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LE NUMÉRO FICTION 2011

John Rechy

Cité de la nuit de John Rechy reste, presque cinquante ans après sa parution, un incontournable du monde éclairé au néon des gigolos, des drag-queens à plein temps et des gentilshommes qui...
13.1.11

INTERVIEW : STEVE LAFRENIERE

PORTRAITS : TERRY RICHARDSON

n 1963, la maison d’édition Grove Press de Barney Rosset a frappé, une fois encore, avec un roman pionnier.

Cité de la nuit

de John Rechy reste, presque cinquante ans après sa parution, un incontournable du monde éclairé au néon des gigolos, des drag-queens à plein temps et des gentilshommes qui les sollicitent. Ce que

Le Festin nu

a été pour les hipsters,

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Cité de la nuit

l’a été pour des générations successives de jeunes pédés et lesbiennes qu’Andrew Holleran barbait. Dans ce livre, un narrateur dont on ne connaît pas le nom – inspiré de Rechy, lui-même prostitué – erre de façon délirante d’El Paso à Hollywood en passant par Manhattan, michetonne inlassablement et enchaîne les vicieux avant de s’effondrer à La Nouvelle-Orléans, pathétique, le jour de Mardi gras. Plus que la somme de ses personnages et scènes,

Cité de la nuit

est l’un des livres les plus puissants jamais écrits sur le narcissisme et la solitude. Gus Van Sant s’en est plus qu’un peu inspiré pour son film

My Own Private Idaho

, et cette crypto-folle de Jim Morrison y fait allusion lorsqu’elle gronde de façon répétée le titre du bouquin dans « L.A. Woman ».

Rechy a écrit une douzaine de bouquins tout en prolongeant de quelques années sa carrière de pute de rue. De cette époque datent

Numbers

et

The Sexual Outlaw

, qui sont tous deux des précipités audacieux de luxure et d’obsession. Dernièrement, ses romans ont traité des mêmes sujets mais d’un point de vue hétérosexuel. L’un d’eux,

The Life and Adventures of Lyle Clemens

, est un excellent roman picaresque librement adapté de

L’Histoire de Tom Jones

, de Henry Fielding. Ses scènes de sexe rivalisent avec celles de

Cité de la nuit

, mais son cœur, d’une certaine façon, a fait du chemin.

Rechy a insisté pour que je l’interviewe en chair et en os. Je préfère généralement ­enregistrer des conversations téléphoniques, mais j’avais bien envie de le rencontrer. Je me suis donc retrouvé à sonner à sa porte, quelque part au-dessus des lettres de Hollywood, un après-midi chaud et sec du mois de novembre.

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PS : vu que

Numbers

paraîtra en français pour la première fois au mois de février 2011, on vous en a mis un bout à la fin de l’interview.

Vice : Commençons par le commencement, avec Cité de la nuit. Je n’ai jamais réussi à savoir si vous vous étiez frotté à l’écriture avant ce livre. Vous avez bossé pour un ­journal, n’est-ce pas ?

John Rechy :

Quand j’étais gamin. Enfin, ado.

Au Texas ?

Oui. J’ai obtenu une bourse de 50 $ pour étudier le journalisme à Texas Western College, et j’ai décroché un job de grouillot au sein du journal local. J’étais un grouillot. Je crois que je me faisais 15 $ par semaine, quelque chose comme ça. Mais j’ai beaucoup appris.

Quand on est grouillot – aujourd’hui on dirait « stagiaire édito » – on travaille avec les écrits de tout le monde. Quand avez-vous commencé, vous, à écrire ? Vous avez pris des cours ou vous êtes un autodidacte ?

J’ai pris des cours bien plus tard, mais j’écrivais, enfant. Très, très jeune. À 8 ans j’élaborais des histoires et je dessinais. J’adorais dessiner. Quant à ce que j’écrivais, croyez-le ou non, mon premier roman était sur Marie-Antoinette.

Quel âge aviez-vous quand vous l’avez écrit ?

Je devais avoir 11 ans quand je l’ai commencé. Je vivais dans le quartier pauvre d’El Paso, et j’écrivais un roman sur Marie-Antoinette. J’ai fait des recherches, des pages et des pages de travail de recherche, et j’ai écrit quelque chose comme 500 pages.

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Time on Wings

, c’était le titre du roman.

Vous comptez le publier un jour ?

Malheureusement, je l’ai détruit en même temps que tous mes écrits précoces. Quand je suis rentré de l’armée, tout ce que je voulais c’était repartir à zéro, et j’ai tout détruit. C’est terrible.

J’aurais bien aimé voir vos écrits juvéniles. Cité de la nuit a commencé comme une…

Lettre.

Une lettre, et c’est devenu une nouvelle qu’un magazine a publiée. Comment ça s’est passé ?

J’allais souvent rendre visite à ma mère à El Paso. Une fois, je n’arrivais pas à trouver le sommeil, alors j’ai écrit la lettre qui figure au début de

Cité de la nuit

. C’était une planche de salut.

Et la personne à qui était destinée cette lettre vous a répondu ?

Non. Je ne l’avais pas envoyée. Je croyais que je l’avais envoyée, mais non.

Et vous l’avez relue.

Oui, je l’ai relue et j’ai pensé : « Ça ressemble à une histoire. »

Et vous n’aviez encore rien publié à ce moment-là ?

