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LE NUMÉRO FICTION 2009

Harry Crews

Harry Crews est l’un des plus grands romanciers américains vivants.

Portrait : Tara Sinn, d'aprĂšs une photo de John Zeuli Photography

Harry Crews est l’un des plus grands romanciers amĂ©ricains vivants. Ses livres, peuplĂ©s de tout ce que l’AmĂ©rique compte comme freaks, s’inspirent directement de sa propre vie. Il est nĂ© en 1935, dans une famille de mĂ©tayers gĂ©orgiens, pendant la grande dĂ©pression dans le vrai Sud des vraies pauvres gens. Il a ensuite rejoint les Marines pendant la guerre de CorĂ©e avant d’exercer tous les petits mĂ©tiers imaginables – d’un job dans une fabrique de cigares jusqu’à un poste de professeur d’atelier d’écriture. ComparĂ©e Ă  lui, toute la gĂ©nĂ©ration de ses cadets n’est qu’un ramassis de petits chibres. Au moment oĂč vous lisez ces lignes, Harry, qui souffre d’une grave maladie et sort Ă  peine de l’hĂŽpital Ă  la suite d’une bagarre au couteau dans un bar, travaille Ă  un nouveau roman dans sa planque en Floride. Il dit que ce sera peut-ĂȘtre son dernier. Mais, il est si coriace qu’on ne serait pas surpris s’il Ă©tait encore lĂ  dans trente ans.

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Vice : HĂ© Harry, on s’y met ?

Harry Crews :

On est censés faire ça maintenant ?

Je crois t’avoir dit que j’allais appeler aujourd’hui et qu’on aviserait.

La morphine a niquĂ© ce qui me reste de mĂ©moire. J’en prends toutes les quatre heures. Du coup, je me souviens qu’on devait s’appeler vendredi mais je pensais qu’on avait dit Ă  13 ou 14 heures. Putain, il est 15 heures passĂ©es maintenant. C’est pas grave, mais c’est juste que j’essaye de terminer ce dernier roman. Je ne sais plus si je t’en ai parlĂ©. Si Dieu veut bien me laisser terminer celui-ci, aprĂšs j’arrĂȘte. Je suis dessus jour et nuit, et lĂ  j’ai commencĂ© trĂšs tĂŽt ce matin mais
 Écoute, t’es sĂ»r que t’es pas en train de perdre ton temps ?

Pas du tout. Je veux pas t’emmerder, c’est tout.

Tu me fais pas chier, mec. Sinon je te le dirais. La derniĂšre fois qu’on s’est parlĂ©, tu as dit un truc du genre : «

Si j’étais Ă  ta place, la derniĂšre chose dont je me prĂ©occuperais serait de savoir si je vais donner une interview Ă  la con ou pas.

»

Ouais.

En gros, je me fais du souci parce que je t’ai dit oui. Tu verras, quand tu auras mon Ăąge, le seul putain de truc qui te restera, c’est ta parole. Si je m’engage auprĂšs de quelqu’un, j’essaye de tenir ma promesse. Et ça ne me dĂ©range pas. En vĂ©ritĂ©, j’ai sĂ»rement rĂ©pondu Ă  plus d’interviews que nĂ©cessaire. Tu connais ce bouquin qui s’appelle

Getting Naked With Harry Crews

?

J’y ai jetĂ© un Ɠil. C’est un recueil d’interviews, non ?

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Un jour, un professeur d’universitĂ© Ă  la con m’a donnĂ© un coup de fil pour me demander si j’étais d’accord pour qu’il rassemble, en vue d’une publication, toutes les interviews que j’avais donnĂ©es. Je lui ai dit : «

Je m’en branle, mec. Fais-le si ça te chante.

» C’est un gros bouquin, avec une couverture rigide, il fait environ dix centimĂštres d’épaisseur.

Et il compile toutes tes interviews.

Ouais. Certaines sont pas trop mal. J’ai pas vraiment lu le bouquin mais je l’ai feuilletĂ©. Pour d’autres, j’étais bourrĂ© comme un coing, complĂštement dĂ©foncĂ© ou simplement pas en Ă©tat. Celles-lĂ  ne valent rien et ne mĂ©ritent certainement pas de figurer dans un bouquin. Mais bon, elles y sont quand mĂȘme. Je sais pas, j’aime bien parler d’écriture, de bouquins, tous ces trucs. Ça a Ă©tĂ© toute ma vie.

