout ce qui t'entoure, et avec la combinaison, tu ne sens pas la ligne sur ta peau. Tu as juste besoin d'avoir ton couteau prêt à la couper si ça commence à devenir risqué.

En partant du principe que la pointe du poisson ne perce aucun organe vital, et que tu ne disparaisses pas dans les profondeurs de l'océan, qu'est ce qui se passe ensuite ?
Combattre le poisson implique de le maintenir à la surface et de le tirer jusqu'à qu'il soit prêt à être hissé dans le bateau. Il faut alors se calmer et attendre qu'il tire sur la ligne. Tu essayes de la raccourcir et lui, il bataille ferme pour la récupérer. À ce moment-là, un pote saute à l'eau pour s'assurer qu'il n'y a pas de requin. Le sang et les remous peuvent facilement les attirer.

Quand tu tiens le poisson et que tu nages vers le bateau, tu dois le tenir par la tête. Si un requin attaque, il foncera sur toi par en-dessous et s'attaquera à la queue du poisson.

Ça m'a tout l'air d'être la guerre pour le poisson.
Ça peut paraître repoussant, mais la plupart des poissons sont tués rapidement, bien plus vite que si nous les laissions suffoquer. Il n'y a pas de poisson gâché, pas comme tous les surplus que les grands paquebots capturent avec leurs filets, et qui n'ont aucune idée de ce qu'ils pêchent. En Angleterre, pour chaque poisson que tu vois en supermarché, il y en a deux de plus morts au fond d'un filet. La chasse au harpon, par son essence même, est à l'opposée de tout ça . Le harponnage est la technique de pêche la plus sélective et la plus viable qui soit sur cette planète.

Vous mangez les poissons ensuite ?
On mange tout ce que l'on attrape. Je n'ai pas besoin de te décrire le goût d'un poisson pour lequel tu as risqué ta vie, mais je peux t'assurer que c'est bien meilleur que les bâtonnets de poissons de chez Tesco.

Merci Tony.