Non. Et donc je l’ai envoyée à

Evergreen Review

et à

New Directions

, les deux l’ont voulue, et Don Allen, qui travaillait à Grove Press, m’a demandé si c’était extrait d’un roman. J’ai répondu : « Oui. »

Ah, donc vous étiez à El Paso, et vous receviez des lettres de ces gens importants à New York ?

Oui.

C’est incroyable tout de même. Et dans quel chapitre se trouve cette lettre ?

La partie appelée « Mardi gras ».

La fin du livre.

Oui, mais je l’ai récrite pour le roman. Ça ­ressemble encore à une lettre adressée à quelqu’un. Mais le fait que Don me suggère que ça ­faisait peut-être partie d’un livre a agi comme un catalyseur. Et on m’a filé une avance.

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Avant cela, ça ne vous était jamais venu à l’esprit que vous pourriez écrire un roman ?

Non.

Vous me faites marcher, là ?

Je n’avais jamais, jamais eu l’intention d’écrire sur ce monde-là. Jamais.

Eh bien vous l’avez fait, et évidemment ça ne ressemblait à rien d’autre. C’est un livre éminemment original, ça n’a rien à voir avec The City and the Pillar de Gore Vidal. Il y avait un zeitgeist qui vous a donné envie d’écrire de cette façon presque générationnelle ? Vous étiez versé dans Kerouac ?

Je ne veux pas me montrer ingrat mais non. Kerouac, je n’ai rien lu de lui pendant un bon moment. Je l’admire énormément.

Mais vous comprenez pourquoi je demande ça ? La langue de Cité de la nuit a quelque chose de très Beat.

Oh, certainement. Absolument. Je suis souvent assimilé aux pseudo « écrivains Beat ». Mais je ne les fréquentais pas, non. J’ai rencontré Allen Ginsberg plus tard, mais c’est une autre histoire.

Donc vous avez inventé du tout au tout cette façon d’écrire et de parler ?

Non. (

rires

) Une de mes grandes influences stylistiques, c’est

Winnie l’ourson

.

(rires) On va mettre cette citation en exergue.

C’est la vérité. Ça l’est.

C’est le côté absurde qui vous inspire ?

Pas exactement. Il y a un truc stylistique dans

Winnie l’ourson

, c’est l’usage déroutant des majuscules pour mettre en valeur un mot, et j’ai pensé : « Hé, mais c’est génial. » Et j’ai utilisé ce procédé. Et John Dos Passos m’a aussi beaucoup influencé. Je l’ai beaucoup lu, ado.

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Écrire, c’était vous rebeller ? Le personnage principal est un gigolo, certes, mais c’est aussi une sorte de délinquant juvénile. Vous étiez un écrivain rebelle ?

Aussi peiné que je sois de l’admettre, non. Et ça m’attriste parce que ce serait fantastique de dire : « Oui, j’étais un écrivain rebelle. » Mais sans les encouragements de Don Allen, je ne pense pas que j’aurais écrit ce livre. Après celui du Mardi gras, j’ai écrit un chapitre sur Miss Destiny, la drag-queen qui a acquis une petite notoriété par la suite. Je ne m’en suis pas rendu compte, mais

Cité de la nuit

est devenu assez célèbre. Je pensais que ça ne mènerait nulle part. Comme

Evergreen Review

. Et Barney Rosset, le fondateur de Grove Press, l’avait refusé.

Vraiment ? Parce que c’était trop « abusé » ?

Non, parce que Grove Press publiait plein de choses différentes. Mais Don Allen était vraiment ennuyé par le rejet de Barney, donc il m’a dit : « Récris ça, fais ci et ça. » Je l’ai récrit, je l’ai renvoyé, et Barney l’a de ­nouveau refusé.

Les scènes de sexe sont fascinantes dans ce livre. À l’époque où c’est paru, en 1963, la seule littérature pornographique gay qu’on pouvait trouver, c’était dans des fanzines – mais le style était fleuri et niais. Cité de la nuit est sorti : ça a posé le décor, fourni un canevas, et décrit avec sincérité et précision la vie sexuelle d’un hustler. Vous étiez gigolo dans la vraie vie. Vous racontiez ce que vous viviez ?

J’écrivais ce dont je me souvenais. Quand le chapitre sur Miss Destiny a été refusé, je me trouvais à Los Angeles, et j’ai eu une réaction très romantique, j’étais touché, triste, et je suis monté sur le toit de cet immeuble de quatre étages dans Hope Street et j’ai fumé de l’herbe. Là, les cloches d’une église tout près se sont mises à sonner et je suis ­redescendu, je me suis détaché de ce qui était arrivé pour me mettre à imaginer, à la place, ce qui aurait dû arriver. Cette histoire avait besoin d’un peu de poésie, et c’est ce que les cloches m’ont suggéré.

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C’est quand vous vous êtes extirpé des mémoires pour partir à l’assaut de la fiction.

J’ai récrit cette histoire, c’est paru dans

Big Table

et ça a éveillé l’attention de Norman Mailer, de James Baldwin – qui m’a écrit –, de Ken Kesey, de tous. Ça fonctionnait.

