Je me déteste et je voudrais mourir

Il y a huit ans, lorsque Elizabeth Wurtzel a commencé à écrire la confession de sa vie d’étudiante dépressive à Harvard, ce n’était pas dans l’idée de finir en poster sur les murs des chambres...

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nov. 11 2009, 11:00pm

 


Il y a huit ans, lorsque Elizabeth Wurtzel a commencé à écrire la confession de sa vie d’étudiante dépressive à Harvard, ce n’était pas dans l’idée de finir en poster sur les murs des chambres d’ados américains tourmentés. Mais quelques mois après la parution de son bouquin, c’est exactement ce qu’elle est devenue. Qu’on l’adore ou qu’on le déteste, Prozac Nation déchaîne les passions. Les critiques se sont plaints de son côté mièvre et geignard et ne comprennent pas que les gens aient envie de lire 300 pages sur une jeune fille hyper privilégiée qui passe son temps à essayer de démontrer à quel point sa vie est naze. Les fans, en revanche, font l’éloge du bouquin en arguant de son réalisme et de la précision avec laquelle elle décrit ce qu’est la dépression, et clament que les psychiatres devraient s’en inspirer, au même titre que les patients eux-mêmes. De notre point de vue, on trouve juste ça cool de lire des trucs sur les adolescents baisés écrits par des adolescents baisés. À présent, le bruit court que Prozac Nation pourrait bien être adapté au cinéma. Et on pense que Winona Ryder serait parfaite dans le rôle principal, on pourrait enfin voir sa paire de nibards !


Vice: T’es une des premières à qui l’on ait prescrit du Prozac, c’est bien ça ?
Elizabeth Wurtzel:
J’ai été très chanceuse, un des médecins de Harvard expérimentait les effets potentiels du Prozac. Mais je ne faisais pas partie du protocole. Avec le temps, j’ai pu enfin en prendre, après que la Food & Drug Administration a approuvé la molécule. Les gens de Cambridge étaient au courant de tout ça bien avant nous, mais j’étais déjà très informée quand c’est arrivé sur le marché. Puis tout le monde s’est mis à en prendre, quelques années plus tard, et c’est là que c’est devenu hors de contrôle. Le truc marrant, c’est que je bossais à la rubrique mode du Dallas Morning News un été, entre deux années de fac. J’ai dit à ma rédactrice en chef un truc du genre : « Je suis un traitement qui va bientôt être très connu, parce qu’il est révolutionnaire. Vous ne pouvez pas imaginer le bien qu’il me fait. » Et elle m’a répondu : « Je ne peux pas croire un truc pareil. » Je savais à l’avance que le Prozac allait devenir un truc énorme, mais elle ne m’a pas prise au sérieux.

C’est ce que la plupart des gens qui ont critiqué le livre ont dit. Le titre laisse croire qu’il s’agit d’une étude sociologique globale, alors qu’il s’agit juste d’une histoire personnelle.
Dans l’épilogue, j’ai essayé d’adopter une vision globale. Aucun auteur n’a jamais essayé d’être la voix d’une génération, à part Douglas Copland pour Generation X. Mais en règle générale, personne ne s’attelle à cette tache. Le titre original du livre était I Hate Myself and I Want to Die, ce qui est tout à fait personnel. Mais l’épilogue était intitulé « Prozac Nation », et mon éditeur m’a dit : « C’est comme ça que tu devrais appeler le livre. » C’est la raison pour laquelle on a pensé qu’il s’agissait du livre d’une génération ou de l’histoire d’un groupe sociologique distinct, alors que c’était juste un récit personnel. C’était un coup marketing rusé, je présume.

Tu as commencé à écrire Prozac Nation il y a presque dix ans maintenant, en 1986. Ça te fait quoi maintenant qu’il est sorti?
J’ai tellement travaillé dessus... Au départ, c’était un livre sur Harvard, ça n’avait même rien à voir avec la dépression. Mais tout ce que j’en disais avait à voir avec le fait d’être dépressive, donc ça s’est orienté là-dessus. Je suis très surprise que ça ait fonctionné. C’est bizarre quand tu traverses ce genre de période sombre. J’aurais pu me balader dans Cambridge, et me demander : « Mais est-ce que tout ça aura un jour un sens ? Ou est-ce que ce sont ces médicaments pourris qui me rendent dingue ? » Il n’y a aucun moyen de savoir si un jour, le livre pourra effectivement t’aider ou s’il restera juste le témoignage d’un moment de ma vie en enfer. Je me suis souvent demandé si écrire le livre m’aiderait à surmonter ce que je vivais. Il s’est avéré que oui, mais tout le monde n’est pas aussi chanceux.

