Portrait : Tara Sinn, d'aprĂšs une photo de John Zeuli Photography
Harry Crews est lâun des plus grands romanciers amĂ©ricains vivants. Ses livres, peuplĂ©s de tout ce que lâAmĂ©rique compte comme freaks, sâinspirent directement de sa propre vie. Il est nĂ© en 1935, dans une famille de mĂ©tayers gĂ©orgiens, pendant la grande dĂ©pression dans le vrai Sud des vraies pauvres gens. Il a ensuite rejoint les Marines pendant la guerre de CorĂ©e avant dâexercer tous les petits mĂ©tiers imaginables â dâun job dans une fabrique de cigares jusquâĂ un poste de professeur dâatelier dâĂ©criture. ComparĂ©e Ă lui, toute la gĂ©nĂ©ration de ses cadets nâest quâun ramassis de petits chibres. Au moment oĂč vous lisez ces lignes, Harry, qui souffre dâune grave maladie et sort Ă peine de lâhĂŽpital Ă la suite dâune bagarre au couteau dans un bar, travaille Ă un nouveau roman dans sa planque en Floride. Il dit que ce sera peut-ĂȘtre son dernier. Mais, il est si coriace quâon ne serait pas surpris sâil Ă©tait encore lĂ dans trente ans.Vice : HĂ© Harry, on sây met ?Harry Crews :On est censĂ©s faire ça maintenant ?Je crois tâavoir dit que jâallais appeler aujourdâhui et quâon aviserait.La morphine a niquĂ© ce qui me reste de mĂ©moire. Jâen prends toutes les quatre heures. Du coup, je me souviens quâon devait sâappeler vendredi mais je pensais quâon avait dit Ă 13 ou 14 heures. Putain, il est 15 heures passĂ©es maintenant. Câest pas grave, mais câest juste que jâessaye de terminer ce dernier roman. Je ne sais plus si je tâen ai parlĂ©. Si Dieu veut bien me laisser terminer celui-ci, aprĂšs jâarrĂȘte. Je suis dessus jour et nuit, et lĂ jâai commencĂ© trĂšs tĂŽt ce matin mais⊠Ăcoute, tâes sĂ»r que tâes pas en train de perdre ton temps ?Pas du tout. Je veux pas tâemmerder, câest tout.Tu me fais pas chier, mec. Sinon je te le dirais. La derniĂšre fois quâon sâest parlĂ©, tu as dit un truc du genre : «Si jâĂ©tais Ă ta place, la derniĂšre chose dont je me prĂ©occuperais serait de savoir si je vais donner une interview Ă la con ou pas.»Ouais.En gros, je me fais du souci parce que je tâai dit oui. Tu verras, quand tu auras mon Ăąge, le seul putain de truc qui te restera, câest ta parole. Si je mâengage auprĂšs de quelquâun, jâessaye de tenir ma promesse. Et ça ne me dĂ©range pas. En vĂ©ritĂ©, jâai sĂ»rement rĂ©pondu Ă plus dâinterviews que nĂ©cessaire. Tu connais ce bouquin qui sâappelleGetting Naked With Harry Crews?Jây ai jetĂ© un Ćil. Câest un recueil dâinterviews, non ?Un jour, un professeur dâuniversitĂ© Ă la con mâa donnĂ© un coup de fil pour me demander si jâĂ©tais dâaccord pour quâil rassemble, en vue dâune publication, toutes les interviews que jâavais donnĂ©es. Je lui ai dit : «Je mâen branle, mec. Fais-le si ça te chante.» Câest un gros bouquin, avec une couverture rigide, il fait environ dix centimĂštres dâĂ©paisseur.Et il compile toutes tes interviews.Ouais. Certaines sont pas trop mal. Jâai pas vraiment lu le bouquin mais je lâai feuilletĂ©. Pour dâautres, jâĂ©tais bourrĂ© comme un coing, complĂštement dĂ©foncĂ© ou simplement pas en Ă©tat. Celles-lĂ ne valent rien et ne mĂ©ritent certainement pas de figurer dans un bouquin. Mais bon, elles y sont quand mĂȘme. Je sais pas, jâaime bien parler dâĂ©criture, de bouquins, tous ces trucs. Ăa a Ă©tĂ© toute ma vie.Et ton enthousiasme ne sâest pas