C’est comme si cela avait eu besoin de devenir plus cinématographique, plus romantique pour coller de plus près à la réalité. La première fois que j’ai lu Cité de la nuit, en 1971, c’est ce qui m’a envoûté. J’avais 18 ans et cette qualité intrinsèquement punk, le côté énervé du truc, le réalisme de ce roman m’ont accroché. J’étais installé dans ce monde parfaitement – quoique pas ­totalement – romantique.

Mais c’est romantique. Ça l’est.

Oh, oui.

L’une des choses qui m’a le plus abasourdi, c’est le scandale que ça a suscité. Tout d’abord, il n’y a pas une seule scène de sexe. Bon, c’est vrai, il y a la fin d’une scène de cul à la fin du livre, mais rien de cru. Et puis, quand ce livre est sorti, j’ai pensé que je serais acclamé comme un écrivain, mais je pensais que ça ne se vendrait pas bien. Le contraire s’est produit.

Ça a été un des best-sellers de Grove. Et ça se lit encore très bien. Je connais des types de 20 ans qui ont aimé Cité de la nuit.

Je reçois encore des lettres de lecteurs, parmi eux beaucoup de jeunes lecteurs.

Si vous êtes un jeune pédé urbain et branché, c’est un must-read.

Des jeunes gens m’écrivent et me disent que ça leur a ouvert les yeux, donc je pense que oui, c’est assez contemporain.

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Bien, je vais vous faire une révélation que j’ai hésité à faire, mais maintenant qu’on est assis ici et que j’ai bu un demi-verre de vin… Un an après avoir lu Cité de la nuit, j’ai fait le gigolo à Denver, dans le Colorado.

Ah, très bien ! (

rires

)

Pendant dix mois, en 1972, j’ai été pute de rue dans le Capitol Loop, près du Capitol Building. Le quartier était surnommé Fruit Loop, ou encore Sodomy Circle.

Mon Dieu !

Ils faisaient le tour puis vous prenaient en voiture, et c’était incroyable. Les drag-queens dans la rue… Le centre-ville de Denver était mal famé mais vraiment fun. Je me suis beaucoup amusé. Je ne regrette rien. Quand je pense à cette époque, je pense aussi à Last Exit to Brooklyn, le bouquin d’Hubert Selby, qui est paru un an plus tard. Qu’est-ce que vous en avez pensé ?

C’est un roman formidable, et c’est un écrivain formidable mais il avait un problème avec moi : méchant, méchant, méchant. On m’envoyait de mauvais livres pour que j’écrive un mot dessus, et dans le tas, ce livre m’a sidéré. C’était tellement brillant ! J’ai envoyé un texte louangeur qu’ils ont failli utiliser, mais Hubert Selby a dit non. Il ne voulait pas de texte promotionnel venant de moi. Il s’est avéré que le fait que

Cité de la nuit

sorte en premier l’avait passablement énervé. J’ai pensé, il ne veut pas de mon soutien, donc qu’il aille se faire foutre. Mais ensuite, des années plus tard, il a traversé une mauvaise passe. Moi, j’enseignais à USC. J’ai fait en sorte que le directeur l’embauche. Donc il s’est mis à enseigner à USC et les étudiants l’adoraient. Il ne croyait pas aux notes, moi non plus. Donc je ne filais que des A. Ils avaient déjà assez à supporter dans la vie pour ne pas en plus avoir à flipper des ­mauvaises notes. Mais apparemment, Hubert filait des C à tous ses étudiants, ce qui veut dire qu’ils ne validaient pas le cours.

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Ah tiens !

(

rires

) On lui a dit de reconsidérer sa position.

Il n’a pas beaucoup écrit en dehors de Last Exit to Brooklyn, et ses autres œuvres ne sont pas très connues.

Mais elles sont fantastiques.

J’ai encore deux, trois questions sur Cité de la nuit : Miss Destiny est la drag-queen la plus célèbre de la littérature d’après-guerre, je crois. Qu’est-ce qu’elle est devenue ? C’était quelqu’un que vous connaissiez, non ?

Ouais. C’était Miss Destiny. Elle s’appelait comme ça.

Vraiment ?

Et c’est ce qui m’attirait chez elle. Bon, elle n’était pas aussi glamour en vrai, pas autant que je l’ai décrite. Je voulais qu’elle imprime une certaine majesté à ce milieu. Il y a une anecdote véritable que j’ai incluse dans

Cité de la nuit

, quand on était assis autour d’une table avec d’autres gigolos et des queens dans un bar de Main Street, et Miss Destiny s’énervait à mesure que toutes les autres queens étaient sollicitées et pas elle. Elle était exaspérée contre tous ceux qui étaient à notre table. Je me suis assis près d’elle, et Miss Destiny a dit : « Je ne sais pas ce qui leur prend, à ces gens. Je ne suis pas à ma place. » Elle était allée à l’université, elle avait lu Shakespeare. J’étais bourré et apparemment elle aussi. Et on avait fumé. Je lui ai dit : « Ne le dis à personne, mais moi non plus. » Je lui ai raconté

Othello

façon drag-queen, genre Desdémone était une reine démentielle, et elle était mariée à un bel étalon noir. Ça l’a épatée, et c’est là qu’elle s’est livrée, qu’elle m’a confié qu’elle rêvait de se marier. J’ai un peu embelli tout ça dans le livre, mais l’histoire de départ était formidable, tellement triste…

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Ça paraît authentique.