Qu’est-ce que les gens en ont dit, d’ailleurs ?
Le livre a eu beaucoup de presse : les gens l’ont positivement détesté. Mais il a reçu une excellente critique de Michiko Kakutani, dans le Times, ça a pas mal compté. Puis mon bouquin a fait l’objet d’une chronique horrible dans le Times Book Review. Il y a des gens qui l’ont adoré et d’autres qui l’ont détesté. Mais ce qui est certain c’est qu’il a fait beaucoup de bruit.

Tu es devenue une sorte d’icône des adolescents tourmentés. Ça te fait quoi ?
C’est très bizarre de susciter une telle attention. Mais ma vie n’a pas changé de manière drastique. Je pensais pourtant que si, que quelque chose d’énorme allait arriver. Je ne sais pas à quoi je m’attendais, mais je pensais changer du tout au tout avec cette expérience. Je suis pourtant restée la même. Si tu gagnes des millions de dollars à la loterie, ta vie change mais tu n’es pas transformé. Les expériences qui te changent sont celles qui viennent de l’intérieur, pas de l’extérieur. Ça fait naze de dire ça, mais c’est pourtant vrai.

Écrire Prozac Nation a été une expérience cathartique ?
Ça a été le cas lorsque je l’ai terminé, au cours d’une nuit bizarre. J’étais restée deux jours sans dormir, parce que je tenais absolument à le finir. J’ai finalement écrit « Fin » ou un truc dans le genre et je suis allée voir Clerks au cinéma et c’était très étrange : j’avais oublié de mettre mes lentilles, et pourtant, je voyais tout parfaitement bien. J’étais là genre : « Oh mon Dieu, quelque chose est arrivé. J’étais aveugle et à présent je vois. J’ai fini le livre et un miracle est arrivé. » Je suis rentrée et j’ai dit à ma colocataire que ma vue s’était améliorée depuis que j’avais fini mon livre, quelques heures auparavant. J’essayais de lui expliquer que j’étais en phase de mutation. Puis j’ai réalisé qu’en fait, je n’avais pas enlevé mes lentilles de contact depuis trois jours, et que j’avais juste arrêté de les sentir. Ma vue ne s’était pas améliorée du tout.

Ça c’est marrant !
Quand j’ai enfin fini le livre, j’étais genre : « OK, je peux être tranquille maintenant. Tout est écrit noir sur blanc, ça n’est plus ce monstre horrible à présent. » C’est quelque chose, de finir un livre. On sent tout de suite la différence. Le plus dur, c’est de réaliser que malgré ça, je suis toujours dépressive et je prends encore des médicaments, et de se dire que finalement, la fin n’est pas la fin. On m’a toujours dit de faire semblant d’aller bien. C’est comme ça que j’ai été éduquée – ma mère disait : « Ne montre à personne que tu es folle. » Puis tu l’écris, et ça sort, et tu te rends compte que des millions de gens ressentent exactement la même chose que toi. Ça soulage, en quelque sorte. Tu comprends que tout se serait mieux passé si tu en avais parlé autour de toi, et qu’il n’y a rien dont il faille avoir honte.



 

Est-ce que tu tenais un journal intime à l’époque, ou tout t’est revenu d’un coup ?
J’ai conservé mes carnets, et si un jour ça intéresse quelqu’un, je les donnerai ou les vendrai à une librairie, enfin je verrai. Mais je ne les ai pas consultés plus que ça parce que j’ai une très bonne mémoire. Je suis contente que les gens dont je parle dans le livre aient souligné à quel point je me suis bien souvenue des choses que j’ai vécues. Personne ne m’a dit : « Tu as complètement déformé les événements », et personne ne m’a accusée d’avoir inventé des choses. Je ne me souviens évidemment pas de tous les dialogues réels, mais ceux que j’ai écrits sont très proches de la réalité. J’ai revu mon petit ami de l’époque, Rafe, quand j’étais en tournée cet automne, il est venu me voir à Seattle. Et il m’a dit : « Je ne sais pas comment tu as réussi à te souvenir si précisément de tout ça. » J’ai été réellement soulagée.