Et ton enthousiasme ne s’est pas tari avec l’ñge ?

Putain, mec, pas du tout. Je suis amoureux de mon boulot. Je remercie Dieu pour ce bouquin Ă  finir. Et pour cette nana, Melissa
 Il y a pas si longtemps, elle Ă©tait gymnaste Ă  la Auburn University, en Alabama. C’est de lĂ  qu’elle vient. Et tu sais Ă  quoi ça ressemble une gymnaste, hein ? Putain, elle est juste Ă  tomber par terre, son corps est tellement beau qu’il peut te donner une attaque.

Et elle passe du temps ici avec toi ?

Elle arrive dans une heure et demie, on passe le week-end ensemble.

Chouette.

Tu parles, c’est fantastique ! Ce soir, elle me fait du homard. C’est une femme Ă©patante. Comme je disais, elle est vraiment agrĂ©able Ă  regarder. Et elle aime les bonnes choses. J’adore cette nana.

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Elle avait entendu parler de tes livres avant de te rencontrer ?

Ouais. Mais notre rencontre a Ă©tĂ© un peu bizarre. On a passĂ© quatre, cinq heures ensemble, et Ă  un moment elle s’est mise Ă  me regarder en disant : «

Tu serais pas le type qui écrit des bouquins ?

» Je lui ai répondu : «

Ben ouais, j’ai Ă©crit deux, trois trucs

. » DĂšs qu’elle a fait le lien, elle en a lu quelques-uns. Mais Dieu merci, c’est pas pour ça qu’elle m’aime bien.

Tu dois avoir certains fans un peu flippants, non ?

Mon numĂ©ro de tĂ©lĂ©phone est dans l’annuaire, mais pas mon adresse. Sinon y’a des trous du cul vraiment tordus qui se pointent devant chez moi. Ils sont souvent jeunes et ne savent mĂȘme pas eux-mĂȘmes ce qu’ils cherchent, mais ils veulent parler. La plupart veulent juste me parler ou me voir pour de mauvaises raisons. Comme s’ils pensaient qu’en se frottant Ă  moi, ils arriveraient Ă  Ă©crire.

Et tu as enseignĂ© l’écriture ?

Dieu merci, l’UniversitĂ© de Floride m’avait proposĂ© ce

deal

dont tous les Ă©crivains ont besoin. Mes Ă©tudiants Ă©taient des jeunes qui croyaient vouloir devenir Ă©crivains, ils Ă©taient tombĂ©s amoureux de l’idĂ©e d’ĂȘtre Ă©crivain, en gros. Mais, confrontĂ©s au travail de chien que ça reprĂ©sente, ils changent rapidement d’avis.

Ça demande du temps.

On se rend rarement compte de ce qui nous attend quand on se lance dans l’écriture d’un livre. On pense que c’est une bonne idĂ©e mais c’est de la connerie. C’est trĂšs chiant. J’adore mes Ă©tudiants – enfin, le peu d’entre eux qui sont devenus Ă©crivains. Il y a un gamin qui s’appelle Jay Atkinson, qui vit dans le Massachusetts. Il en est Ă  son quatriĂšme livre. Mes Ă©lĂšves viennent de tout le pays. Tu trouves ça sur le
 comment ça s’appelle dĂ©jĂ  ? L’Internet, Google ? Je l’ai pas sur mon ordinateur.

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C’est pas plus mal.

Enfin, je l’ai mais je ne m’en sers pas. Il y a plein de trucs sur moi lĂ -dedans. Ce type de San Francisco, Damon Sauve, un bon Ă©crivain, c’est lui qui a construit mon
 site Internet – ça s’appelle comme ça, hein ? Je connais pas grand-chose aux ordinateurs. Je fais juste du mieux que je peux et je ne m’occupe pas de toute cette merde. J’écris Ă  la main, Ă  l’ordinateur, sur une machine Ă  Ă©crire. Je pourrais mĂȘme Ă©crire avec un morceau de charbon, si ça me rendait meilleur. Tant que je peux poser mes mots, je m’en fous. Je veux juste pondre cinq cents mots par jour. Ce serait parfait de pouvoir arriver Ă  ça mais c’est souvent impossible – et mĂȘme si on y parvient, on peut rarement tout garder.

Tu as un quota d’heures d’écriture quotidien ?