tari avec lâĂąge ?Putain, mec, pas du tout. Je suis amoureux de mon boulot. Je remercie Dieu pour ce bouquin Ă finir. Et pour cette nana, Melissa⊠Il y a pas si longtemps, elle Ă©tait gymnaste Ă la Auburn University, en Alabama. Câest de lĂ quâelle vient. Et tu sais Ă quoi ça ressemble une gymnaste, hein ? Putain, elle est juste Ă tomber par terre, son corps est tellement beau quâil peut te donner une attaque.Et elle passe du temps ici avec toi ?Elle arrive dans une heure et demie, on passe le week-end ensemble.Chouette.Tu parles, câest fantastique ! Ce soir, elle me fait du homard. Câest une femme Ă©patante. Comme je disais, elle est vraiment agrĂ©able Ă regarder. Et elle aime les bonnes choses. Jâadore cette nana.Elle avait entendu parler de tes livres avant de te rencontrer ?Ouais. Mais notre rencontre a Ă©tĂ© un peu bizarre. On a passĂ© quatre, cinq heures ensemble, et Ă un moment elle sâest mise Ă me regarder en disant : «Tu serais pas le type qui Ă©crit des bouquins ?» Je lui ai rĂ©pondu : «Ben ouais, jâai Ă©crit deux, trois trucs. » DĂšs quâelle a fait le lien, elle en a lu quelques-uns. Mais Dieu merci, câest pas pour ça quâelle mâaime bien.Tu dois avoir certains fans un peu flippants, non ?Mon numĂ©ro de tĂ©lĂ©phone est dans lâannuaire, mais pas mon adresse. Sinon yâa des trous du cul vraiment tordus qui se pointent devant chez moi. Ils sont souvent jeunes et ne savent mĂȘme pas eux-mĂȘmes ce quâils cherchent, mais ils veulent parler. La plupart veulent juste me parler ou me voir pour de mauvaises raisons. Comme sâils pensaient quâen se frottant Ă moi, ils arriveraient Ă Ă©crire.Et tu as enseignĂ© lâĂ©criture ?Dieu merci, lâUniversitĂ© de Floride mâavait proposĂ© cedealdont tous les Ă©crivains ont besoin. Mes Ă©tudiants Ă©taient des jeunes qui croyaient vouloir devenir Ă©crivains, ils Ă©taient tombĂ©s amoureux de lâidĂ©e dâĂȘtre Ă©crivain, en gros. Mais, confrontĂ©s au travail de chien que ça reprĂ©sente, ils changent rapidement dâavis.Ăa demande du temps.On se rend rarement compte de ce qui nous attend quand on se lance dans lâĂ©criture dâun livre. On pense que câest une bonne idĂ©e mais câest de la connerie. Câest trĂšs chiant. Jâadore mes Ă©tudiants â enfin, le peu dâentre eux qui sont devenus Ă©crivains. Il y a un gamin qui sâappelle Jay Atkinson, qui vit dans le Massachusetts. Il en est Ă son quatriĂšme livre. Mes Ă©lĂšves viennent de tout le pays. Tu trouves ça sur le⊠comment ça sâappelle dĂ©jĂ ? LâInternet, Google ? Je lâai pas sur mon ordinateur.Câest pas plus mal.Enfin, je lâai mais je ne mâen sers pas. Il y a plein de trucs sur moi lĂ -dedans. Ce type de San Francisco, Damon Sauve, un bon Ă©crivain, câest lui qui a construit mon⊠site Internet â ça sâappelle comme ça, hein ? Je connais pas grand-chose aux ordinateurs. Je fais juste du mieux que je peux et je ne mâoccupe pas de toute cette merde. JâĂ©cris Ă la main, Ă lâordinateur, sur une machine Ă Ă©crire. Je pourrais mĂȘme Ă©crire avec un morceau de charbon, si ça me rendait meilleur. Tant que je peux poser mes mots, je mâen fous. Je veux juste pondre cinq cents mots par jour. Ce serait parfait de pouvoir arriver à ça mais câest souvent impossible â et mĂȘme si on y parvient, on peut rarement tout garder.Tu as un quota dâheures dâĂ©criture quotidien ?Je ne regarde pas lâheure. Il y a juste un moment oĂč je mây mets et oĂč jâessaye de taper mes 500 mots. Ăa reprĂ©sente seulement deux pages de manuscrit en double interligne. Si jâarrive Ă Ă©crire ces deux pages, ça fait lâaffaire. Si tu faisais ça chaque jour pendant toute ta vie, tu serais surpris des rĂ©sultats.Tu peux nous parler du livre sur lequel tu es en train de travailler ?