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LE NUMÉRO PERSISTANCE RÉTINIENNE

Seuls sur le sable

Depuis l’obtention de son brevet de capitaine l’été dernier, Mickey Melchiondo, plus connu sous le nom de Dean Ween, organise des parties de pêche...

Dean Ween dans l’aube du New Jersey

Depuis l’obtention de son brevet de capitaine l’été dernier, Mickey Melchiondo, plus connu sous le nom de Dean Ween, organise des parties de pêche au large de Long Beach Island, dans le New Jersey. Ce type est du genre à accueillir volontiers les pêcheurs la veille, quand il y a de la place dans sa caravane, et il se charge lui-même des réservations grâce à la magie de son site web lo-fi, mickeysfishing.com. Mickey présente aussi sa propre émission de pêche sur le net, le Brownie Troop Fishing Show. Ça ressemble un peu à Fishing With John, le programme de l’acteur et musicien John Lurie, mais sans l’ironie. Deaner ne rigole pas avec la pêche. « L’émission de Lurie met plus les invités en vedette, m’a affirmé Mickey, dans la mienne, on ne parle que de pêche. » Jusqu’ici, Mickey a posté onze épisodes sur brownietroopfs.com, un site qui semble avoir été créé en 1996 par un ado de 16 ans. Allez y faire un tour, vous y verrez des invités comme Gibby Haynes des Butthole Surfers se bourrer sévèrement la gueule et sortir des trucs du genre : « Putain, elle est où la poupe ? » Vu que comme tout le monde, je suis fan de Ween depuis le début des années 1990, il fallait absolument que je m’inscrive à une partie de pêche dirigée par Mickey. Je suis un terrien convaincu et côté pied marin, je suis du genre boiteux ; du coup, j’étais plus que d’accord quand Mickey m’a appelé pour me dire qu’il préférait pêcher depuis la plage – on appelle ça le surfcasting. Il rentrait de tournée et trouvait ça plus relaxant. Mais, à 300 dollars la balade, ça vaut peut-être le coup de le convaincre de lever l’ancre.

Il faisait super froid mais ça n’avait pas l’air d’affecter Mickey

LUNDI 2 NOVEMBRE 20h30 Je viens de quitter la voie express au niveau de Long Beach Island – une île étroite et tout en longueur qui regorge de touristes en été. Je suis arrivé le dimanche soir parce que Mickey aime bien commencer la pêche avant l’aube. Il a aussi proposé qu’on « se mette une race et qu’on regarde les Yankees se prendre une raclée » au cinquième match des World Series. Comment ­refuser une telle proposition ? Comme on est hors saison, l’île est pratiquement déserte. La route est recouverte de grandes flaques d’eau de mer – les restes d’une ­tempête du nord et d’une marrée descendante très rapide. Je reçois un appel de Mickey, qui me propose qu’on se retrouve dans son rade préféré de l’île. 20h45 J’entre dans une taverne en contreplaqué baptisée Buckalew’s, si j’en crois l’enseigne en néon placée sur la devanture. Mickey est au bar. Il a les cheveux en pétard et il ressemble effectivement à Dean Ween. Posés devant lui, une Beck’s pression et un verre de Jameson on the rocks. La télé retransmet les matchs de la World Series. Mickey me présente Nick, son pote de Brownie Troop qui l’accompagne dans ses sorties. C’est un clodo des plages du Mid Atlantic qui écrit sur la pêche. Mickey m’apprend que le barman – un vieux type tout sec qui a l’air d’être capable de nous botter le cul à tous en même temps – a gagné deux fois à l’Euromillion local. 22h00 On se rend dans la caravane de Mickey pour regarder la fin du match. Le véhicule est minuscule et aligné symétriquement avec une douzaine de mobile homes semblables. Mickey partage sa maison de vacances avec sa sœur – elle y vient l’été, mais lui préfère la désolation de la saison la plus froide. Selon lui, cette retraite est parfaite pour pêcher et composer. 22h15 On allume la télé et on ouvre deux, trois bières. Je remarque une boîte de nourriture pour chien au-dessus du frigo. Là-dessus, Mickey m’informe que son chien de berger vient de mourir. « J’adorais ce chien. Ça me fait vraiment chier. » « Tu connais le casque-raie ? », me demande Nick pour changer de sujet. Comme j’ai l’impression qu’il veut m’embrouiller, je reste immobile, comme un idiot. « C’est quand tu balances une raie au visage de quelqu’un. Elle s’enroule autour de ta tête et te plante son dard dans la tempe. On a fait ça à un de mes potes il y a quelques semaines. On était pétés de rire. Faudra que je te montre comment faire demain. » Ce qui est vraiment à hurler de rire, c’est que je mets pas mal de temps avant de comprendre qu’il me parle de l’animal, et non pas d’un style capillaire. 22h40 Mickey passe plusieurs minutes à fouiller ses placards pour trouver de la picole, vide le fond d’une bouteille (de je ne sais quoi) et regrette à voix haute d’avoir oublié d’acheter une bouteille de Jameson. « C’est pas plus mal qu’on n’ait pas de bouteille, finit-il par dire, on n’aura pas trop la tête dans le cul demain. » Il ouvre une autre bière. La septième depuis qu’on s’est rencontrés.