Je ne regarde pas l’heure. Il y a juste un moment oĂč je m’y mets et oĂč j’essaye de taper mes 500 mots. Ça reprĂ©sente seulement deux pages de manuscrit en double interligne. Si j’arrive Ă  Ă©crire ces deux pages, ça fait l’affaire. Si tu faisais ça chaque jour pendant toute ta vie, tu serais surpris des rĂ©sultats.

Tu peux nous parler du livre sur lequel tu es en train de travailler ?

Ça s’appelle

The Wrong Affair

. J’ai bon espoir d’arriver Ă  le finir avant de mourir. Et ce sera une belle conclusion Ă  mon Ɠuvre. J’adore ce bouquin. Mais c’est bien sĂ»r tirĂ© de ma propre vie.

Tu veux dire que ça se fonde sur des choses qui te sont réellement arrivées ?

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Comme tout ce que j’écris. Un de mes livres s’appelle

Karate Is a Thing of the Spirit

. J’ai Ă©tudiĂ© les arts martiaux pendant environ 27 ans. Il y en a un qui s’appelle

Le Faucon va mourir

. J’ai capturĂ©, domptĂ© et fait voler des faucons. Je n’arrive pas Ă  Ă©crire sur quelque chose que je ne connais pas. Pour Ă©crire sur un truc, je dois y avoir participĂ©, l’avoir senti, goĂ»tĂ©, avoir pataugĂ© dedans. Sinon je ne peux pas Ă©crire dessus. Je sais que certains types y arrivent et le font bien mais pas moi.

Les récits que tu fais de ton enfance sont fantastiques.

Je viens d’une ferme de mĂ©tayers en GĂ©orgie du Sud. Si les rĂ©coltes Ă©taient mauvaises – c’était le tabac qui rapportait – tu ne pouvais plus rien cultiver avant l’annĂ©e suivante.

Ce systÚme de métairie est vraiment tordu.

Oui. Tu cultives le champ de quelqu’un d’autre – ensuite tu partages les rĂ©coltes. Puis, ma famille a dĂ» descendre Ă  Jacksonville, en Floride. Mon pĂšre est mort quand j’avais 21 mois, d’une crise cardiaque. Je ne l’ai jamais connu. C’est ma mĂšre qui nous a Ă©levĂ©s. Elle travaillait pour King Edward, la plus grande usine de cigares au monde. Putain d’énorme. J’y ai bossĂ© pendant un Ă©tĂ© avant de m’engager dans les Marines. Qu’est-ce que c’était violent ! Je ne saurai jamais comment ma bonne vieille Ma a pu encaisser ce boulot pendant tant d’annĂ©es. Elle l’a fait parce qu’elle n’avait pas le choix, voilĂ  pourquoi. Bon, Ă©coute, ça te dĂ©rangerait pas qu’on fasse cette interview Ă  un autre moment ?

Bien sĂ»r, j’ai un peu de temps. Mais en mĂȘme temps, on est dĂ©jĂ  en train de la faire, non ?

HĂ©, moi aussi j’ai un peu de temps. Je suis toujours lĂ . Il faut se dĂ©merder pour qu’on la fasse quand je ne suis pas sous dope ou que je n’ai pas travaillĂ© toute la journĂ©e.