Ăa sâappelleThe Wrong Affair. Jâai bon espoir dâarriver Ă le finir avant de mourir. Et ce sera une belle conclusion Ă mon Ćuvre. Jâadore ce bouquin. Mais câest bien sĂ»r tirĂ© de ma propre vie.Tu veux dire que ça se fonde sur des choses qui te sont rĂ©ellement arrivĂ©es ?Comme tout ce que jâĂ©cris. Un de mes livres sâappelleKarate Is a Thing of the Spirit. Jâai Ă©tudiĂ© les arts martiaux pendant environ 27 ans. Il y en a un qui sâappelleLe Faucon va mourir. Jâai capturĂ©, domptĂ© et fait voler des faucons. Je nâarrive pas Ă Ă©crire sur quelque chose que je ne connais pas. Pour Ă©crire sur un truc, je dois y avoir participĂ©, lâavoir senti, goĂ»tĂ©, avoir pataugĂ© dedans. Sinon je ne peux pas Ă©crire dessus. Je sais que certains types y arrivent et le font bien mais pas moi.Les rĂ©cits que tu fais de ton enfance sont fantastiques.Je viens dâune ferme de mĂ©tayers en GĂ©orgie du Sud. Si les rĂ©coltes Ă©taient mauvaises â câĂ©tait le tabac qui rapportait â tu ne pouvais plus rien cultiver avant lâannĂ©e suivante.Ce systĂšme de mĂ©tairie est vraiment tordu.Oui. Tu cultives le champ de quelquâun dâautre â ensuite tu partages les rĂ©coltes. Puis, ma famille a dĂ» descendre Ă Jacksonville, en Floride. Mon pĂšre est mort quand jâavais 21 mois, dâune crise cardiaque. Je ne lâai jamais connu. Câest ma mĂšre qui nous a Ă©levĂ©s. Elle travaillait pour King Edward, la plus grande usine de cigares au monde. Putain dâĂ©norme. Jây ai bossĂ© pendant un Ă©tĂ© avant de mâengager dans les Marines. Quâest-ce que câĂ©tait violent ! Je ne saurai jamais comment ma bonne vieille Ma a pu encaisser ce boulot pendant tant dâannĂ©es. Elle lâa fait parce quâelle nâavait pas le choix, voilĂ pourquoi. Bon, Ă©coute, ça te dĂ©rangerait pas quâon fasse cette interview Ă un autre moment ?Bien sĂ»r, jâai un peu de temps. Mais en mĂȘme temps, on est dĂ©jĂ en train de la faire, non ?HĂ©, moi aussi jâai un peu de temps. Je suis toujours lĂ . Il faut se dĂ©merder pour quâon la fasse quand je ne suis pas sous dope ou que je nâai pas travaillĂ© toute la journĂ©e.Il y a un moment de la journĂ©e qui serait plus propice ?
Je dĂ©teste faire comme si câĂ©tait quelque chose de spĂ©cial. Ăa ne lâest pas. Ăa a juste Ă voir avec mon rythme de vie et les choses que jâai Ă faire. Hier, je suis allĂ© chez le foutu docteur. Câest un bon type, je lâaime bien, mais Ă la fin de la consultation je lui ai dit : « On a tous les deux perdu notre temps. Je ne reviendrai pas, mais je vous aime beaucoup et je vous souhaite le meilleur, au revoir. » Puis je suis parti, parce que je ne savais pas ce quâil voulait. Je crois quâil voulait sâassurer que je nâallais pas en finir tout seul. Il voulait quâon parle de suicide, et tout ça. Je lui ai dit quâon pouvait, si câĂ©tait ce quâil voulait.
La derniĂšre fois quâon sâest parlĂ© au tĂ©lĂ©phone, tu mâas dit que tu Ă©tais trĂšs malade.
Ouais. Mais je ne veux pas trop en parler. Disons que je vais bien.
Beaucoup dâĂ©crivains ont travaillĂ© en Ă©tant malades.
