Publicité
Grandir en France

Grandir à Poitiers est la définition la plus précise de « grandir en province »

Fêtes chez les parents, profs de guitare et premières expériences sexuelles : la région Poitou-Charentes a accouché des adolescents les plus normaux de France.

par Nicolas Molina
22 Avril 2015, 5:00am

Toutes les photos sont publiées avec l'aimable autorisation de l'auteur

Poitiers est l'archétype du centre France. Poitiers, même en 2015, même avec la crise, demeure l'endroit parfait pour vous réaliser si vous n'avez pas trop d'ambitions ou si vos parents – ceux qui ont une bonne situation, du moins – peuvent vous passer la main. Il n'existe pas beaucoup de perspectives pour vous insérer dans des tafs intéressants, ni pour créer vous-même votre activité. Poitiers est ma ville d'origine. J'y ai passé mon enfance et mon adolescence. C'est une ville moyenne. Elle a organisé son développement économique autour de grandes zones d'activités tertiaires de type « plateforme de démarchage téléphonique ».

Durant ma période lycée, entre 2000 et 2003, ma journée typique ressemblait à celle de n'importe quel lycéen de province en zone périurbaine ; je traçais de chez moi tôt le matin, rejoignais mes potes à l'arrêt de bus et allais au lycée en centre-ville. La journée s'écoulait ensuite selon le nombre d'heures de cours que j'avais. Une heure de trou et c'était la possibilité d'aller à la médiathèque ou chez Gibert Joseph musique, l'eldorado pour l'ado de base branché musique que j'étais. C'était aussi la possibilité d'aller chez une copine m'initier aux choses de la vie – si jamais celle-ci habitait dans le centre, bien sûr.

Même aujourd'hui, il est difficile de dégager un profil type de l'adolescent de Poitiers au tournant du millénaire. Une scolarité en centre-ville te faisait forcément côtoyer les enfants des CSP+, d'autant plus que les premiers employeurs de la ville sont le centre hospitalier poitevin et les différentes collectivités territoriales. La position centrale du lycée attirait également les jeunes des villages et/ou « campagnes » environnantes. Au final ça donnait un mélange typique du Grand Ouest : des cathos, bourgeois de gauche et enfants de bonnes familles encanaillés d'un côté, et ce que j'appellerais la « classe moyenne élargie » de l'autre.

Par exemple, il n'était pas rare d'apprendre que le mec qui jouait un peu au malin en 1 re STT était en réalité un fils de flic ou d'un élu local. C'était également le moyen de parfois rencontrer des gens que tu n'aurais jamais croisé par ailleurs. Il est également possible de décliner les habitudes culturelles des uns et des autres en fonction de la division sociologique ci-dessus. En musique en revanche, les goûts étaient assez similaires – les mecs et meufs aimaient tout ce qui était mainstream. J'ai comme le souvenir de la mainmise de Skyrock en pleine vague Sean Paul sur une grosse partie de mes camarades. À bien y penser je n'avais aucun camarade vraiment pointu en musique, ni dans la moindre niche musicale du gouffre. Ce fait donnait une grande inutilité à ma petite érudition d'alors.

En fringues, les « mecs classes » se sont mis à porter des cardigans Zara unis, noir de préférence, délaissant peu à peu leur traditionnel accoutrement sportswear. J'ai un souvenir mitigé de ces baskets unisexes, les Puma Mostro, une horreur à scratchs alors bien plus répandue que les Stan Smith ou les Air Force 1. Je ne me rappelle plus très bien des tendances féminines en revanche, si ce n'est celle du string apparent, véritable totem de la communauté de mateurs des années lycées.

Je fais partie de l'une des générations qui a commencé à voir des gens fumer de l'herbe en grande quantité et très tôt, si bien que tout le monde doit y avoir touché autour de moi au lycée. Pareil pour la consommation d'alcool.

Pour ma part, j'appartenais à cette classe moyenne élargie dont je parlais plus haut. Être moyen constituait encore un véritable idéal de vie en 2002. Ça a imprégné ma scolarité et mon orientation. Je ne m'intéressais pas à grand-chose si ce n'est au punk et au hardcore, et à certains sports. Du coup, je me fondais hyper facilement dans la masse. J'étais assez malin pour avoir des choses à dire dans le bus, aux interclasses et pour draguer certaines meufs – mais ça s'arrêtait là. Pour socialiser, il s'agissait avant tout de tout miser sur l'humour. Dans l'ensemble, mes relations avec les autres étaient donc hyper cordiales et plutôt axées sur le fait de se marrer.

