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La vie de caissière de supermarché n’est pas un long fleuve tranquille

Clients agressifs, radins et alcooliques : mon quotidien dans un supermarché m'a appris quelques trucs sur l'être humain.
13.10.15

Photo via Flickr

Comme 63 % des jeunes Français, j'ai déjà eu ce que l'on appelle « un job d'été ». Équipière chez McDonald's, assistante chargée des photocopies au sein d'une concession automobile ou plus récemment caissière pour le compte d'un supermarché parisien, j'ai affronté la réalité peu reluisante du monde du travail hexagonal, le plus souvent pour pouvoir partir en vacances avec mes potes.

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L'été 2013, alors que je me trouvais comme chaque année en manque cruel d'argent, j'ai pu accéder au Graal tant recherché – un poste dans un supermarché, donc – grâce à l'intervention d'un ami qui bosse dans ce milieu depuis quelque temps. J'y ai découvert un univers très particulier dans lequel les différentes castes de la société française s'entrecroisent sans trop de difficulté. Bon, j'admets que ce qui restera de cette expérience est la nécessité de tout faire pour se persuader qu'un employé en 2015 est autre chose que le bras articulé d'une machine tentaculaire – et son corolaire, que l'humanité est autre chose qu'un concept théorique.

Je connais peu de gens qui vous diront qu'être caissière est une activité « sympa. » C'est un job ennuyeux et a priori peu propice au développement intellectuel du fait de la répétition de tâches très simples. Mon cas n'y fait pas exception. Le supermarché en question se situe aux alentours d'une porte de Paris – un lieu dans lequel se côtoient des gens venant d'horizons très divers. Le bâtiment était en soi assez déprimant, sorte d'immense entrepôt éclairé par des néons jaunâtres. Ma mission était simple : je m'installais à mon poste et me préparais psychologiquement à passer 8 heures à subir les assauts désagréables des courants d'air surgissant de la porte automatique.

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Pour vous donner une idée, un supermarché français du XXIe siècle reproduit la même logique managériale qu'une usine textile des années 1950. Le directeur est un homme en costume et le personnel de caisse est essentiellement composé de femmes. Par contre, et contrairement à ce que l'on pourrait penser, le directeur d'un supermarché n'est pas forcément un gros con autoritaire qui passe sa journée dans son bureau à épier ses employés. Le mien entretenait un rapport paternel avec ses subordonnées, en nous protégeant des clients trop insistants et en nous aidant lors des périodes de rush. Je ne prétends pas connaître le fonctionnement de l'ensemble du marché du travail, mais je suis persuadé que peu de jobs vous donnent l'occasion de contempler votre boss en train de décharger des palettes.

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Une autre surprise à laquelle je ne m'étais pas préparée m'attendait. Avant de me plonger pendant quelques semaines dans l'univers des caissières, je pensais naïvement que les clients prenaient en pitié cette catégorie socioprofessionnelle peu considérée. Je me trompais. Avides de consommer et de déverser les frustrations personnelles caractéristiques des gros cons, ils ne se faisaient pas prier pour me reprocher de ne pas assez sourire ou de ne pas travailler assez vite.

Lorsque vous êtes confronté à l'ennui, vous n'avez qu'une seule solution : penser à autre chose. Face à la menace de se transformer en rouage d'une machine inhumaine, on oblige son cerveau à tourner à plein régime – sans doute encore plus que dans de nombreux métiers dits « intellectuels » ou « créatifs ».

Mon supermarché aurait pu accueillir sans mal des chercheurs en anthropologie désireux d'observer un microcosme humain sans prendre la direction des îles Samoa. Ils y auraient vu des alcooliques n'ayant aucune gêne à remplir leur caddie de bières bon marché un lundi midi et des radins qui trafiquent les étiquettes des produits sans savoir que mon écran leur donnera forcément tort. Mais les personnes qui me donnaient envie de m'ouvrir les veines étaient sans conteste les consommateurs de produits bio. Déambulant dans les rayons les bras chargés de produits absurdes, ces clients étaient souvent des femmes ni jeunes ni vieilles, et plutôt aisées – un profil confirmé par certains sondages.