Flannery OâConnor a Ă©tĂ© malade chaque jour de sa vie. Je peux aussi te faire une liste de tous les Ă©crivains qui ont commencĂ© Ă mourir au moment oĂč ils ont commencĂ© Ă Ă©crire. Un jour, Flannery sâest fait hospitaliser. Elle ne pouvait plus Ă©crire que trois heures maximum par jour. En tout cas câest ce que les docteurs lui ont dit. Trois heures. Ne plus pouvoir Ă©crire. Câest vraiment merdique de dire ça Ă quelquâun. Putain. Enfin, la pire chose pour moi maintenant, câest la douleur. La douleur tâhumilie et te rabaisse, et je ne suis pas habituĂ© à ça. Jâaime pas ça. Câest une agression contre mon vrai moi. Je prĂ©fĂ©rerais encore me trancher la gorge.
En parlant de ça, tu mâas racontĂ© que tu tâĂ©tais battu yâa pas longtemps, que tu tâĂ©tais fait taillader le ventre et que ça tâavait laissĂ© une Ă©norme cicatrice.
Câest vraiment une belle cicatrice. Elle commence Ă la hauteur du pubis et elle remonte en passant par le nombril jusquâau sternum. Pile entre mes deux tĂ©tons. Je me suis fait Ă©triper, mec, je tenais mes organes dans les mains.
Et ça sâest passĂ© dans un camp de pĂȘcheurs ?
Enfin, oui et non. Plus dans une espĂšce de bar oĂč on boit et oĂč on se bat et qui se trouve sur un joli lac avec beaucoup de poissons. On y va en bateau, et tu peux pĂȘcher ou boire, te battre et baiser ou nâimporte quoi dâautre. Mais câest un endroit gĂ©nial pour pĂȘcher. Cross Creek, lâancienne maison de Marjorie Kinnan Rawlings, nâest pas loin de chez moi. Dâun cĂŽtĂ© de la route, il y a Orange Lake â 9 000 hectares dâeau â et de lâautre cĂŽtĂ© il y a la crique qui sâĂ©tend de Orange Ă Lochloosa, pile en face de sa rue.
Quâest-ce quâil y a dans ce lac, des poissons-chats ?
Il y en a un, mais on en trouve dans chaque point dâeau du coin. Il y a aussi des bars, des lepomis, pas mal de bons goujons. Câest un bon lac pour pĂȘcher le bar. Ceux quâon peut attraper nâont pas trop de goĂ»t. Quand un bar devient trop gros, câest pas trĂšs bon. Trop poissonneux, trop fade. Les petits bars sont bons, mais câest chiant Ă pĂȘcher parce quâils ne rĂ©sistent pas. Enfin bref.
Et tu peux me dire comment tu tâes retrouvĂ© avec le ventre ouvert ?
Je connais ce gars depuis trĂšs longtemps, on est comme chien et chat. CâĂ©tait pas notre premiĂšre bagarre. Parfois je lâenvoie Ă lâhosto et parfois, câest lui qui mây envoie. Cette fois-ci, on y est allĂ©s tous les deux. Jâai dĂ» raconter un million de mensonges pour pas quâil aille en prison. Je ne veux pas que ce fils de pute aille en taule.
Câest quoi lâembrouille avec ce mec ?
Quand je suis arrivĂ© au camp, je pouvais sentir ce fils de pute. Je me suis dit : « Putain, je vais faire demi-tour et rentrer chez moi. Le fils de pute est lĂ , aussi sĂ»r que je suis vivant. » Et il Ă©tait lĂ . Au moment oĂč nos regards se sont croisĂ©s, on Ă©tait comme deux pitbulls Ă se mater du coin de lâĆil. Tu vois ce que je veux dire ? Ils grattent le sol et ils y vont. Et voilĂ .
Ăa sâest passĂ© quand ?
Ăa fait pas trĂšs longtemps que je suis sorti de lâhĂŽpital. Jây suis restĂ© plus dâun mois. JâĂ©tais en soins intensifs. Je ne pouvais plus parler. Ils mâont mis un tube dans la trachĂ©e. Je mangeais et buvais par un tube aussi. Mon fils est prof dans une universitĂ© du Nord, il donne des cours Ă de jeunes Yankees. Il est revenu me voir, ça mâa fait plaisir. Je ne le vois pas autant que je voudrais, câest vraiment un chouette gosse. Il mesure environ 1 mĂštre 80, il pĂšse 100 kilos. Câest un sportif, et il est trĂšs brillant â il Ă©crit des piĂšces, il est bon. Je ne sais pas comment il a dĂ©marrĂ©, mais il lâa fait. Sa femme est responsable du dĂ©partement théùtre de son universitĂ©. Elle met ses piĂšces en scĂšne, en tout cas câĂ©tait ce quâelle faisait au dĂ©but â histoire de draguer. Ils se sont mis Ă sortir ensemble, ils adorent cette vie, me disent-ils, et je nâen doute pas une seule seconde. Mais il revient rarement Ă la maison.