Le fait que tes souvenirs soient justes est une chose, mais est-ce que les gens ont aimé la façon dont ils sont dépeints dans le bouquin ?
J’ai essayé de protéger leur identité autant que possible. J’ai changé les noms, mais si on connaît les gens dont je parle, on peut facilement les identifier. Personne n’a été inventé pour le livre. Mais, je pense que c’est moi qui suis le personnage le plus détestable. Pour tous les autres, j’ai essayé de me représenter ce qu’ils pouvaient penser, pour les rendre humains. Je ne pense pas que le livre égratigne qui que ce soit. La plupart des gens le prennent bien. Il n’y a qu’un seul personnage du livre, Noah, qui s’est senti bafoué par la manière dont je l’ai décrit.

C’est le mec que tu rencontres au cours de ta première année et avec qui tu fais le tour de l’Angleterre, n’est-ce pas ?
Ouais. Je pense avoir fait de son personnage un idiot, mais il l’était. Il dégageait quelque chose de très stupide et il n’a jamais su comment échapper à sa bêtise. Je ne pouvais pas le décrire autrement. Un truc que j’ai appris en écrivant le livre, c’est que si tu dis de quelqu’un qu’il est beau, peu importe ce que tu dis de lui après, il ne le prendra pas mal. Si tu parles d’un tueur d’enfants mais que tu le décris comme étant un monstre de séduction, il ne t’en voudra pas. Il sera juste là : « Hé, je suis quand même beau ! » Ça marche à tous les coups. C’est une bonne technique pour ne pas trop embarrasser les gens dont tu parles.

Qu’est-ce ça te fait d’être apparentée au phénomène « Generation X » ? Tu penses que ça a aidé à faire parler de ton livre ?
J’avais l’habitude de n’entendre parler que des baby-boomers et autres hippies comme étant le dernier phénomène sociétal jeune. Il était donc grand temps que quelqu’un remarque enfin qu’il y avait d’autres gens dans le monde. Le grunge a été un miracle, rien que le fait de voir Nirvana au Saturday Night Live, c’était incroyable. J’ai regardé l’émission chez ma mère et j’ai fait : « Oh mon Dieu, Maman, on a gagné ! » Ils portaient ces tee-shirts Sub Pop sur lesquels était écrit « loser », c’était un peu comme si les losers avaient finalement gagné. Et enfin, l’indie rock est devenu le rock mainstream. Personne n’écouterait plus Poison ou Bon Jovi. Les années 1980 sont ce qu’il s’est fait de pire en musique, à part pour toute la scène college-rock. On a eu droit à douze ans d’alternance Bush/Reagan puis Clinton a été élu. C’est comme si le monde avait dit : « Trop c’est trop. » Les jeunes s’intéressent de plus en plus à tout ça. C’est plutôt encourageant.

Tu crains qu’on s’attende à ce que tu continues à écrire sur la dépression ?
Je ne m’en soucie pas parce qu’il y a plein d’autres choses que j’ai envie de faire. Je trouverai toujours quelque chose à faire. Je me préoccupe de ma vie sentimentale par exemple, ou du fait que rien ne sera jamais parfait. J’ai toujours de nouveaux thèmes d’écriture, je ferai ce dont j’ai envie.

Qu’est-ce que tu feras, tu penses, dans quinze ans ?
Je pense que je serai mariée, avec des enfants, dans l’État de New York. Je crois que des trucs plutôt normaux vont m’arriver. J’ai envie d’étudier le droit et que tout le monde me fasse : « Non, non, tu ne peux pas faire ça, tu as tellement d‘autres choses à accomplir ! »

Mais tu te vois toujours écrire ?
Oui. Si c’est ce que tu sais faire, fais-le. C’est comme le vélo, ça ne s’oublie pas.
 
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