Par la suite, elle a donné une interview – la vraie Miss Destiny a répondu aux questions d’un journaliste. Ça m’a fait très plaisir. Ils l’ont même mise en couverture du magazine. Dans l’interview, elle a parlé de moi en ces termes : « Ah, oui, je vois. Il était mignon, je lui ai fait un prix. » (

rires

) Je m’en fichais. Elle a repris contact des années après. Elle s’est mise à m’appeler. Mais je ne sais pas comment elle a eu mon numéro – je n’étais pas dans l’annuaire.

Oh, les drag-queens savent toujours dénicher un numéro de téléphone à trois heures du matin. Qu’est-ce qu’elle vous disait : « Tu te souviens de moi ? »

Non. C’était tellement triste. Elle m’appelait pour me dire : « Oh, John. Mon nouveau mari est avec moi, et il ne me croit pas quand je lui dis que je suis Miss Destiny. Je peux lui passer l’écouteur ? » Et moi je répondais : « Oh, oui oui oui. C’est bien Miss Destiny. » Et je lui attribuais même certains des passages que j’avais inventés. Elle les absorbait. Elle devenait le personnage. Elle est devenue la Miss Destiny sur laquelle j’avais écrit.

Je me posais la question. Je connaissais une queen de Chicago il y a une vingtaine d’années, une jeune drag-queen très marrante qui s’était renommée d’après votre personnage.

Ah oui ?

Ouais. Mais elle ne lui ressemblait pas. C’est juste qu’elle aimait ce personnage. Gus Van Sant a souvent dit, au cours des années, à quel point il aimait Cité de la nuit.

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C’est un excellent réalisateur, excellent.

My Own Private Idaho doit beaucoup à Cité de la nuit.

Il en a même tiré une de ses meilleures répliques : «

Once you stop going for money, you start growing winds.

» C’était amusant. (

rires

)

Vous vous intéressez au porno comme à un thème d’écriture ?

Pas démesurément. Le porno m’intéresse en tant que c’est mystérieux, brutal, excitant. Ça me fait beaucoup penser à ma vie de prostitué de rue. Et ça y ressemble plus qu’un peu, en fait, sauf que maintenant c’est sur Internet.

C’est partout.

Je m’identifie tellement à certains de ces gosses qui pensent qu’ils vont devenir de grandes stars alors que ce ne sera pas le cas. Je pense écrire un recueil de nouvelles sur ce genre de blessures narcissiques.

Comme ces gens qui se font jeter comme des vieux mouchoirs ?

Précisément. J’ai vu un film porno comme ça. À l’image, vous avez ce jeune homme, et par-dessus la voix désincarnée du réalisateur. La décoration est douteuse. Le gamin – élancé, jeune, cheveux coupés ras, visage poupin –, après qu’il a fait ce qu’on lui disait de faire… Oh, mon Dieu, ça m’a brisé le cœur. Il a demandé au réalisateur : « Vous pensez que je vais percer dans le porno ? » Et cette voix, totalement dénuée d’émotion, qui lui répond : « J’en sais rien. Y’en a plein, des comme toi. Tu dois vraiment te démarquer pour réussir. » Et, mon Dieu, mon Dieu, quelle horreur ! Et le gamin persiste : « Mais vous pensez que je pourrais, moi ? J’aimerais tourner d’autres films, et que les gens m’aiment. » Et cet homme répond : « On verra bien. » Et vous voyez ce gamin qui au début était tout exalté, vous le voyez se décomposer. Ce gosse essayait si fort d’être sexy, désiré, et Dieu sait si je pouvais m’identifier. Puis il s’est rhabillé – et ça, pour moi, ça a été l’atroce conclusion de l’histoire. Il s’est rhabillé et il est redevenu un gamin ordinaire. Pantalon baggy très large et chemise. Il est redevenu un gamin ordinaire, qui va au lycée, à la plage ou ailleurs.

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Je vois ce que vous voulez dire. Mais changeons de sujet : vous avez beaucoup fait entendre votre voix sur la ghettoïsation des écrivains issus des minorités dans les librairies : la littérature noire, la littérature gay, etc. Mais dans les années soixante, on ne trouvait même pas de littérature gay. Ça a été difficile de faire rentrer Cité de la nuit ou Numbers en librairie, au début ?

Il y a eu des problèmes. Je crois que c’est à La Nouvelle-Orléans que les libraires ont tous ­renvoyé leurs exemplaires, parce qu’ils ne ­voulaient pas les vendre.

Cité de la nuit

a été saisi par les douanes australiennes. Les livres ne pouvaient pas pénétrer le territoire, au Canada non plus. Et en Angleterre, quand le bruit a couru qu’une maison ­d’édition s’apprêtait à publier

Numbers

, un groupe appelé Festival of Light a réuni pas mal de fric et a menacé les ­éditeurs. Ça a failli aller au tribunal.

Un groupe de chrétiens ?

Bien sûr. L’impression a été suspendue, et ils ont refait le livre pour qu’il ressemble à un manuel scolaire.

C’était aux alentours de 1967, c’est bien ça ?

Oui, je pense. Et c’est seulement maintenant que je commence à être publié en Espagne, par exemple (

ndlr

: Cité de la nuit,

en France, a été publié en 1966 chez Gallimard

). L’Espagne s’est retirée d’un concours international quand

Cité de la nuit

a été nominé pour le prix Formentor. Ils ne voulaient pas participer. Aujourd’hui, mes livres sont traduits en espagnol.