Truc étrange, les choses de la vie me laissaient assez insensibles. L'engagement associatif ou politique m'a toujours laissé de marbre, alors même que les opportunités de s'impliquer ne manquaient pas. Les MJS sont assez présentes à Poitiers et imprègnent vite n'importe quel rassemblement étudiant ; 30 ans de socialisme ininterrompu, ça marque une ville. S'encarter reste une option fiable pour une insertion professionnelle efficace et rapide. J'étais fier de n'avoir aucun projet particulier. Cela dit, je ressentais – et je ressens toujours – un sentiment d'appartenance assez fort pour la ville de Poitiers. C'est sûrement dû au fait que mes grands parents et parents y ont aussi vécu. C'est une sensation difficile à verbaliser. J'ai fait chier mes parents assez tôt pour me réaliser à travers le peu de chose qui me tenaient vraiment à cœur – à l'époque c'était donc le hardcore et bouger en concert.

Le mec m'a expliqué assez tôt qu'il fallait être « honnête avec soi-même » et « cerner au mieux ses priorités ». Lui, par exemple, savait qu'il souhaitait faire la fête toute sa vie.

Comme à peu près 99 % des adolescents français branchés musique, j'avais aussi un prof de guitare. Il s'appelait Dan. Il a encore aujourd'hui la palme du mec en t-shirt Slayer le plus sage au monde. Le mec m'a expliqué assez tôt qu'il fallait être « honnête avec soi-même » et « cerner au mieux ses priorités ». Lui, par exemple, savait qu'il souhaitait faire la fête toute sa vie. À un moment donné, il avait dû choisir entre le sport et la musique. Le sport étant difficilement conciliable avec la fête, il avait donc opté pour la musique sans se retourner. Ce curieux alliage de pragmatisme et d'horizon court résume assez bien la vie de jeune adulte à Poitiers – c'était peut-être aussi le meilleur moyen de faire resigner les adolescents de la ville à un abonnement à l'école de musique.

Au-delà du fait de grandir à Poitiers, il faut savoir que j'ai été la victime d'un autre particularisme. J'ai vécu toute mon adolescence en caserne parce que mon père était gendarme. J'ai donc été trimballé dans différents appartements de fonction relativement spacieux avec des voisins au-dessus, en dessous et sur les côtés, tous femmes et enfants de gendarmes. Cette configuration détermine certaines règles de vie en collectivité qui ont parfois déteint sur ma vie au sein même du foyer.

Ça a aussi déterminé le fait que les horaires de vie de ma famille étaient calés sur les horaires de service de mon père. Ça donne du cadre et une forme de discipline. Mon frère et moi ayant toujours respecté ce cadre, les relations étaient plutôt cool. Mes parents n'avaient pas grand-chose à craindre de toute manière ; quand je sortais de chez moi j'avais genre 5 mètres à faire pour retrouver mes potes, que je connaissais depuis la petite enfance. Je me souviens que certains collègues de mon père, souvent les plus cow-boys, laissaient faire pas mal de conneries à leurs gosses. Il arrivait que ta boîte aux lettres soit taguée, ton scooter désossé, les cages d'escalier pouvaient être un lieu pour « s'expliquer ». C'était loin d'être la zone mais entre fils de gendarmes régnait un peu cette vibe « enfant sauvage » typique des séries américaines et des reality show sociaux français.

En vivant à Poitiers, tu penses forcément à Paris. Tout le temps. T'es qu'à 1 h 30 de train de la capitale et même si tu ne sais pas bien ce que tu y ferais, tu te dis en permanence que c'est là-bas que les choses se font. Ce n'est pas vraiment un rêve, mais un horizon. En revanche, tu ne penses jamais au reste de la France. Je me disais que ça n'avait pas grand-chose de plus à offrir que Poitiers. Comme je n'avais pas spécialement envie de faire quoi que ce soit, Poitiers était l'endroit rêvé pour rester chez moi, tranquille. J'envisageais alors la vie comme une longue ligne droite, un complexe autoroutier sans désagrément.

La soirée d'anniversaire typique, c'était une maison délaissée un samedi soir, 30 ados en rut et un carnage préprogrammé.

