Stuff

« Hey mec ! Ça fait un bail ! » – ou comment éviter qu'une rencontre fortuite ne se transforme en cauchemar

On a demandé à deux experts de nous dire comment nous échapper dès qu'on croise un être humain un poil lourd.
29 septembre 2016, 5:00am

Illustration de Ben Thomson

Samedi, 12h54. Vous arpentez les allées du supermarché du coin – disons, une supérette dirigée par un membre de l'une des nombreuses communautés qui composent votre ville multiculturelle. Votre charisme est proche de celui d'un animal mort. Oeil vitreux, odeur pestilentielle, allure neurasthénique. Soudainement, vous tombez sur un mec que vous avez ajouté sur Facebook un soir alors que vous étiez complètement arrachée. Vous avez oublié son nom, mais lui non. Il se dirige droit vers vous. Vous n'avez plus le choix et devez entamer une conversation emplie de banalités. Au programme : le dernier Dolan, votre job, la prochaine soirée techno du coin. L'Enfer. Armageddon.

En effet, si nos exigences sociales sont en constante évolution, une chose n'a pas changé : le malaise des « petites discussions », celles où vous croisez un vieil ami dans le bus ou un collègue hyper gênant vers la machine à café. Si les réseaux sociaux nous ont permis de converser sans trop de gêne, nous sommes toujours aussi anxieux à l'idée de nous présenter à quelqu'un dans la vraie vie. Nous n'avons aucun problème à passer des heures à stalker une personne mais nous n'osons même pas l'aborder quand nous la recroisons en soirée. Ça arrive à tout le monde.

Pour remédier à cette gêne qui tétanise et vous pousse à balbutier deux-trois banalités sur la météo, Cyril Hanouna et la nouvelle émission de Yann Barthès – dont vous n'avez, bien entendu, rien à foutre – on a demandé à de vraies expertes quelques conseils. Miriam Mayerhoff, sociolinguiste, et Leslie Barrie, auteure, nous ont expliqué comment surmonter le malaise généré par toutes ces petites discussions qui polluent votre vie.

Les discussions banales doivent être courtes

Les discussions banales doivent demeurer de courte durée car il s'agit de la première étape avant de passer aux choses « sérieuses ». Poser des questions dont vous vous foutez éperdument de la réponse (du type « ça va ? », « tu fais quoi en ce moment ? » ou « tu rentres à Bordeaux bientôt ? ») facilite l'interaction entre deux êtres et pose les bases d'une vraie conversation. « Les psychologues assimilent ce stade à la recherche des puces chez les animaux, explique Miriam Meyerhoff. Ça engage la confiance. »

Les deux expertes affirment que nous entrons en interaction avec les autres car nous voulons quelque chose de spécifique de leur part. Mais lorsque notre but est d'engager une conversation qui a du sens nous devons obligatoirement passer par le stade des échanges bien gênants. Le cap n'est pas aisé à franchir. Nous identifions instantanément le moment où les choses deviennent « sérieuses » ou « profondes » parce que cela reste rare.

Leslie Barrie assimile ces petites discussions à nos premières fois en voiture. On peut rouler quelques mètres sur le parking d'un Carrefour anxiogène mais on ne fera pas un Marseille-Strasbourg dès le début.

Le contexte avant tout

La gêne des discussions fortuites varie selon le contexte. Elle est plus facile à gérer lorsque vous êtes en soirée car vous y allez dans l'espoir de développer des liens sociaux – et, souvent, de copuler. Si vous sortez de la salle de sport, trempée de sueur et à moitié en train de crever, vous ne voudrez surtout pas tomber sur le mec sexy de votre lycée. Dans ces moments-là, vous ne cherchez pas à entrer en communication car ce n'est pas naturel. Cependant, si vous arrivez à dépasser ce premier stade, la satisfaction n'en sera que plus grande.

Qu'attendez-vous vraiment de cette conversation ?

Comme l'explique Leslie Barrie, il n'y a pas de technique infaillible pour démarrer une conversation. Une bonne amorce dépend de votre objectif – qu'est-ce que vous voulez de cette personne en particulier ? OK, s'il s'agit du creep qui vous a suivie pendant vos années lycée en vous envoyant des SMS tous les jours, vous ne désirez qu'une chose : fuir. Mais essayez de voir le bon côté des choses. Une interaction fortuite peut vous être profitable. Est-ce que vous voulez vous rapprocher de cette personne ? Si oui, abusez des eye contacts et répétez souvent son prénom. Selon Leslie Barrie, la plupart des gens se sentent plus à l'aise quand vous incorporez leur prénom dans une phrase. « Copier » un langage corporel peut également beaucoup vous aider.

Un jour ou l'autre, il se peut que les choses tournent mal et que vous tombiez sur quelqu'un que vous ne voulez plus voir : votre ex ou votre ancien meilleur ami. Dans ce genre de situation, il est facile de mettre fin à la conversation en ne regardant pas la personne dans les yeux, en parlant sur un ton froid et en adoptant un langage corporel fermé, les bras croisés sur la poitrine.

Leslie Barrie préconise également d'en rester aux banalités afin de ne pas évoquer un sujet qui pourrait être dérangeant pour tous les deux – genre, Nicolas Sarkozy, le féminisme, le burkini, Xavier Dolan, Edwy Plenel, Radiohead, etc. Des trucs qui, globalement, sont nuls. Le plus important est d'être bref.

Questions fermées = gros blanc

Les deux expertes s'accordent à dire qu'il est tentant et souvent utile de remplir les blancs par de longs monologues. Si vous voulez aller plus loin avec une personne, posez des questions ouvertes, de celles qui n'impliquent pas une réponse par oui ou par non. Qu'as-tu pensé de la soirée ? Que penses-tu des répercussions géopolitiques de la chute du prix du pétrole ? Y a-t-il un rapport entre la politicité de la technique chez Sergueï Eisenstein et l'évolution du système politique soviétique après la mort de Lénine ? Ce genre de choses.

Ressortir vivant de l'Enfer

Si les deux expertes conseillent de changer le ton de votre voix lorsque vous vous excusez pour partir, leurs avis diffèrent par la suite. Miriam Meyerhoff pense qu'il est préférable de suggérer une interaction plus tardive – « on s'envoie un SMS dans la semaine ! » – tandis que Leslie Barrie est persuadée qu'on ne fait que repousser l'inévitable. À vous de voir si vous pouvez vivre avec une conscience pleine de petits mensonges quotidiens.

Éviter les invitations bancales

Si le mec en face de vous vous propose un verre mais que l'idée de partager ne serait-ce que deux secondes de votre vie avec lui vous donne envie de gerber, arrêtez tout. Baissez les yeux. Pensez à votre grand-mère mourante. Pensez aux dix prochains films de Xavier Dolan. Pensez aux dix derniers films de Robert de Niro.

Ce moment de détresse et de réflexion signifiera à votre interlocuteur que vous n'avez pas vraiment envie de dépenser quatre euros pour une bière blonde de qualité médiocre. Vous n'avez plus qu'à vous dépêcher et à parler en mots-clés.

N'ayez pas peur d'être banal

Si vous préférez ne pas vous précipiter et vous présenter aux autres par l'intermédiaire de ces petites discussions très banales, les deux expertes sont d'accord pour dire que cela peut être gratifiant. Pour Miriam Meyerhoff, il ne faut pas chercher à les éviter mais à en tirer parti. Ce rapport humain, malgré sa superficialité, donne l'impression que vous avez accompli quelque chose. Et les rapports humains, c'est ce que tout le monde recherche, non ?

Beatrice Hazlehurst est sur Twitter.