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Pays de lumière

Un ancien « enfant perdu » du Sud-Soudan cherche à sauver sa nation à la dérive.
22 mai 2014, 8:00am

Machot devant sa maison de Lynnwood, dans l’État du Washington. Photo : Kyle Johnson

Au départ, c’était une idée simple : visiter le plus jeune pays du monde avec Machot Lat Thiep, un Soudanais dégingandé de 32 ans. Machot est un ancien « enfant perdu », et cherche à aider sa jeune patrie déjà en période de troubles. Quel meilleur moyen pour comprendre toutes les subtilités de l’Afrique qu’avec un mec comme lui ?

Les enfants perdus, ou lost boys, ce sont ces milliers d’enfants qui ont fui la guerre civile de l’ancien Soudan et se sont retrouvés dans des camps de réfugiés en Éthiopie ou au Kenya. Au cours de la dernière décennie, la situation déplorable des enfants perdus a inspiré d’innombrables articles, films et livres ; même des gens tels que Brad Pitt ou George Clooney ont fait leur possible pour sensibiliser le monde à leur tragédie.

À l’issue de cette lutte complexe pour l’indépendance du Sud-Soudan, environ 3 800 de ces jeunes hommes ont été accueillis dans divers foyers américains. Beaucoup d’entre eux porteront à vie les marques tribales des Dinkas (l’ethnie majoritaire du pays) ou des Nuers. La plupart s’en sont bien sortis ; ils ont eu accès à une éducation, ont trouvé du travail et ont pu commencer une nouvelle vie. Certains, tels que Machot, ont prospéré aux États-Unis et veulent aujourd’hui investir leurs capitaux dans leur pays natal.

Machot est un homme grand et mince, à la peau très noire. Il est nuer ; il porte des cicatrices tribales autour de la bouche. Six balafres lui traversent le front jusque derrière les oreilles. Manager pour la chaîne de distribution Costco à Seattle, il est marié et a deux enfants.

J’ai connu Machot peu après que sa famille a été kidnappée à la frontière kényane par des malfaiteurs somaliens qui cherchaient à obtenir une rançon. Un ami à lui – l’homme qui l’avait aidé à entrer sur le territoire américain – a pris contact avec moi pour me demander conseil en vue de sa libération. Ils ont finalement été relâchés sans avoir à payer quoi que ce soit.

Il y a quelques années, lorsque l’indépendance du Sud-Soudan a été envisagée pour la première fois, Machot s’est impliqué dans la vie politique de son pays. Il y est retourné peu après pour ratifier la première constitution. Fin 2013, Machot et moi avons émis l’idée d’aller visiter ensemble la jeune nation. L’idée consistait à rencontrer Riek Machar, leader du peuple nuer et à l’époque, encore vice-président.

Cependant, à la mi-décembre, la situation politique au Sud-Soudan s’est lourdement détériorée. Le président Salva Kiir a accusé Machar d’avoir opéré une tentative de coup d’État. La nouvelle s’est propagée. Une fusillade a éclaté entre les Dinkas et la garde présidentielle nuer, le « bataillon tigre ». Une émeute a été déclenchée dans la capitale, Djouba. La milice dinka s’est mise à traquer les Nuers un à un. Machar a échappé de peu à la destruction de sa maison par les tanks. À la suite de ces événements, Machot a décidé de porter secours à son pays, ou du moins, à ce qu’il en restait.

Je lui ai acheté un billet d’avion pour Nairobi et il a convaincu son patron de lui accorder un mois de congé sans solde. J’ai donné à sa famille de quoi vivre pendant notre absence. En janvier, nous partions en compagnie de notre photographe et cameraman, Tim Freccia.

Notre idée simple s’est en fait révélée plus compliquée. Les combats faisaient rage dans toute la région, et l’Ouganda s’était mêlé aux hostilités. Les villes de Bor, Malakal et Bentiu étaient assiégées. Le pays était divisé entre l’Armée populaire de libération du Soudan (APLS), soutenue par le gouvernement, et les forces renégates nuers, sous le prétendu contrôle de Machar, caché quelque part dans la nature. Nous étions loin du voyage sans encombre que nous avions imaginé.