Il y a un moment de la journĂ©e qui serait plus propice ? Je dĂ©teste faire comme si c’était quelque chose de spĂ©cial. Ça ne l’est pas. Ça a juste Ă  voir avec mon rythme de vie et les choses que j’ai Ă  faire. Hier, je suis allĂ© chez le foutu docteur. C’est un bon type, je l’aime bien, mais Ă  la fin de la consultation je lui ai dit : « On a tous les deux perdu notre temps. Je ne reviendrai pas, mais je vous aime beaucoup et je vous souhaite le meilleur, au revoir. » Puis je suis parti, parce que je ne savais pas ce qu’il voulait. Je crois qu’il voulait s’assurer que je n’allais pas en finir tout seul. Il voulait qu’on parle de suicide, et tout ça. Je lui ai dit qu’on pouvait, si c’était ce qu’il voulait. La derniĂšre fois qu’on s’est parlĂ© au tĂ©lĂ©phone, tu m’as dit que tu Ă©tais trĂšs malade. Ouais. Mais je ne veux pas trop en parler. Disons que je vais bien. Beaucoup d’écrivains ont travaillĂ© en Ă©tant malades. Flannery O’Connor a Ă©tĂ© malade chaque jour de sa vie. Je peux aussi te faire une liste de tous les Ă©crivains qui ont commencĂ© Ă  mourir au moment oĂč ils ont commencĂ© Ă  Ă©crire. Un jour, Flannery s’est fait hospitaliser. Elle ne pouvait plus Ă©crire que trois heures maximum par jour. En tout cas c’est ce que les docteurs lui ont dit. Trois heures. Ne plus pouvoir Ă©crire. C’est vraiment merdique de dire ça Ă  quelqu’un. Putain. Enfin, la pire chose pour moi maintenant, c’est la douleur. La douleur t’humilie et te rabaisse, et je ne suis pas habituĂ© Ă  ça. J’aime pas ça. C’est une agression contre mon vrai moi. Je prĂ©fĂ©rerais encore me trancher la gorge. En parlant de ça, tu m’as racontĂ© que tu t’étais battu y’a pas longtemps, que tu t’étais fait taillader le ventre et que ça t’avait laissĂ© une Ă©norme cicatrice. C’est vraiment une belle cicatrice. Elle commence Ă  la hauteur du pubis et elle remonte en passant par le nombril jusqu’au sternum. Pile entre mes deux tĂ©tons. Je me suis fait Ă©triper, mec, je tenais mes organes dans les mains. Et ça s’est passĂ© dans un camp de pĂȘcheurs ? Enfin, oui et non. Plus dans une espĂšce de bar oĂč on boit et oĂč on se bat et qui se trouve sur un joli lac avec beaucoup de poissons. On y va en bateau, et tu peux pĂȘcher ou boire, te battre et baiser ou n’importe quoi d’autre. Mais c’est un endroit gĂ©nial pour pĂȘcher. Cross Creek, l’ancienne maison de Marjorie Kinnan Rawlings, n’est pas loin de chez moi. D’un cĂŽtĂ© de la route, il y a Orange Lake – 9 000 hectares d’eau – et de l’autre cĂŽtĂ© il y a la crique qui s’étend de Orange Ă  Lochloosa, pile en face de sa rue. Qu’est-ce qu’il y a dans ce lac, des poissons-chats ? Il y en a un, mais on en trouve dans chaque point d’eau du coin. Il y a aussi des bars, des lepomis, pas mal de bons goujons. C’est un bon lac pour pĂȘcher le bar. Ceux qu’on peut attraper n’ont pas trop de goĂ»t. Quand un bar devient trop gros, c’est pas trĂšs bon. Trop poissonneux, trop fade. Les petits bars sont bons, mais c’est chiant Ă  pĂȘcher parce qu’ils ne rĂ©sistent pas. Enfin bref. Et tu peux me dire comment tu t’es retrouvĂ© avec le ventre ouvert ? Je connais ce gars depuis trĂšs longtemps, on est comme chien et chat. C’était pas notre premiĂšre bagarre. Parfois je l’envoie Ă  l’hosto et parfois, c’est lui qui m’y envoie. Cette fois-ci, on y est allĂ©s tous les deux. J’ai dĂ» raconter un million de mensonges pour pas qu’il aille en prison. Je ne veux pas que ce fils de pute aille en taule. C’est quoi l’embrouille avec ce mec ? Quand je suis arrivĂ© au camp, je pouvais sentir ce fils de pute. Je me suis dit : « Putain, je vais faire demi-tour et rentrer chez moi. Le fils de pute est lĂ , aussi sĂ»r que je suis vivant. » Et il Ă©tait lĂ . Au moment oĂč nos regards se sont croisĂ©s, on Ă©tait comme