L’Espagne est à l’avant-garde de la culture gay maintenant. Plus vous refrénez un truc, plus il vous explosera à la figure quand vous ­lâcherez prise. Une fois que vous avez été publié, vous avez continué à vous prostituer. C’est l’un des aspects les plus captivants de votre carrière.

Oui, j’ai continué. Je m’autoproclamais « plus vieux

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hustler

au monde ».

Plus vieux hustler au monde ? Vous aviez ­seulement 23 ans.

Et je tenais secrète mon identité. Je ne disais pas aux gens qui j’étais, et si quelqu’un me reconnaissait, disait « ah, c’est toi l’écrivain », je répondais juste « mmm ».

Votre vie a été en quelque sorte mise en abîme.

Une fois, un magazine international a voulu m’interviewer. On est convenus que j’irais chez le journaliste. Je sonne, il ouvre la porte, et c’est un type que je viens juste de me taper. Il a dit : « Eh bien, je n’ai plus besoin de vous demander si votre travail est autobiographique. » (

rires

)

Vous avez continué à vous prostituer pendant plusieurs années parce que c’était qui vous étiez. Vous n’essayiez pas de coller à votre image publique. Vous vous faisiez toujours payer ?

Au début, ma vie tournait autour de la prostitution et du fait d’être gay. Et ensuite cela s’est ramifié merveilleusement, parce que je suis devenu deux personnes – j’ai multiplié les performances. Et j’étais bon acteur. J’étais très, très bon. La première partie de la nuit, j’allais dans les zones de tapin me faire du fric. Et l’autre moitié de la nuit, j’allais dans les zones de drague, et il n’était plus question d’argent mais d’attirance.

Le tapin et la drague sont deux choses séparées, mais je sais d’expérience que parfois, ça se confond.

C’est pour cela qu’il y avait des zones. Il existait une vraie ligne de démarcation, et le boulevard de Santa Monica, entre les deux, c’était les limbes – j’adorais cette zone, parce que si un client potentiel s’approchait, ça m’allait, mais si quelqu’un d’attirant se pointait, ça m’allait aussi.

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Vous avez parlé de Numbers comme d’une « histoire d’horreur sexuelle », ce qui lui va comme un gant. Même Au Cœur des Ténèbres, de Conrad, n’approche pas la monstruosité de votre livre. Est-ce que c’est une décision délibérée – mais d’ailleurs, vous êtes d’accord avec ce que je dis ?

J’ai commencé avec le titre,

Numbers

. Je l’ai écrit en trois mois, alors qu’écrire

Cité de la nuit

m’avait pris plusieurs années. J’ai écrit

Numbers

dans une sorte de frénésie que je voulais faire passer dans le livre. Et d’ailleurs, mon Dieu, il y a juste quelques semaines j’ai écrit une lettre de protestation à

The Observer

, en Angleterre, parce qu’ils qualifiaient

Numbers

de livre vil et pornographique ou un putain de truc dans le genre. C’est un livre très sérieux – très, très sérieux, sur la hantise de la mort. Le type qui drague Johnny Rio tout le long du bouquin, il devient de plus en plus attirant, et je voulais qu’il personnifie la Mort. Je ne pense pas que quiconque l’ait perçu.

Pour ceux qui n’ont pas lu Numbers, c’est un roman où un jeune homme décide – sans raison apparente – qu’il va coucher avec 30 hommes en quoi ? Un week-end ? Une semaine ?

J’ai oublié. Moi, je l’ai fait en un jour, mais après avoir écrit

Numbers

.

Vous vous êtes dit : « Voyons voir si je peux le faire » ?

Je suis en compétition avec Johnny Rio, sincèrement. En compétition avec mon propre personnage.

C’est fantastique.

Dieu m’est témoin. Bref, il y parvient en dix jours, et il atteint les 37 hommes.

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Mais on ne peut pas dire que ce soit le thème central du bouquin. C’est juste le pitch.

D’abord, il y a le titre du livre.

Numbers

. Numbing, n-u-m-b (

ndlr : engourdi, insensible, indifférent

). Ça parle aussi de la Bible, de l’idée de collection. Et en vernaculaire gay, on dit : « Lui, c’est un numéro. » Toutes ces choses viennent se télescoper dans le roman. Ça aurait pu être un meilleur livre. Il est très bien, mais il aurait pu être encore mieux. Parfois

Cité de la nuit

m’énerve, aussi.

Vous voulez dire que ça vous énerve quand vous vous relisez ?

Non, non. Ce bouquin m’irrite parce qu’il mène une vie à part, en dehors de moi, et je me sens en compétition avec lui. Les gens aiment beaucoup

Cité de la nuit

– plus qu’ils ne m’aiment, moi. (

rires

)

Oh mon Dieu. Vous êtes insatiable.

Oui, évidemment. Je vous l’ai dit, j’ai même été jaloux de Johnny Rio, mon propre personnage.

Est-ce que c’est vrai que vous avez écrit Numbers lors d’un road trip en Mustang, et que c’est votre mère qui tenait votre bloc-notes ?

Oui. C’est un souvenir de ma mère que je chéris.

Vous élaboriez votre livre avec votre mère à côté ? Elle lisait l’anglais ?