Travailler dans un supermarché vous apprend à devenir invisible aux yeux du monde. De temps à autre, j'avais droit à un péremptoire « sac ! » afin de me signifier la volonté de certains clients de leur donner un sac en papier recyclable. Après, je les comprends. Qui aurait envie de se retrouver dans une queue de supermarché un mardi soir en sachant que ce qui les attend à la maison est un mioche de 3 ans, un épisode de Mentalist et une tarte surgelée aux épinards ?

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Lorsque vous êtes confronté à l'ennui, vous n'avez qu'une seule solution : penser à autre chose. Face à la menace orwellienne de se transformer en rouage d'une immense machine inhumaine, on oblige son cerveau à tourner à plein régime – sans doute encore plus que dans de nombreux métiers dits « intellectuels » ou « créatifs. » Albert Einstein avait un boulot bien merdique à l'Office des Brevets de Berne lorsqu'il a théorisé la relativité restreinte pour la première fois. OK, je ne suis pas Albert Einstein. Je n'ai pas révolutionné la physique depuis mon comptoir de caissière. Mais j'ai sans doute appris plus de choses sur l'humanité qu'un psychologue confirmé.

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Au lieu de regarder l'heure toutes les deux minutes – et donc de me conforter dans l'idée qu'être caissière était profondément chiant – je me suis mise à mettre à profit mon expérience. Chaque client qui passait à ma caisse avait droit à un examen complet de son mode de vie. Je savais ce qu'il allait faire le soir même, ce qu'il allait chier demain, et même devenir s'il était heureux ou foncièrement dépressif. Je pénétrais dans son intimité. Lorsque vous assistez au passage en caisse d'un trentenaire armé d'une barquette de fraises, d'une bouteille de champagne et d'une boîte de capotes, vous n'avez pas besoin de vous appeler Pierre Bourdieu pour déduire que sa soirée sera agréable.

À ce propos, j'ai toujours été divertie par la gêne visible sur le visage de certaines personnes lors de leurs achats. Plus la chose est banale, plus le client semble embarrassé. Acheter du papier toilette, des préservatifs ou du dentifrice semble mettre tout le monde mal à l'aise. Pourtant, et jusqu'à preuve du contraire, tout le monde a besoin de couler un bronze, de baiser, et d'avoir une hygiène bucco-dentaire irréprochable.

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J'ai également été confrontée à ce que l'on évoque de manière générale par l'expression « misère sociale ». Le 6 de chaque mois, j'ai vu défiler des chariots remplis exclusivement de bouteilles de whisky premier prix. Si vous recevez comme moi des allocations, vous savez que le 6 du mois correspond souvent aux versements des différentes CAF de France. Du haut de mon existence aisée, je ne jugeais pas. Le regard embarrassé de ces acheteurs traduisait chez eux une certaine conscience de leur situation.

D'autres n'hésitaient pas à remplir leur caddie de produits de marques, avant de réaliser qu'ils n'avaient pas les moyens de les payer. Ils se contentaient alors de laisser le chariot sur place et de rentrer chez eux. C'était leur fétichisme personnel, qui m'obligeait à faire rappliquer un employé pour tout ranger à temps – sinon, les produits étaient jetés. Une autre passion animait certains acheteurs, susceptibles de dépenser quelques centimes pour un paquet de spaghettis peu alléchant mais une fortune pour de la bouffe de chat de qualité. Je les comprenais, leur animal étant sans doute la dernière chose qui les rendait heureux.

Ce que les gens oublient trop vite dans un supermarché, c'est que les caissières n'ont pas un devoir à respecter envers la société. Non, une employée n'a pas à faire sauter sa pause sous prétexte que vous êtes pressé. Mais il serait tout de même exagéré d'affirmer que tous les clients m'ont méprisée. J'ai en tête ce mec de 18-19 ans qui m'a laissé son numéro de téléphone sur son ticket de caisse. S'il m'avait croisé dans mon milieu « naturel », peut-être n'aurait-il jamais osé m'aborder. Alors OK, je ne l'ai jamais rappelé. Mais j'ai tout de même trouvé ça attachant, ce qui ne l'a pas empêché de changer de caisse à chaque fois qu'il venait faire ses courses.

Avec du recul, je me rends compte que j'ai eu beaucoup de chance de ne faire ce boulot que pendant quelque temps. Discuter avec une caissière qui est là depuis 37 ans revient à dormir une nuit en cellule avec un condamné à mort. Pensez-y la prochaine fois que vous râlerez parce qu'une caissière acariâtre s'est comportée de manière « non professionnelle ».

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