deux pitbulls Ă  se mater du coin de l’Ɠil. Tu vois ce que je veux dire ? Ils grattent le sol et ils y vont. Et voilĂ . Ça s’est passĂ© quand ? Ça fait pas trĂšs longtemps que je suis sorti de l’hĂŽpital. J’y suis restĂ© plus d’un mois. J’étais en soins intensifs. Je ne pouvais plus parler. Ils m’ont mis un tube dans la trachĂ©e. Je mangeais et buvais par un tube aussi. Mon fils est prof dans une universitĂ© du Nord, il donne des cours Ă  de jeunes Yankees. Il est revenu me voir, ça m’a fait plaisir. Je ne le vois pas autant que je voudrais, c’est vraiment un chouette gosse. Il mesure environ 1 mĂštre 80, il pĂšse 100 kilos. C’est un sportif, et il est trĂšs brillant – il Ă©crit des piĂšces, il est bon. Je ne sais pas comment il a dĂ©marrĂ©, mais il l’a fait. Sa femme est responsable du dĂ©partement théùtre de son universitĂ©. Elle met ses piĂšces en scĂšne, en tout cas c’était ce qu’elle faisait au dĂ©but – histoire de draguer. Ils se sont mis Ă  sortir ensemble, ils adorent cette vie, me disent-ils, et je n’en doute pas une seule seconde. Mais il revient rarement Ă  la maison. Il est revenu quand tu Ă©tais blessĂ©. Il est restĂ© Ă  mon chevet pendant plus d’un mois. J’ai passĂ© 16 jours en rĂ©a avant de pouvoir aller en rééducation. Le chirurgien a dĂ» me recoudre, avec tous les trucs agrĂ©ables qui vont avec. Ça va faire quatre mois et demi que je suis sorti. C’est peu pour une cicatrice de cette taille, vraiment longue et large. Je n’en avais jamais eu d’aussi belle. Pourtant j’en ai sur tout le corps, et je me suis cassĂ© Ă  peu prĂšs tout ce que le corps compte de fracturable, y compris le cou. À mon Ăąge, c’est l’arthrite assurĂ©e. Et l’arthrite, c’est vraiment pas de la blague. C’est mauvais. ComplĂštement. Je me suis brisĂ© la nuque en plongeant du Main Street Bridge Ă  Jacksonville, en Floride. C’est un pont trĂšs haut, les bateaux passent en dessous et tout. Personne ne m’a mis un flingue sur la tempe pour que je saute. Mais l’eau est suffisamment profonde – normalement, je n’aurais pas dĂ» ĂȘtre blessĂ©. Tu Ă©tais bourrĂ© ? Non, j’étais jeune. J’étais avec une bande de types et quelqu’un a plongĂ©, alors j’ai fait pareil. C’est juste que je m’y suis mal pris. Je me suis brisĂ© une vertĂšbre et j’ai Ă©tĂ© obligĂ© de porter un appareil. Je devais dormir avec cette merde. Du coup, maintenant, tu as un cou arthritique. C’est le genre de truc qui me terrifie quand je pense Ă  la vieillesse. Mais t’as intĂ©rĂȘt Ă  avoir peur de vieillir ! C’est chiant la vieillesse. Ce qu’il faut faire, c’est ne rien respecter. Tu dois jurer, te battre et foutre le bordel. Crache par terre, gratte-toi le cul, fais tout ce qu’un vieux fait. Et quand t’es vieux, t’excuse de rien, te laisse pas faire. Merde, t’es vieux, qu’est-ce que t’en as Ă  faire ? En gros, il ne faut pas se comporter comme une personne du troisiĂšme Ăąge. La colĂšre m’a permis de traverser pas mal de trucs dans ma vie et je dois admettre que – et je le recommande Ă  personne d’autre – putain, je suis toujours un dingue. Un putain de dingue. Et tu as toujours Ă©tĂ© comme ça ? Ouais, pour une raison ou une autre. Si j’arrive pas Ă  terminer un bouquin, ça me rend dingue. Si je n’écris pas, ça me rend dingue. C’est pareil. C’est juste que je suis rapide Ă  la dĂ©tente. J’essaye d’ĂȘtre civil et dĂ©cent, mais je suis pas trĂšs douĂ© pour ça. C’est comme ça. Tu ne t’es jamais dit que cette colĂšre disparaĂźtrait si tu atteignais un but prĂ©cis, comme finir un certain nombre de romans ou trouver la femme idĂ©ale ? Non. Tous les hommes de ma famille sont comme ça. Tous des enfoirĂ©s. Ils veulent juste baiser et se battre. J’étais champion de boxe poids moyen de la premiĂšre division des Marines. Je me suis cassĂ© le nez environ six fois. Pendant longtemps, chaque annĂ©e, je me demandais de quel cĂŽtĂ© de mon visage mon nez se trouverait. J’ai beaucoup aimĂ© la boxe, et j’aime le karatĂ© et les sports violents. J’aime pas mal de choses qui ne sont pas vraiment Ă  la mode, et qui, finalement, sont en fait complĂštement indĂ©fendables si tu as un peu de jugeote. Personne, Ă  moins d’ĂȘtre fou, n’essayerait de dĂ©fendre la maniĂšre dont j’ai vĂ©cu la plus grande partie de ma vie. C’est seulement que ce monde est tellement merdique