Là, c’est le poisson pêché par le pote de Mickey ! Un bar rayé de 75 centimètres et de 4 kilos

MARDI 3 NOVEMBRE 00h15 Le match est enfin terminé et – Dieu merci – Philadelphie a gagné, 8 à 6. On regarde Les Dents de la mer pour se préparer à attraper des poissons bien mastoc. « En été, on trouve des requins par paquets juste derrière les ­brisants », me dit Mickey. « Je me dis parfois que ce serait marrant de balancer plein d’appâts dans l’eau et d’en attirer vers le bord quand il y a des tonnes de touristes sur la plage. Ça leur ruinerait leurs vacances. En août dernier, un maître-nageur, un ado, m’a vu tirer un requin hors de l’eau. Il a secoué la tête comme pour dire : “Pas moyen que je retourne dans l’eau.” » 00h45 Je retourne à mon hôtel pour dormir un peu. 05h30 Après quelques heures de sommeil, je m’extirpe de mon lit et retourne à la caravane de Mickey. Je frappe à la porte et bien évidemment, lui et Nick sont complètement réveillés. Je me sens comme une merde. « Alors, on la fait cette putain de pêche ? », demande Mickey. 06h15 Comme prévu, la plage est en trop sale état pour la ­camionnette de Mickey. On doit porter les appâts et les cannes jusqu’au bord de l’eau. Nick découpe des poissons en tranches avec un couteau et les accroche aux hameçons. Quand les premiers rayons du soleil pointent à l’horizon, Mickey se met à chanter « Here Comes the Sun ». 07h00 Personne n’a encore rien attrapé. Je demande à Mickey s’il aime bien pêcher avec ses fans. « C’est chiant d’être bloqué toute la journée avec une personne que tu ne peux pas supporter plus de cinq minutes, mais en général, j’ai du bol, et la plupart des expériences ont été positives. J’oublie tout le temps que la majorité des gens s’inscrivent pour passer du temps avec Dean Ween. Je trouve ça bizarre. » Ensuite, je lui demande s’il y a des femmes qui s’inscrivent. Il me répond que pour l’instant, il n’a pêché qu’avec des hommes. Nick a l’air déçu : « Moi, je fais ça pour les grognasses. » 07h45 Mickey m’explique qu’il ne pense pas à la musique quand il pêche. En fait, il ne pense à rien du tout quand il pêche. « Quand tu pêches au bord de l’eau, tu passes 90 % du temps à attendre. C’est un peu comme de la méditation. C’est le seul truc sain que je fais. » 08h50 Après avoir senti quelques secousses au bout de sa ligne, Nick ferre enfin quelque chose. Il me dit : « C’est un bar. Ils ne se débattent pas beaucoup. » Quelques instants plus tard, Mickey attrape un bar rayé de 75 ­centimètres de long. D’après eux, il pèse entre 4 et 5 kilos. Je baisse les yeux et remarque que Mickey saigne de la main. « Les bars n’ont pas de dents, m’explique-t-il, mais leur bouche est aussi coupante que du papier de verre. » 09h00 Mickey commence à s’énerver : un vieux type chelou qui porte un chapeau décoré d’un hameçon fantaisie s’est installé près de nous. « Il est pas chié, remarque Mickey, quand tu t’installes près de quelqu’un qui attrape du poisson, on appelle ça un braquage. Je vais lui lancer le mauvais œil, à celui-là. » 11h00 Au bout de deux heures d’attente et de beaucoup de silence, Mickey annonce qu’il aimerait attraper un autre bar, histoire d’atteindre la limite de deux poissons pêchés, mais rien ne mord. 11h30 Je demande à Mickey si Gene Ween l’accompagne parfois à la pêche. « Ouais, me répond-il, mais il n’est pas aussi obsédé que moi. En fait, on a enregistré The Mollusk juste en bas de la route qui mène à ma caravane. » Je lui demande aussi s’ils comptent enregistrer un nouvel album prochainement. « Ouais, répond-il, j’ai quelques chansons et lui aussi. On s’y prend toujours de la même façon. » 12h00 Je dis à Mickey que je dois m’arrêter. Je suis fatigué et je dois reprendre la route de Brooklyn. « On a attrapé un gros bar rayé, me dit-il, quand on fait du surf­casting, on peut appeler ça une journée réussie. » Il ajoute : « Si je ne devais pas rentrer chez moi voir mon fils, je ­resterais ici toute la journée. »