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famille

Avec les mères qui regrettent d’avoir eu leurs enfants

97 % des mamans voient la maternité comme une expérience merveilleuse – on a enquêté sur les autres.
11.5.16
une mère et son enfant

Sur le papier, la maternité moderne semble être à double tranchant. Les soins aux nourrissons coûteraient plus cher que les frais de scolarité, les mamans sont régulièrement humiliées dans les médias pour avoir l'air trop enceintes ou pas assez, et l'Amérique ne propose toujours pas de congé maternité payé. Pourtant, malgré les obstacles économiques, émotionnels et physiques associés au fait de mettre des enfants au monde, peu de mères seraient capables d'admettre qu'elles regrettent la chair de leur chair.

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« Avouer que vous regrettez d'avoir eu vos enfants reviendrait à violer la norme », explique Robin Simon, professeure de sociologie et spécialiste des effets de la parentalité sur la santé mentale. « Je pense que peu de parents regrettent leurs enfants, notamment à cause de l'idéologie, qui est très puissante. Ils ne regrettent pas. Ils se disent juste : Wow, je ne pensais pas que ce serait si dur. »

Les sentiments de regret chez les mères ne sont pas seulement un tabou culturel – ils sont surtout incroyablement rares, à en croire une étude menée par le Département de la Santé et des Services sociaux des États-Unis entre 2002 et 2003. Sur les 7 000 mères interrogées, 97 % d'entre elles ont déclaré être d'accord avec l'énoncé suivant : « Les avantages d'être parent priment sur le coût et le travail que cela implique ». Mais ces données posent la question suivante : qu'en est-il des 3 % restants?

« R » fait partie de ces mères pour qui la maternité n'est pas synonyme de joie. Effrayée à l'idée de se confesser à ses proches, elle a trouvé du réconfort sur Internet. En juillet 2012, elle a fondé un groupe Facebook dédié aux parents qui regrettent d'avoir mis au monde leur progéniture. Quatre ans et 2 000 membres plus tard, elle sait désormais qu'elle est loin d'être la seule à éprouver ces sentiments mitigés. « De nombreuses personnes nous remercient d'avoir créé cette page, car nous sommes tolérants et nous montrons la dure réalité du rôle de parent – qui n'est pas fait que de sourires et de rires », déclare Zephyr, co-modérateur du groupe. (R et lui n'ont pas tenu à ce que leur véritable nom soit divulgué.)

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Les membres du groupe soumettent leurs témoignages par messages Facebook, puis Zephyr et R les postent de manière anonyme. La communauté représente pour eux le seul endroit socialement acceptable où ils peuvent révéler ces sentiments profonds mal accueillis par la plupart des autres parents – cependant, même en ligne, il peut être difficile de passer aux aveux.

« Les parents sont très nerveux à l'idée de dire ce qu'ils ont sur le cœur. Ils ne veulent pas perdre l'estime de leur famille et ils ne veulent pas que leurs enfants découvrent ce qu'ils pensent vraiment. Ils ont peur de s'attirer des problèmes », raconte Zephyr. Leurs inquiétudes ne sont pas infondées : le groupe a été maintes fois attaqué, spammé et signalé par des « parents heureux », comme les appelle Zephyr, ou par des gens qui jugent la page comme étant offensante, avilissante, voire abusive.

Parmi les commentaires, on trouve bien sûr des remarques sexistes typiques comme : « Tu aurais dû réfléchir avant d'écarter les jambes », mais aussi de véritables menaces. Certaines personnes ont menacé d'appeler les services de protection après avoir lu les confessions des membres du groupe.

« Je parcours votre site depuis quelque temps déjà et je vous suis incroyablement reconnaissante de l'avoir créé.

Aujourd'hui, mon mari et moi avons eu une grosse dispute sur un sujet trivial : ma fille de trois ans a refusé de manger son dîner. Je ne vais pas entrer dans les détails, mais je me suis sentie piégée et impuissante. C'est là que j'ai réalisé que jprouvais ce sentiment depuis que j'avais mes enfants.

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J'aime énormément ma fille (3 ans) et mon fils (10 mois et demi), mais plus le temps passe et plus je me demande à quoi aurait ressemblé ma vie si je ne mtais pas mariée et que je n'avais pas eu d'enfants. J'ai l'impression de faire la même chose nuit et jour et je ne sais pas comment sortir de ce cercle vicieux. J 'ai l'impression que mon corps et mon esprit ont été détruits, et sexuellement, c'est le néant. Je ne suis plus personne. Seulement un corps qui se traîne d'un jour à l'autre. Je n'apprécie plus rien, je ne cherche plus rien, j'ai juste envie de m'enfuir et de ne jamais plus regarder en arrière.

