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Abu Omar nettoie sa mitraillette avec le vieux keffieh qui lui sert à masquer son visage quand il se bat dans la rue. Mais depuis deux semaines, cet insurgé ne s’est pas battu contre les Américains. L’influence croissante d’al-Qaeda sur la ville sunnite de Ramadi inquiète le groupe baasiste auquel il appartient, parce qu’elle lui fait perdre son emprise sur la nouvelle génération de talibans irakiens. Dans son quartier, au sud de Ramadi, Abu Omar est à la tête d’une cellule de trente combattants. Ils appartiennent à la 20e Brigade de la Révolution, un groupe d’anciens baasistes et d’officiers de l’ancienne armée qui serait dirigé par Harith Al-Dhari, influent religieux sunnite, exilé en Égypte et opposé au pouvoir des chiites. Abu Omar affirme que ses chefs lui conseillent de ne pas se battre contre d’autres insurgés, mais il prétend que Dhari perd son ascendant sur l’organisation depuis qu’ils ont à faire face à la domination d’al-Qaeda sur la province rebelle d’Anbar, une région désertique. Les militants d’al-Qaeda ont déjà éliminé tous les policiers et soldats irakiens qui travaillaient pour les autorités locales. Il leur arrive encore de traîner des soi-disant «espions» ou «traîtres» hors de leur maison et de les exécuter en plein jour, de les décapiter avec des couteaux de cuisine et de jeter leurs corps sur les routes les plus fréquentées pour effrayer les habitants. Les militants d’al-Qaeda qui, d’après ce que disent la plupart des groupes d’insurgés, ont accès à des fonds illimités, tentent d’imposer leurs lois, lesquelles vont de l’interdiction de fumer à l’assassinat des vendeurs de glace et des coiffeurs, sous prétexte qu’il serait interdit de faire des choses qui ne se faisaient pas il y a 1 400 ans, sous le règne du prophète Mohammed. Selon Abu Omar al-Qaeda baigne dans l’hypocrisie: «Pourquoi utilisent-ils des guns et des voitures, alors? Ils devraient s’en tenir aux chevaux et se battre avec des sabres.» Un autre membre de la 20e Brigade de la Révolution affirme que son groupe ne s’est allié avec al-Qaeda qu’en raison de leur rêve d’un Irak régi par les sunnites, mais il admet que désormais, les choses ont changé: «Ça y est, maintenant qu’on a vécu avec eux et observé leurs coutumes ridicules, on sait qu’on préfère encore être dominé par Bush ou même par les Koweitiens.» Son groupe trouve d’ailleurs très suspect qu’al-Qaeda ne soit jamais à court de cash. Cet autre membre, qui a demandé à ce qu’on l’appelle Ahmed, prétend qu’al-Qaeda est financé par des services secrets étrangers dont l’intérêt est de déstabiliser l’Irak. C’est aussi ce que pensent les États-Unis et une partie du gouvernement irakien. Abu Omar ajoute que, rien que la semaine passée, ses hommes ont tué huit soldats d’al-Qaeda, à Ramadi. «Nous leur sommes inférieurs en termes de puissance, mais nous, on peut surprendre leurs soldats grâce à nos services de renseignements.» La majorité des tribus d’Anbar ont déclaré une guerre ouverte contre al-Qaeda, et le gouvernement a promis de les armer pour les aider à purger les villes de l’ouest de sa présence. De son côté, Ali Omar, un sympathisant d’al-Qaeda, estime que le mouvement devrait combattre tout ceux qui ne soutiennent pas sa cause. «Nous devons purifier le peuple et le guider vers le wahhabisme [une secte sunnite très stricte qui méprise les chiites]. Si quelqu’un s’oppose à cela, alors il faut l’exécuter, même si c’est un membre de la résistance.» Le conflit entre les insurgés booste le gouvernement, qui souhaite que la population sunnite boute al-Qaeda hors du pays, au même titre que les autres groupes extrémistes qu’elle avait jusqu’ici protégés. Mais, selon Abu Omar, le commandant de la 20e Brigade de la Révolution, le combat sera long. «Leurs fonds sont illimités, mais notre détermination l’est aussi. Espérons que l’espoir batte l’argent.»
UTHMAN HASAN