Il est revenu quand tu étais blessé.
Il est restĂ© Ă mon chevet pendant plus dâun mois. Jâai passĂ© 16 jours en rĂ©a avant de pouvoir aller en rééducation. Le chirurgien a dĂ» me recoudre, avec tous les trucs agrĂ©ables qui vont avec. Ăa va faire quatre mois et demi que je suis sorti. Câest peu pour une cicatrice de cette taille, vraiment longue et large. Je nâen avais jamais eu dâaussi belle. Pourtant jâen ai sur tout le corps, et je me suis cassĂ© Ă peu prĂšs tout ce que le corps compte de fracturable, y compris le cou. Ă mon Ăąge, câest lâarthrite assurĂ©e. Et lâarthrite, câest vraiment pas de la blague.
Câest mauvais.
ComplĂštement. Je me suis brisĂ© la nuque en plongeant du Main Street Bridge Ă Jacksonville, en Floride. Câest un pont trĂšs haut, les bateaux passent en dessous et tout. Personne ne mâa mis un flingue sur la tempe pour que je saute. Mais lâeau est suffisamment profonde â normalement, je nâaurais pas dĂ» ĂȘtre blessĂ©.
Tu étais bourré ?
Non, jâĂ©tais jeune. JâĂ©tais avec une bande de types et quelquâun a plongĂ©, alors jâai fait pareil. Câest juste que je mây suis mal pris. Je me suis brisĂ© une vertĂšbre et jâai Ă©tĂ© obligĂ© de porter un appareil. Je devais dormir avec cette merde.
Du coup, maintenant, tu as un cou arthritique. Câest le genre de truc qui me terrifie quand je pense Ă la vieillesse.
Mais tâas intĂ©rĂȘt Ă avoir peur de vieillir ! Câest chiant la vieillesse. Ce quâil faut faire, câest ne rien respecter. Tu dois jurer, te battre et foutre le bordel. Crache par terre, gratte-toi le cul, fais tout ce quâun vieux fait. Et quand tâes vieux, tâexcuse de rien, te laisse pas faire. Merde, tâes vieux, quâest-ce que tâen as Ă faire ?
En gros, il ne faut pas se comporter comme une personne du troisiĂšme Ăąge.
La colĂšre mâa permis de traverser pas mal de trucs dans ma vie et je dois admettre que â et je le recommande Ă personne dâautre â putain, je suis toujours un dingue. Un putain de dingue.
Et tu as toujours été comme ça ?
Ouais, pour une raison ou une autre. Si jâarrive pas Ă terminer un bouquin, ça me rend dingue. Si je nâĂ©cris pas, ça me rend dingue. Câest pareil. Câest juste que je suis rapide Ă la dĂ©tente. Jâessaye dâĂȘtre civil et dĂ©cent, mais je suis pas trĂšs douĂ© pour ça. Câest comme ça.
Tu ne tâes jamais dit que cette colĂšre disparaĂźtrait si tu atteignais un but prĂ©cis, comme finir un certain nombre de romans ou trouver la femme idĂ©ale ?
Non. Tous les hommes de ma famille sont comme ça. Tous des enfoirĂ©s. Ils veulent juste baiser et se battre. JâĂ©tais champion de boxe poids moyen de la premiĂšre division des Marines. Je me suis cassĂ© le nez environ six fois. Pendant longtemps, chaque annĂ©e, je me demandais de quel cĂŽtĂ© de mon visage mon nez se trouverait. Jâai beaucoup aimĂ© la boxe, et jâaime le karatĂ© et les sports violents. Jâaime pas mal de choses qui ne sont pas vraiment Ă la mode, et qui, finalement, sont en fait complĂštement indĂ©fendables si tu as un peu de jugeote. Personne, Ă moins dâĂȘtre fou, nâessayerait de dĂ©fendre la maniĂšre dont jâai vĂ©cu la plus grande partie de ma vie. Câest seulement que ce monde est tellement merdique⊠Comment tu peux survivre si tâes pas complĂštement fou ?