Mon mari pense que je passe à côté de nos enfants et du bonheur. C'est facile à dire pour lui, qui est toujours au travail et qui ne voit les enfants qu'une heure par jour. Nous ne dormons plus dans le même lit car mes enfants ne font pas leurs nuits. Nous n'avons pas fait l'amour depuis octobre 2013 J'ai l'impression que le fait d'avoir eu des enfants m'a transformé en une personne misérable, pessimiste et détestable. Je ne vois pas comment les choses pourraient changer.

Je me sens complètement détruite en tant que femme. »

Selon Simon, elle-même mère et grand-mère, les chercheurs ont constaté que « les parents – en particulier les mères – ne rapportent pas un plus grand bonheur, une meilleure santé ou un plus grand bien-être psychologique que les personnes qui n'ont jamais eu d'enfants ». Elle insiste sur le fait que la maternité peut être une expérience incroyablement agréable, un véritable accomplissement, mais que « ces avantages ne sont pas perceptibles », du moins d'un point de vue scientifique. « Il est très difficile pour les chercheurs de mettre le doigt dessus. C'est vraiment triste », dit-elle, ajoutant que le manque de soutien financier et social pour les familles aux États-Unis ne facilite pas les choses aux parents.

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Pour les femmes, la maternité vient avec son lot de défis, notamment à cause des préjugés dans le monde du travail. Dans une étude publiée en 2014, la sociologue Michelle Budig a découvert que les femmes connaissaient une diminution de 4 % de leur salaire ; les hommes, au contraire, voyaient leur paie augmenter de 6 % après être devenus pères. Et ce n'est pas tout : des études montrent que les mères sont généralement moins bien payées et moins promues que leurs homologues sans enfants. Les chercheurs ont appelé ça « la sanction de la maternité ». En revanche, malgré l'attention accordée aux inconvénients psychologiques et professionnels de la maternité, très peu de chercheurs se sont penchés sur la question du regret maternel.

Orna Donath , sociologue israélienne et spécialiste de la santé des femmes à l'université Ben-Gurion du Néguev, est l'une des rares académiciennes à aborder ce sujet. L'année dernière, elle a interrogé un groupe de 23 mères, dont cinq grands-mères, qui avaient toutes donné naissance et s'en mordaient les doigts. Elle a pu déterminer ce sentiment de regret en posant deux questions clés : « Si vous pouviez remonter dans le temps, avec tout le savoir et l'expérience que vous avez à présent, tomberiez-vous à nouveau enceinte? » et « À votre avis, les avantages surpassent-ils les inconvénients? » Toutes ont répondu par un non catégorique.

Donath déclare que l'étude – et le livre qui s'en est inspiré, Regretting Motherhood, publié en Allemagne en février – ne se veut pas une généralisation de toutes les mères, et n'est pas non plus représentatif d'une population moyenne. « Au contraire, le but de départ était d'établir une feuille de route complexe où chaque mère puisse se localiser afin de permettre l'existence d'une variété d'expériences maternelles subjectives d'exister », m'a écrit Donath. Convaincue depuis toujours qu'elle n'aurait jamais d'enfants, elle dit avoir mené la recherche en partie pour pallier le manque de connaissances sur ce sujet hautement sensible.

Quand Isabella Dutton a exprimé son regret d'avoir enfanté au Daily Mailen 2013, elle a fait face à une tempête de critiques. Le commentaire le plus « aimé » de l'article la qualifiait de « femme abjecte, égoïste, au cœur de pierre ». Pourtant, malgré certaines réactions violentes, l'article a résonné auprès de parents qui se sont reconnus dans le témoignage de Dutton – et qui ont admiré son honnêteté. Une recherche de son nom sur Google révèle d'innombrables pages de blogs, d'essais et de forums en ligne de parents qui lui expriment leur gratitude pour avoir dit ce qui jusque-là était passé sous silence.

Dutton n'est pas la seule à prendre la parole. En mars dernier, Simone Chubb a écrit un article pour XO Jane intitulé: « J'aime mon enfant, mais je regrette d'être mère », dans lequel elle détaille sa grossesse physiquement exténuante, son absence de vie sexuelle post-partum et sa perte de confiance en elle – sans parler de la dépression et du manque de sommeil. En outre, les forums anonymes comme Reddit, Quora et Whisper grouillent de messages de femmes pour qui le statut de mère est pesant. Elles pourraient bien découvrir qu'elles ne sont pas les seules dans cette situation.

Suivez Jennifer Swann sur Twitter.