Non. Mais on lui a raconté ce que j’avais écrit.

Elle n’avait aucune idée de ce que vous ­écriviez à côté d’elle ?

Pas du tout. C’était assez théâtral, assez théâtral… On partait, et j’ai vu Los Angeles dans le rétroviseur. La ville était recouverte par un épais brouillard, très sale, et c’était presque une ville biblique, une expérience biblique, donc, oui, j’ai commencé le livre à ce moment précis. Avec ma chère maman et son joli chapeau. C’était merveilleux. Elle tenait le bloc-notes et je pilotais. J’étais un très bon conducteur. Quand nous avons atteint El Paso, les premières pages étaient écrites.

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Et les premières pages ont vraiment été publiées telles quelles ?

Oui. Sauf que dans le livre, j’arrive à Los Angeles depuis Phoenix.

Jonathan Kirsch, un écrivain, a fait un papier sur vous dans le Los Angeles Times, et il a évoqué quelque chose qui, selon moi, est au cœur de ce que vous faites : la passion métaphysique qui traverse vos personnages. On vous connaît pour l’expression de la sexualité brute, mais elle émane d’une soif d’extase. Beaucoup de vos personnages se battent avec le sentiment que leur vie n’est pas à la hauteur de leurs espoirs.

La plupart de mes personnages sont à la recherche de l’espoir, ce qui est une fin en soi, selon moi. Je pense que la faculté d’espérer donne un très grand pouvoir. Ça vous fait tenir.

Depuis combien de temps êtes-vous avec votre petit ami ?

Michael et moi, on est ensemble depuis trente ans. Je n’ai jamais cherché à me caser. Je ne voulais personne.

Je vous crois.

Je vous ai parlé de cette portion du boulevard de Santa Monica, où l’on pouvait être

hustler

ou

cruiser

– les limbes. Michael a traversé cette zone. Je l’ai vu, de l’autre côté de la rue. Il avait 22 ans. Il ressemblait à un ange. Il s’est garé, et une voiture a débarqué, un type voulait m’emmener faire un tour. Pour la première fois de ma vie, j’ai laissé en plan l’homme qui voulait me filer des thunes. Et j’ai traversé la rue.

Sérieusement ? Ça s’est vraiment passé comme ça ? Je vous croyais jusqu’à maintenant, mais là, c’est trop romantique – c’est trop parfait !

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Ouais, ça s’est vraiment passé comme ça. Il n’y connaissait rien, ça se voyait, et il ressemblait vraiment à un ange. J’ai pensé : « Je tapine pas ce soir. » Le type en voiture a redémarré, très en colère.

Et vous êtes allé parler à Michael ?

Oui, et j’étais encore dans mon rôle de la rue – même si j’avais arrêté de tapiner ce soir-là. Je ne voulais pas qu’il se tire. Mais je jouais au dur, à tel point que quand je l’ai invité chez moi, je lui ai dit que c’était ­l’appartement d’un ami. C’était mon appartement, mais c’était bien trop élégant pour un type de la rue. Et il est venu. C’était merveilleux, dès le début.

Il y a trente ans. C’est fantastique.

Je lui ai donné mon numéro de téléphone – ça aussi, ça m’arrivait rarement – et ce fils de pute ne m’a pas appelé pendant dix jours. Et quand il a enfin appelé, j’ai voulu l’humilier : « T’es qui, toi, déjà ? » C’était absurde, mais je ne disais rien, je me disais que c’était ­attirant. Plus tard, on s’est retrouvés au lit et j’étais toujours silencieux, et il m’a dit qu’il était allé voir un très mauvais film avec sa sœur. Alors je lui ai demandé : « Ah, c’était quoi comme film ? » Il a répondu celui de Buñuel,

Cet obscur objet du désir

. Buñuel est l’un de mes artistes préférés. J’ai pensé : et ce petit fils de pute, là, est en train de dire du mal de Buñuel ? C’est là où j’ai arrêté de tenir la pose et que je me suis exclamé : « Tu dis ça d’un grand réalisateur ! » Michael adore le répéter : « À ce moment-là, j’ai vu quelqu’un d’autre. » Et je l’étais. Je l’ai escorté dans mon bureau : « J’ai écrit tous ces livres. » Et il a répondu : « Tu as écrit

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Numbers

? »

Oh, mon Dieu. Parlons de The Fourth Angel. Je pense que c’est l’un des livres les plus ­intéressants que vous ayez écrit, mais il n’est pas très connu.

Je vais vous dire, ce livre est tout aussi autobiographique que les autres.

The Fourth Angel ? Dites-moi.

Dedans, je suis Jerry. À l’époque, ma mère venait de mourir, j’étais prostré, et je me suis fait des amis : une fille, Marcy, et son mari, Steve, et un autre type qui avait des tonnes de cocaïne. Marcy était très, très riche, elle avait de la cocaïne, des acides, tout ce qu’il fallait. Donc chacune de ces personnes est devenue un gosse dans le livre. Marcy est devenue Shell. Steve est devenu… J’ai oublié le nom du gosse, mais c’était le très mystérieux, et il y avait aussi Manny…

Donc vous avez transformé tous ces adultes en adolescents. Ce bouquin ressemble à une sorte de Sa Majesté des mouches de l’ère SM. C’est assez ignoble quand même. C’est un livre effrayant.