 Comment tu peux survivre si t’es pas complĂštement fou ? Tu peux te retirer du monde. Ouais, bien sĂ»r. Mais se retirer du monde, ça veut dire s’éloigner des bars, des femmes, de tout ce que j’ai aimĂ© dans ma vie. Moi, bizarrement, je ne bois plus. J’ai pas bu un seul verre en dix ans. Pas la moindre goutte de quoi que ce soit. Mais putain, j’ai eu mon compte niveau boisson, et j’en ai absolument pas honte. J’aimerais pouvoir dire la mĂȘme chose. Tu regrettes beaucoup ? Un peu, mais je sais que ça aurait pu devenir encore bien pire si j’avais continuĂ©. L’alcool Ă©tait bon pour moi. Je le jure devant Dieu. Mais je jure sur les yeux de ma mĂšre et sur ceux de mon fils mort que ça fait dix ans que je n’ai rien bu. J’ai arrĂȘtĂ© pour les mĂȘmes raisons que toi. Je me suis dit, putain, si je continue, ça va mal finir. Quand tu n’es plus assez fort pour continuer, il faut arrĂȘter. Hier, je pensais au suicide d’Hemingway. Tu sais ce qui l’a poussĂ© Ă  se tirer une balle ? J’ai lu une biographie mais c’était il y a longtemps. Il a bu toute sa vie. Il buvait comme un EuropĂ©en. Du vin au petit-dĂ©jeuner, au dĂ©jeuner et au dĂźner. Il buvait, point barre. Beaucoup, pendant toute sa vie. OK. Puis, il est allĂ© dans cette clinique psychiatrique, ils lui ont dit qu’il pouvait boire un verre de vin par jour. Il pesait une centaine de kilos. Et ils lui ont dit qu’il devait perdre 20 kilos. Il ne pouvait plus manger comme il voulait. Il avait un problĂšme dans son conduit Ă©jaculatoire, je sais pas trop ce que c’est, et il ne pouvait plus avoir de relations conjugales avec Miss Mary. RĂ©flĂ©chis. Le type ne pouvait plus manger, plus boire, plus baiser
 Qu’il ait Ă©tĂ© ou non capable d’écrire Ă  l’époque, lui pensait qu’il ne pouvait plus Ă©crire, ça l’a rendu malade – il ne supportait pas ce qui sortait de son stylo. Il avait 62 ans. Il a mis ce qu’on appelle un bouledogue anglais – c’est un fusil court Ă  deux canons – dans sa putain de bouche et c’était fini. Parce qu’on lui a interdit trop de choses. Je sais pas, mec. Ça l’a rendu suffisamment dingue. Il y a plusieurs choses que tu peux faire. J’ai un truc Ă  mon conduit Ă©jaculatoire et je ne peux plus baiser ? Qui dit que je ne peux pas baiser ? Je vais prendre mon pied autrement. Faire un truc, putain. Tu dis que je ne peux plus boire ? Mon cul. Je peux en mourir, mais je peux boire. Écoute, si j’ai droit qu’à un verre de vin, autant que je ne boive rien du tout. Il Ă©tait oĂč dĂ©jĂ  ? À la Mayo Clinic. Et pendant son sĂ©jour, ces putains de psys l’invitaient chez eux le week-end pour manger dans le jardin et ils invitaient leurs autres potes psys pour frimer devant eux : « Regardez qui est venu manger – Hemingway. Regardez ça. » Et lui, il Ă©tait vieux – enfin pas vraiment, il avait 62 ans – mais il souffrait et il ne savait plus oĂč il en Ă©tait. C’était vraiment horrible. Peut-ĂȘtre qu’il a fait le bon choix. Peut-ĂȘtre. Je ne sais pas. Pourquoi tant d’écrivains finissent ivrognes ? J’y ai beaucoup rĂ©flĂ©chi et j’en ai pas la moindre idĂ©e. Certains disent que ça va de pair avec la vie solitaire qu’un Ă©crivain doit mener pour travailler correctement. C’est peut-ĂȘtre vrai, il se peut que ce soit ça. L’alcool est l’ami, ou l’ennemi, des Ă©crivains.