Je n'ai gardé aucun lien avec mon cercle d'amis proches du lycée. Celui-ci a explosé dès l'obtention du BAC et l'arrivée à la fac. Pour autant, je conserve d'excellents souvenirs de ces années-là. Comme je l'ai dit, les affinités se sont toujours créées, pour ma part, sur le partage d'un même humour. Si la cour du lycée constituait un moment idéal pour exprimer ses qualités dans ce domaine, le meilleur endroit pour s'exprimer en tant que jeune être humain demeurait les fêtes d'anniversaire.

La fête d'anniversaire en province, c'est une parenthèse d'une nuit qui sert à expérimenter ton début de libido, tes limites physiques, ta confiance en soi et souvent, tout ça en même temps. En y repensant, c'est une compilation de moments plus embarrassants les uns que les autres.

La soirée d'anniversaire typique, c'était une maison délaissée un samedi soir, 30 ados en rut et un carnage préprogrammé. Un tiers des effectifs ne dépassait pas minuit, puisque trop soûls, et le reste des invités vivait la soirée de manière plus ou moins heureuse. Il n'existe aucune limite dans ce genre de contexte. Plus la maison est éloignée de la civilisation, plus les adolescents se lâchent. De fait, tu abandonnes ta fierté au moins une fois par trimestre dans ce genre de teuf.

L'autre alternative c'était la discothèque la Grand'goule. J'ai jamais saisi la signification du nom. C'est vraiment la boîte de province archétypale comme peuvent la moquer les gens de la capitale. Il n'y a pas vraiment de programmation musicale, mais l'on retrouve une vague programmation thématique passée par le prisme du merchandising des marques d'alcool qui sponsorisent la plupart des teufs. Les DJs résidents sont tous ultra pétés mais jouent ce que tous les mecs et les nanas qui viennent attendent : de la grosse merde plus ou moins R&B d'inspiration Guetta. Il n'y a aucune place pour la notion de goût et c'est justement la raison pour laquelle tu y reviens.

Mais rétrospectivement, je dois reconnaître que je ne sortais pas tellement. Les bars étaient trop wack pour moi à l'époque. Fidèle à mon programme de vie, le week-end je passais pas mal de temps à télécharger de la musique sur le Internet 1.0, ou à en faire. Avec mon frère, on allait aussi dans un shop spécialisé, la Nuit Noire, dans la cour de la célèbre salle Le Confort moderne. Un truc assez nerd, avec plein de skeuds de death metal et de grindcore et des mecs bien plus vieux que nous qui s'en occupaient bénévolement. Je me souviens de l'un des gars, qui s'appelait Pascal. C'était une encyclopédie vivante du death metal, détenteur d'un amour sans équivalent 100 % Poitou. Le mec avait conceptualisé une forme de musique qu'il appelait le « grindcore agricole ». C'était super pété mais 100 % true, un peu hors du temps, comme une bonne partie de la région Poitou-Charentes.

Fait étonnant, d'un point de vue « relation avec l'autre sexe », j'ai l'impression que tout le monde trouvait plus ou moins chaussure à son pied. Les pétasses (comprendre : les meufs les plus jolies du coin) se retrouvaient évidemment le plus souvent avec des mecs qui se la racontaient en Nike Cortez – curieux par ailleurs que cette chaussure profilée ait disparu des radars de l'élégance aussi vite –, mais t'avais des meufs plus réservées qui s'offraient aux mecs plus réservés.

Je ne me souviens pas de grosse tension entre les mecs au sujet des meufs. Cela dit, j'inclus les meufs parmi les sujets qui ne me passionnaient pas trop à l'époque. Pour moi, c'était même le summum de l'ennui.

Au final, parmi tous les mecs que j'ai côtoyés au lycée, peu ont réellement mal fini. Vu les backgrounds familiaux, il y a toujours un moment où Papa et Maman ont fini par rattraper les sorties de route de leurs gentils éléments perturbateurs. Je croise parfois sur Paris certains de ces mecs considérés comme un peu tough au bahut. J'en ai vu un il y a quelque temps à la préfecture de Paris. Le mec semblait avoir réussi un concours de secrétaire administratif – pas hyper tough, mais très poitevin comme destin.

Nicolas fait de la musique sous le nom de Geena. Il a un Twitter.