Je souhaitais qu’il le soit, effrayant. Ces enfants guidés par Shell, la jeune fille, ont l’intention de prendre la décision la plus terrifiante que l’on puisse prendre – de ne plus rien ressentir. Ils peuvent faire tout ce qu’ils veulent s’ils ne ressentent plus rien. L’horreur vient de là : tout est possible.

Et ce livre est devenu une pièce de théâtre.

Michael est allé à l’American Academy, à New York. Il a étudié avec plein de grosses pointures. Il a commencé à travailler sur une pièce de théâtre mais ils ont pris un autre comédien pour le remplacer, un acteur. Michael était complètement abattu. Alors je lui ai dit : « Et si je t’écrivais une pièce ? »

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Et vous avez choisi le livre le plus sombre que vous ayez jamais écrit. (rires)

Non, j’ai dit : « Lequel tu veux ? » Et il a répondu : « Oh,

The Fourth Angel

pourrait faire une bonne pièce. » Donc je la lui ai écrite.

Votre livre, Rushes, se termine sur un sacrifice SM. Il est sorti en 1979, l’année où William Friedkin a tourné Cruising : Al Pacino joue un agent infiltré dans l’univers cuir SM new-yorkais. C’est quoi votre position sur le SM ?

Que c’est entièrement négatif, mais que ça existe. Je ne critique pas. Je considère juste que c’est très clairement une cérémonie en l’honneur de notre oppression. Le SM, c’est rejouer l’oppression du monde gay par le pseudo-monde hétéro. Mais

Rushes

c’était une messe, j’ai été très attentif à la construction. Il a le même nombre de chapitres que les stations du Chemin de Croix.

J’ai été élevé chez les cathos, moi aussi.

Donc vous savez. Si vous lisez très, très attentivement les descriptions des dessins sur les murs du bar dans

Rushes

, chacun d’entre eux correspond à une station du Chemin de Croix.

Ah, tiens, j’avais raté ça.

Même le bar est construit comme une église, et la voix de Chas retentit ; « Je crois en Dieu. Je crois en l’Esprit Saint » devient « Je crois au SM. Je crois au cuir. » Je voulais montrer que le SM prend racine dans la religion – les catholiques et leur Christ nu, pour moi, ça, c’est de l’érotisme. Dans mon livre,

Our Lady of Babylon

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, je narre une scène d’amour magnifique entre Jésus et Judas. Je raconte à nouveau l’histoire de la trahison. La scène de sexe est relatée par Marie-Madeleine, qui les regarde depuis le sommet d’une colline. Je savais que ça serait difficile de dire, « et ensuite, Jésus a sucé Judas, et Judas a… », que ce serait ­outrageant. Mais je voulais une vraie scène de cul. Donc vous avez Jésus, Judas et Marie-Madeleine. Elle est au milieu, ils se mettent à l’embrasser, et elle s’écarte lentement parce qu’elle sait qu’elle est de trop, et ils s’enlacent et s’embrassent, et Marie-Madeleine se juche au sommet d’une colline. Et ensuite, de son point de vue – comme ça je n’ai pas à être vulgaire – je décris leurs mouvements. Et voilà. C’est fait.

Je ne suis pas branché SM. Mais le fétichisme, ça va beaucoup plus loin que des combinaisons en cuir. Chacun le sien.

Vous savez qui est Fred Halsted ?

Oui, l’une des premières pornstars gay. Le type est une icône.

Il est tombé dans l’alcool, et il a dû prendre des médicaments pour arrêter de boire. On est devenus amis, c’était incroyable. Fred s’est beaucoup intéressé à la pièce que j’avais écrite, une adaptation de

Rushes

. Il avait des idées géniales sur la façon dont on devait le faire. Je l’aimais bien, ce qui était étrange vu qu’il était une icône SM.

Il a fait ce truc porno embarrassant, aussi. Des fétiches étranges, genre baiser une moto. (rires)

Et il y a cette triste histoire avec son petit ami, Joey Yale. Ils sont sortis ensemble pendant des années, mais le gosse s’est retourné contre lui. Fred avait trouvé ce gosse dans la rue, il lui avait fait tourner un film, et quand Joey a attrapé le sida, il s’en est pris à Fred en l’accusant d’être le responsable, de lui avoir fait ça. Oh, c’était vraiment tragique, tellement triste. Et Fred était tout à fait d’accord avec moi sur le SM.

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Oui, il était sûrement d’accord mais je ­suppose qu’il ajoutait aussitôt : « Et donc, où est le problème ? »

Exactement. C’est comme ça qu’il posait le truc.

Votre écriture est morale, mais morale dans le genre : « Regarde, ici et maintenant. Regarde la beauté. Regarde la mort. » Vous n’êtes pas versé dans les fins ronflantes.

Vous avez lu

La Nuit vient

(

ndlr : publié en France chez Balland, dans la collection de Dustan, en 2001

) ?

Non, pas encore.