Tu peux te retirer du monde.
Ouais, bien sĂ»r. Mais se retirer du monde, ça veut dire sâĂ©loigner des bars, des femmes, de tout ce que jâai aimĂ© dans ma vie. Moi, bizarrement, je ne bois plus. Jâai pas bu un seul verre en dix ans. Pas la moindre goutte de quoi que ce soit. Mais putain, jâai eu mon compte niveau boisson, et jâen ai absolument pas honte.
Jâaimerais pouvoir dire la mĂȘme chose.
Tu regrettes beaucoup ?
Un peu, mais je sais que ça aurait pu devenir encore bien pire si jâavais continuĂ©.
Lâalcool Ă©tait bon pour moi. Je le jure devant Dieu. Mais je jure sur les yeux de ma mĂšre et sur ceux de mon fils mort que ça fait dix ans que je nâai rien bu. Jâai arrĂȘtĂ© pour les mĂȘmes raisons que toi. Je me suis dit, putain, si je continue, ça va mal finir. Quand tu nâes plus assez fort pour continuer, il faut arrĂȘter. Hier, je pensais au suicide dâHemingway. Tu sais ce qui lâa poussĂ© Ă se tirer une balle ?
Jâai lu une biographie mais câĂ©tait il y a longtemps.
Il a bu toute sa vie. Il buvait comme un Européen. Du vin au petit-déjeuner, au déjeuner et au dßner. Il buvait, point barre. Beaucoup, pendant toute sa vie.
OK.
Puis, il est allĂ© dans cette clinique psychiatrique, ils lui ont dit quâil pouvait boire un verre de vin par jour. Il pesait une centaine de kilos. Et ils lui ont dit quâil devait perdre 20 kilos. Il ne pouvait plus manger comme il voulait. Il avait un problĂšme dans son conduit Ă©jaculatoire, je sais pas trop ce que câest, et il ne pouvait plus avoir de relations conjugales avec Miss Mary. RĂ©flĂ©chis. Le type ne pouvait plus manger, plus boire, plus baiser⊠Quâil ait Ă©tĂ© ou non capable dâĂ©crire Ă lâĂ©poque, lui pensait quâil ne pouvait plus Ă©crire, ça lâa rendu malade â il ne supportait pas ce qui sortait de son stylo. Il avait 62 ans. Il a mis ce quâon appelle un bouledogue anglais â câest un fusil court Ă deux canons â dans sa putain de bouche et câĂ©tait fini.
Parce quâon lui a interdit trop de choses.
Je sais pas, mec. Ăa lâa rendu suffisamment dingue. Il y a plusieurs choses que tu peux faire. Jâai un truc Ă mon conduit Ă©jaculatoire et je ne peux plus baiser ? Qui dit que je ne peux pas baiser ? Je vais prendre mon pied autrement. Faire un truc, putain. Tu dis que je ne peux plus boire ? Mon cul. Je peux en mourir, mais je peux boire. Ăcoute, si jâai droit quâĂ un verre de vin, autant que je ne boive rien du tout.
Il Ă©tait oĂč dĂ©jĂ ?
Ă la Mayo Clinic. Et pendant son sĂ©jour, ces putains de psys lâinvitaient chez eux le week-end pour manger dans le jardin et ils invitaient leurs autres potes psys pour frimer devant eux : « Regardez qui est venu manger â Hemingway. Regardez ça. » Et lui, il Ă©tait vieux â enfin pas vraiment, il avait 62 ans â mais il souffrait et il ne savait plus oĂč il en Ă©tait. CâĂ©tait vraiment horrible.
Peut-ĂȘtre quâil a fait le bon choix.
Peut-ĂȘtre. Je ne sais pas.
Pourquoi tant dâĂ©crivains finissent ivrognes ?
Jây ai beaucoup rĂ©flĂ©chi et jâen ai pas la moindre idĂ©e.
Certains disent que ça va de pair avec la vie solitaire quâun Ă©crivain doit mener pour travailler correctement.
Câest peut-ĂȘtre vrai, il se peut que ce soit ça. Lâalcool est lâami, ou lâennemi, des Ă©crivains.

Publicité
Publicité
Publicité
Publicité
Publicité