Nous avons consulté plusieurs experts de la région pour savoir où se trouvait Machar. Nous avons eu diverses réponses : « Machar est à l’ambassade américaine. » « Machar est sur l’île Girafe, dans les marécages. » « Machar est à Londres. » Tout ce que l’on savait, c’était qu’il était quelque part dans la nature et que le gouvernement venait d’envoyer 2 000 hommes à sa poursuite. L’hypothèse la plus crédible disait que Machar se cachait à Akobo, la ville la plus à l’est de son État de résidence – et accolé à la frontière ouest de l’Éthiopie –, le Jonglei. En résumé, ce sont ces événements qui nous ont poussés à rejoindre Nairobi en voiture avec Edward, notre fixeur, afin de trouver un pilote qui nous déposerait au-delà des lignes rebelles.

Edward travaille avec un homme du nom de Ian Cox. Ils dirigent ensemble Lorry Boys, une entreprise qui fournit des avions, des véhicules et des équipements lourds aux gens qui ont des besoins similaires aux nôtres. Ces derniers temps, la plus grande partie de leur job consistait à secourir les étrangers en danger au Sud-Soudan en les évacuant par avion. De fait, plus personne n’avait le droit d’entrer sur le territoire. En d’autres termes, le gouvernement à Djouba n’autorisait aucun pilote à atterrir dans le territoire détenu par les rebelles – c’est-à-dire toute la campagne entourant Djouba.

Plusieurs pilotes téméraires, ceux qui ont l’habitude de transporter n’importe quoi n’importe où, ont d’abord accepté notre requête. Ils ont ensuite consulté Djouba et ont compris que les compagnies charters et les pilotes qui s’aviseraient de soutenir les rebelles seraient placés sur liste noire. Nous avons essuyé plusieurs refus. Puis, nous avons cherché plus loin parmi les pilotes kényans connus pour effectuer ce genre de missions – des pilotes qui se foutaient de Djouba. La plupart d’entre eux gagnent leur vie en s’occupant de transferts de rançons ou en évacuant des otages en Somalie. Autrement dit, ces pilotes font un travail illégal qui paie bien mais qui les expose à de grands dangers.

Nous voilà donc sur un parking pour rencontrer un pilote dont on ne peut pas trouver la photo, le nom ou même l’existence sur internet. Il nous a dit qu’il était prêt à nous aider mais qu’il était occupé ; ici, il y a beaucoup à faire dans l’humanitaire. C’est un ancien pilote du Special Air Service (SAS) britannique, habillé avec soin, et qui connaît bien la région. Il examine la carte et calcule la distance. Bien qu’il ait dû annuler sa séance de shopping, il a l’air intéressé par le job.

« Il faudra que vous apportiez deux fûts de carburant au Nord du Kenya, sur la rive opposée du lac Turkana. Quand on atterrira, ça nous évitera les visiteurs incongrus », déclare-t-il.

Son prix ? « Ça dépend du risque » – ou une façon peu délicate de nous dire qu’il peut nous faire payer le montant qu’il veut.

Tim reconnaît le pilote et lui dit : « Vous êtes allé chercher Amanda Lindhout et Nigel Brennan avec un Cessna 210. J’étais sur la piste quand vous êtes arrivés. »

Le pilote lui sourit. Il déclare qu’il a également tiré d’affaire deux pêcheurs des Seychelles kidnappés par des pirates. « Ils ont payé une fortune pour ces gars. »

C’est là que cette idée nous a frappés : entrer au Sud-Soudan pour y voir un pays en train de s’effondrer et traquer son vice-président déchu valait-il vraiment la peine de payer 12 000 euros, de risquer notre vie et d’affronter la chaleur, les épidémies et l’hostilité générale ? Absolument.

Tout compte fait, notre périple est assez ordinaire. Au moins aussi ordinaire qu’un ancien enfant soldat avec des cicatrices au visage bossant dans un Costco à Seattle.

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