Ce roman-là date du début des années 1980. Une nuit, j’étais dans un parc de 1980. Une nuit, j’étais dans un parc de West Hollywood. Passé deux heures du matin, l’endroit était le théâtre d’orgies en tous genres. Je m’y suis promené par une chaude nuit d’automne, au moment des vents de Santa Ana. Des incendies s’étaient déclarés partout dans la ville. Un jeune gamin, un très beau jeune homme, se plaquait nu contre un muret, et les gens faisaient la queue pour le baiser. J’ai vu ça, et j’ai pensé : « Mais pourquoi ? Pourquoi Dieu exige-t-il un acte sacrificiel de ce gamin ? »

C’était avant ou après le sida ?

En plein dedans, en plein dedans.

Mais les gens étaient au courant ?

Pas encore, pas encore.

Vous avez participé ?

Non. Ça me paraissait brutal, même si le gamin était assez intelligent pour – au moins – écarter les gens qu’il ne sentait pas. Les types trop vieux. J’avais ramené un de mes amis d’El Paso là-bas et je me rappelle qu’on en avait discuté. Il était genre, « Tu as entendu parler de cette maladie ? Tu crois que c’est vrai ? » et j’avais répondu, « Je sais pas, mais si c’est vrai, il se passe un truc terrible à côté. » C’est de là que tire son origine

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La Nuit vient

, c’est le récit d’une nuit.

J’ai joué le rôle de ce type, une fois, quand j’ai été embauché pour une fête. J’ai aussi été payé pour fouetter des mecs avec une ­ceinture et tout le reste. C’était une ­exploration intéressante. Je n’aurais rien fait d’horriblement violent, mais je peux comprendre le plaisir qu’on en tire.

Généralement, ces activités sont plutôt menées par des hommes plus âgés. Pas vieux-vieux, disons dans les 40 ans. Il y a un endroit comme ça à Los Angeles. Je n’y suis pas allé, mais je sais de quoi il retourne.

Vous pensez que c’est en train de mourir ? Que le cuir, c’était générationnel ? Je ne vois plus trop de cuir maintenant.

Non, effectivement, je crois que les rituels de détestation ont évolué.

Ce que je préfère dans votre travail, c’est que jamais vous ne démontez le narcissisme. Mon ami est très comme ça aussi. C’est l’un des types les plus gentils du monde, mais en même temps il fait des films porno amateur tout seul pour, euh, s’autovénérer. Vous adoreriez ce type.

C’est formidable. Les narcissiques font de très bons êtres humains.

Vous donnez encore des cours d’écriture à l’université ?

Non. Plus. Mais quand j’enseignais, je disais à mes étudiants : « Je ne suis pas un professeur. Je suis un guide. J’ai traversé ça et je peux essayer de vous guider à l’aune de ma propre expérience. » Je n’aime rien de ce qui est arbitraire, comme m’asseoir et décider : « C’est mauvais. » Je respecte les écrivains. Mais j’ai arrêté d’enseigner. J’ai fait un procès à l’université, ils m’exploitaient – et j’ai gagné.

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Qu’est-ce qui s’est passé ?

Pour faire court, j’avais le statut d’intervenant, et c’est en soi une forme d’exploitation. Un prof intervenant, c’est quand une université embauche quelqu’un de célèbre pour le payer une misère et ne le titularise jamais, lui refuse la sécurité sociale, etc. Hubert Selby avait le même statut que moi. Richard Yates, Jerome Lawrence, Shirley Thomas, William Goyen… Et les écrivains ont toujours besoin d’argent. Un jour, j’ai réalisé que je n’aurais même pas droit à une retraite, rien. Et je ne veux pas m’épancher sur le sujet, mais je peux vous dire que j’ai fait entendre ma voix.

Vous avez déclaré un jour que vous aviez été le premier homme à descendre le boulevard de Santa Monica torse nu.

C’est vrai.

C’était dans les années cinquante, quand tout le monde portait des costumes de flanelle grise. C’est comme si vous aviez été nu, non ?

L’époque était à la répression, c’était les années cinquante. Et je n’ai pas eu froid aux yeux.

Vous aviez un tee-shirt dans la poche arrière ?

Oui, bien sûr. Et puis j’étais bronzé, luisant d’huile. Et je portais un Levi’s délavé – mais pas au Clorox.

À l’époque, on n’était pas encore dans le jean délavé, on était plus dans les salopettes Lee.

C’était sensationnel. Sensationnel, le corps marron, les bottes marron, le jean bleu pâle.

Des bottes de motard ?

Des bottes de motard ou des godillots.

J’en ai encore des comme ça. (rires) J’ai porté des bottes de motard pendant des années à cause de vous. Et le boulevard de Santa Monica, c’était déjà un endroit pour les gigolos, à l’époque ?

Non, non.

Qu’est-ce qui vous a fait ôter votre tee-shirt ? C’est comme si moi, j’ôtais mon caleçon et que je me baladais sur la Cinquième Avenue.

Ah, ça n’était même pas un défi que je me lançais. Ça ne l’a jamais été. Je marchais le long du boulevard, il faisait très chaud, et je m’huilais toujours consciencieusement, mais ça me donnait encore plus chaud…

Et vous portiez un petit tee-shirt blanc moulant ?

Oui, et je l’ai ôté.

Est-ce que quelqu’un vous a interpellé ?

Non, personne. Et même, personne ne s’est arrêté à ma hauteur pour me lancer un « pédé » par-dessus la vitre passager.

Oh, ils n’auraient peut-être pas fait le lien à l’époque.

Non. Mais de toute façon, si vous êtes beau, les gens vous traiteront toujours de pédé.